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Nouvelle Tate Modern : une cathédrale pour l’art digne de “Star Wars”

 

L’extension spectaculaire du musée londonien inaugurée le 17 juin a été conçue par les architectes stars Herzog & de Meuron. Une impressionnante cathédrale culturelle de béton et de briques… Visite guidée.

© Iwan Baan

 

 

On est en 1995. Le duo d’architectes suisses Jacques Herzog et Pierre de Meuron remporte le concours visant à faire de la centrale électrique désaffectée dessinée par Giles Gilbert Scott un grand musée d’art moderne et contemporain pour Londres. Personne ne pouvait imaginer alors le succès de ce qui allait devenir l’une des plus grandes institutions mondiales : la Tate Modern. Les sceptiques raillaient l’objectif de 1,8 million visiteurs par an. Ils étaient 4,7 millions dès la première année d’ouverture en 2000. Ils sont plus de cinq millions aujourd’hui. En 2000 toujours, Herzog & de Meuron se voyaient récompenser du prestigieux Pritzker Prize, le Nobel de l’architecture. La messe était dite.

 

 

UNE CATHÉDRALE POUR L’ART

 

 

L’extension du musée qui a été présentée au public le 17 juin a, elle aussi, été conçue par le cabinet du célèbre duo bâlois. Depuis la Tate Modern, Herzog & de Meuron ont multiplié les réalisations muséales et se sont imposés en référence mondiale. Le San Francisco De Young Museum, l’extension du musée Unterlinden à Colmar, le Pérez Art Museum de Miami, l’extension du Walker Art Center de Minneapolis, la Schaulager de Bâle, le musée Blau de Barcelone… Autant dire que leur retour, vingt ans plus tard, sur le bord de la Tamise était (trop) attendu. Ont-ils pour autant déçu ?

 

 

 

“Ce bâtiment qui était autrefois le cœur battant de Londres en est aujourd’hui sa cathédrale culturelle.” Lord Browne, président de la Tate

 

 

 

 

À écouter le président de la Tate, Lord  Browne, pas vraiment. Ce bâtiment qui était autrefois le cœur battant de Londres en est aujourd’hui la cathédrale culturelle”, s’enthousiasme-t-il devant un parterre d’invités, le mardi précédent l’ouverture officielle. Mais la tour de 64,5 mètres de haut et de 10 étages n’a pas que des adeptes. “Trop déprimante !” On lui reproche l’obscurité de sa façade et le choix de briques (336 000 pour sa façade ajourée) qui ancre le bâtiment dans un passé industriel. “Un véritable bunker !” On décrie sa structure compacte et son choix assumé de délaisser les grandes ouvertures en verre symbole facile de la modernité pour tant d’édifices actuels. Et pourtant, quelle réussite ! 

 

Photo : Numéro

 

 

LA NOUVELLE TATE MODERN, ENTRE STAR WARS ET BLADE RUNNER

 

 

Bien loin d’être un blockhaus tassé, la nouvelle aile tient plutôt du monolithe de 2001 : l’Odyssée de l’espace. Sa majesté évoque avant tout des monuments spirituels et religieux. Élancée vers le ciel, la bâtisse rappelle la tour de Babel. Elle incarne en cela une culture humaine bien décidée à se confronter aux dieux. Ou peut-être est-ce plutôt un temple inca ou antique. Elle s’interpréterait alors comme un édifice à la gloire de l’Art, nouvelle idole contemporaine. Mais ces références passéistes sont loin de rendre justice à cet objet architectural unique en son genre. Un objet tordu qui semble se mouvoir perpétuellement comme sous l’effet d’une mécanique électronique de haute technologie qui transformerait son apparence tel un Rubik’s cube. L’imaginaire convoqué ici est celui de la science-fiction. La nouvelle Tate Modern est un vaisseau de l’Empire dans Star Wars. Mieux, un bâtiment issu du Blade Runner de Ridley Scott.

 

 

 

 

La forme extérieure du bâtiment est aussi mystérieuses que déroutante. L’architecte Jacques Herzog

 

 

 

 

La nuit tombée, la lumière intérieure s’échappant des percées de la façade ne fait qu’accentuer l’impression de faire face à un croiseur galactique. Pour Jacques Herzog : “La forme extérieure du bâtiment paraît aussi mystérieuse que déroutante, mais elle résulte pourtant d’une interprétation géométrique très rationnelle des rues environnantes et du quartier. Les volumes qui en découlent nous rappellent une pyramide, mais aussi une tente. Les interprétations sont ouvertes.

 

 

© Iwan Baan

 

 

LE CHOIX DE LA COHÉRENCE : DEUX AILES POUR UN SEUL BÂTIMENT

 

 

Notre but a été de concevoir un nouveau bâtiment qui s’intègre parfaitement à l’existant, continue Jacques Herzog. Nous souhaitions créer une seule entité, que l’on ne puisse pas distinguer une phase 1 d’une phase 2.” Pour cela, le choix de la brique s’est imposé aux architectes pour instaurer une continuité de façade entre les deux ailes. “Le revêtement en briquetage peut se lire de deux manières. Solide et traditionnel, il se fond avec les briques préexistantes de la centrale électrique [qui forme la Tate Modern d’origine]. Il apparaît pourtant aussi particulièrement léger, presque comme un textile ou un tricot, notamment dans les parties inclinées.” Une passerelle surplombant le hall gigantesque travaille à relier, à l’intérieur, l’aile originelle appelée “Boiler House” à la nouvelle, nommée “Switch House”.

 

 

 

La façade de briques est perforée de telle manière que la lumière du soleil peut entrer et adoucir la robustesse du béton.” Jacques Herzog

 

 

 

 

Les Tanks dans les soubassements accueillent une programmation de performances et de vidéos.

© Tate Photography

 

 

L’ART AU MILIEU DES CUVES DE FIOUL

 

 

Autre choix audacieux du duo, ériger la nouvelle aile sur les cuves de fioul existantes. Celles-là même qui servaient à alimenter les turbines du hall monumental de la Tate. Ces “Tanks” – espaces de 30 mètres installés dans les soubassements – rappellent l’origine industrielle du bâtiment. Leur architecture de béton accueille déjà une superbe programmation de performances et de films, des vidéos oniriques du Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul (Palme d’or à Cannes) aux instruments excentriques de Tarek Atoui.

 

 

© Iwan Baan

 

 

60 % D’ESPACE EN PLUS… PAS FORCÉMENT DÉVOLU À L’ART

 

 

Si la nouvelle aile permet au musée d’augmenter de 60 % sa surface, ce gain n’est malheureusement dévolu que partiellement aux lieux d’exposition. Seuls les niveaux 2 à 4 accueillent les deux expositions thématiques inaugurales. La première et la plus passionnante, Between Object & Architecture (niveau 2) s’intéresse à la relation entre l’œuvre d’art et l’environnement qui l’entoure. Donald Judd, Rachel Whiteread, Daniel Buren, Cristina Iglesias, Eva Hesse, Rasheed Araeen, Bruce Nauman et Ricardo Basbaum se voient ainsi convoqués. Au niveau 3, Performer and Participant scrute de très près les liens entre art, performance et chorégraphie, alors que le niveau 4 offre une salle impressionante à Louise Bourgeois et un espace bien trop petit à la thématique urbaine (Living Cities). Le reste de l’espace est vampirisé, au choix, par un bar et une boutique au niveau 1, huit ascenseurs gigantesques à chaque étage, des escaliers et des toilettes partout, ou encore le restaurant du niveau 9…

 

 

Photo : Numéro

 

 

UNE PROMENADE ARCHITECTURALE ENTRE BOIS ET BÉTON

 

 

Cette nouvelle aile, entre béton brut et bois de chêne clair, offre des volumes vastes et ouverts particulièrement intéressants, notamment au niveau 2. Assez différents d’un étage à l’autre. “La façade de briques est perforée de telle manière que la lumière du soleil peut entrer et adoucir la robustesse du béton, commente Jacques Herzog. La différence qui saute le plus aux yeux avec l’ancien bâtiment, c’est la gestion des flux. Au sein de la nouvelle aile, le public aura accès à une grande diversité d’escaliers et de rampes, qui créent une sorte de promenade architecturale, avec des bancs et des niches où l’on peut s’arrêter et discuter.

 

Photo : Numéro

 

 

 

800 ŒUVRES DE 300 ARTISTES ISSUS DE 50 PAYS

 

 

L’autre grande révolution de la nouvelle Tate Modern – nous y reviendrons en détail prochainement – tient évidemment au nouvel accrochage proposé au sein des deux ailes. “Nous sommes en mesure de raconter une histoire de l’art moderne plus internationale, plus diverse et plus stimulante”, explique le directeur de la Tate, Nicholas Serota. La nouvelle directrice de la Tate Modern enfonce le clou : “Nous avons voulu tracer l’histoire de l’art vivant, du cinéma et des nouveaux médias ; et, surtout, acquérir et montrer plus d’œuvres de femmes artistes.

 

Finie l’hégémonie de l’artiste mâle blanc et occidental. Le nouvel accrochage est résolument plus international, plus féminin et plus diversifié dans les médias présentés. La performance est à l’honneur. La vidéo n’est pas oubliée. Sur les 800 œuvres, 75 % ont été acquises depuis 2000. Les 300 artistes exposés sont issus de 50 pays incluant le Chili, l’Inde, la Russie, le Soudan, le Liban ou la Thaïlande… Et c’est une réussite indéniable. Sans compter que les chefs-d’œuvre iconiques de la Tate Modern sont toujours présents. Les salles Richter, Rothko et Riley émerveillent aux larmes.

 

Installé au dernier étage de cette nouvelle aile, à plus de 60 mètres de haut, le visiteur pourra contempler à 360 degrés un Londres en pleine mutation – les grues sont légion –, ses plus beaux bâtiments (de la cathédrale Saint-Paul au Shard de Renzo Piano), et son ciel tourmenté. Une vue grisante offerte par la Tate Modern qui symbolise assez bien son ambition architecturale et artistique : rester au sommet. 

 

www.tate.org.uk/visit/tate-modern

 

Par Thibaut Wychowanok

 

Photo : Numéro

 

 

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