239


Commandez-le
Numéro
31 Anna-Eva Bergman, Rétrospective, Musée d'art Moderne de la Ville de Paris, Hans Hartung

Anna-Eva Bergman, peintre de génie enfin célébrée au musée d'Art moderne de la Ville de Paris

Art

Grande peintre du 20e siècle, Anna- Eva Bergman (1909-1987) connaît enfin en France, au musée d'Art moderne de la Ville de Paris, la rétrospective qu’elle mérite. Pour le magazine de Paris+ par Art Basel, le critique d'art et commissaire d'exposition Sam Cornish s'arrête sur l'un de ses chefs-d'œuvre, synthèse de sa pratique aux confins de la figuration et de l'abstraction mais également de son approche poétique du paysage.

En collaboration avec Paris+ par Art Basel.

  • Anna-Eva Bergman, “N°2-1953. Stèle avec lune” (1953). Tempera et feuille de métal sur toile, 146 x 97 cm. The National Museum of Art, Architecture and Design, Oslo © Anna-Eva Bergman / Adagp, Paris, 2023. © Fondation Hartung-Bergman

    Anna-Eva Bergman, “N°2-1953. Stèle avec lune” (1953). Tempera et feuille de métal sur toile, 146 x 97 cm. The National Museum of Art, Architecture and Design, Oslo © Anna-Eva Bergman / Adagp, Paris, 2023. © Fondation Hartung-Bergman Anna-Eva Bergman, “N°2-1953. Stèle avec lune” (1953). Tempera et feuille de métal sur toile, 146 x 97 cm. The National Museum of Art, Architecture and Design, Oslo © Anna-Eva Bergman / Adagp, Paris, 2023. © Fondation Hartung-Bergman

Anna-Eva Bergman (1909-1987) a débuté sa carrière en tant qu’illustratrice. Au début des années 1950, l’artiste norvégienne – également connue pour avoir été l’épouse de Hans Hartung – s'est tournée vers la peinture. N°2-1953, Stèle avec lune (1953) est une œuvre de ces années, une tempera sur toile. Exposée dans la première grande rétrospective de l’artiste au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, cette œuvre fait partie d’une série de représentations de roches et de pierres, en lien avec la fascination qu’ont toujours exercé les minéraux sur l’artiste.

 

Anna-Eva Bergman : une peintre de paysages cosmiques exposée au musée d'Art moderne de la Ville de Paris

 

Ces éléments, oscillant entre le terrestre et le céleste, parcourent toute son œuvre. On y trouve également des étoiles, des planètes, des horizons, des ciels dégagés, des bateaux, des montagnes, des vallées et des grottes – qui, s’ils sont aisément discernables, peuvent aussi se fondre les uns dans les autres. À quel moment le sommet d’une montagne devient-il une voile gonflée ? À quel moment la haute mer se transforme-t-elle en cavité ? Dans l’œuvre qui nous intéresse, si la stèle évoque un monolithe dressé vers le ciel, elle peut également être vue comme une ouverture sur le vide.

  • François Walch, “Anna-Eva Bergman dans son atelier à Antibes” (1975). Épreuve gélatino-argentique 16 x 23,5 cm, Fondation Hartung-Bergman © François Walch / Adagp, Paris, 2023 © Anna-Eva Bergman / Adagp, Paris, 2023.

    François Walch, “Anna-Eva Bergman dans son atelier à Antibes” (1975). Épreuve gélatino-argentique 16 x 23,5 cm, Fondation Hartung-Bergman © François Walch / Adagp, Paris, 2023 © Anna-Eva Bergman / Adagp, Paris, 2023. François Walch, “Anna-Eva Bergman dans son atelier à Antibes” (1975). Épreuve gélatino-argentique 16 x 23,5 cm, Fondation Hartung-Bergman © François Walch / Adagp, Paris, 2023 © Anna-Eva Bergman / Adagp, Paris, 2023.

Une peinture imprégnée par sa Scandinavie natale

 

Bien qu’ayant vécu dans le sud de la France à partir des années 1970, la lumière et les paysages de sa Scandinavie natale restent omniprésentes dans l’œuvre d’Anna-Eva Bergman. Une luminosité forte et sereine se dégage de toutes ses peintures. Reflétant des tons délicatement agencés, que viennent souvent compléter des feuilles d’or ou d’argent réfléchissant la lumière, les matériaux comme les motifs ont leur propre résonance archétypale. Dans cette œuvre en particulier, un étrange magnétisme relie la stèle et la lune, qui semblent à la fois proches et isolées l’une de l’autre. Alors même qu’elles semblent assujetties à la gravité par ce qui les arrime au bord inférieur de la toile, qui indique qu’elles ne sont pas en apesanteur, elles ne nous en apparaissent pas moins comme suspendues au-dessus du vide.

 

L’œuvre d’Anna-Eva Bergman se situe quelque peu en marge du drame et des excès propres à la peinture abstraite gestuelle, si populaire dans les années 1950. Même lorsque son travail atteint un haut degré d’abstraction et de pureté formelle, l’artiste ne renonce pas à emprunter les formes du monde réel. Cet art, lumineux et patiemment élaboré, est à l’opposé de la rapidité d’exécution et de l’immédiateté multidirectionnelle de l’action painting. Plutôt que de projeter le spectateur dans le flux de l'expérience, il le maintient à la juste distance. L’artiste américaine Joan Mitchell (1925-1992), qui a également choisi de s’installer en France, peignait des paysages partiellement anthropomorphisés, transformant la nature en une scène où nos émotions peuvent s’exprimer. Anna-Eva Bergman propose, à l’opposé, la vision d’une nature perçue lointaine, nous renvoyant à ce qui nous éloigne de nos propres sentiments.

  • Anna-Eva Bergman, “N°45-1971 Crête de montagne” (1971). Acrylique, modeling paste et feuille de métal sur toile, 200 x 150 cm. Musée d’Art Moderne de Paris (don de la Fondation Hartung-Bergman en 2017) © Anna-Eva Bergman / Adagp, Paris, 2023 Photographie © Fondation Hartung-Bergman

    Anna-Eva Bergman, “N°45-1971 Crête de montagne” (1971). Acrylique, modeling paste et feuille de métal sur toile, 200 x 150 cm. Musée d’Art Moderne de Paris (don de la Fondation Hartung-Bergman en 2017) © Anna-Eva Bergman / Adagp, Paris, 2023 Photographie © Fondation Hartung-Bergman Anna-Eva Bergman, “N°45-1971 Crête de montagne” (1971). Acrylique, modeling paste et feuille de métal sur toile, 200 x 150 cm. Musée d’Art Moderne de Paris (don de la Fondation Hartung-Bergman en 2017) © Anna-Eva Bergman / Adagp, Paris, 2023 Photographie © Fondation Hartung-Bergman

Il semble que le moment soit venu de redécouvrir l’art d’Anna-Eva Bergman. Ses images nous révèlent ce qui, jusqu’alors, nous était demeuré invisible. L’artiste nous montre ce qui, pourtant, a toujours été là ; ce qui, après avoir traversé le temps, nous apparaît à présent comme entièrement nouveau. C’est en quelque sorte comme si, une fois dépouillées de tout ce qui les masquait à notre vue, les choses pouvaient naître une seconde fois. Les deux éléments de N°2-1953, Stèle avec lune nous sont aussi familiers que des galets trouvés en bord de mer, mais ils sont ici portés à une dimension monumentale.

 

 

Anna-Eva Bergman, “Voyage vers l’intérieur”, du 31 mars au 16 juillet 2023 au musée d’Art moderne de Paris, Paris 16e.

Anna-Eva Bergman est représentée par Galerie Jérôme Poggi, Paris.

Sam Cornish est un auteur et commissaire d’exposition basé à Londres.

Traduction française : Henri Robert.