28 Juin

De Jeff Koons à Sarah Lucas, l’expo libertine est au Danemark

 

Jeff Koons, Sarah Lucas, Simon Fujiwara, Wolfgang Tillmans… l’exposition “Art & Porn”, du musée ARoS (Aarhus Art Museum), célèbre la fin de la censure de la pornographie au Danemark, en 1969. Les artistes interrogent le corps et rejettent sa forme académique au profit d’une acceptation plus érotique.

Par Auguste Schwarcz

Wilhelm Freddie, “Sex-paralysappeal”, Plâtre et bois peints, verre, corde, gant, 1936. © Photo Moderna Museet Stockholm

Attention : Certaines images sont susceptibles de choquer la sensibilité des lecteurs.

 

D’un buste de femme à la dépénalisation de l’image pornographique

 

L’histoire commence en 1937 avec le sculpteur et peintre surréaliste Wilhelm Freddie et son œuvre Sex-paralysappeal : un buste de femme dont la tête est barrée d’un sexe masculin (sur la joue). Deux verres de vin sont accrochés sur une corde qui l’étrangle. Cette femme est vue comme une figure de débauche et d’excès, alors que l’artiste souhaite exprimer les torpeurs de son inconscient – d’autant qu’à l’époque, en ce qui concerne le déchiffrage des psychologies humaines, la psychanalyse freudienne a le vent en poupe.

 

Cette femme est vue comme une figure de débauche et d’excès, alors que l’artiste souhaite exprimer les torpeurs de son inconscient.

 

La sculpture imite la forme “classique” (le buste antique), tout en étant pourtant destituée de son aspect élévateur, perverti par le fantasme érotique. Cette œuvre était présentée dans le cadre de Sex-surreal – Pull the fork out of the eye on the butterfly (1937), une exposition devenue dès son ouverture à Copenhague un véritable manifeste. L’événement est un choc. Les visiteurs taxent les œuvres d’“immorales” et les dénoncent aux autorités : la police nationale danoise en confisque la majeure partie, les autres sont détruites par des groupes de jeunes étudiants pudibonds.

 

Cindy Sherman, Untitled #253, photographie (1992). Courtesy of Sprüth Magers, Berlin, et Metro Pictures, New York/© Cindy Sherman.

 Valie Export, Aktionshose, Genitalpanik, photographie sur aluminium (1969). Courtesy of Valie Export/© Valie Export Bildrect Vienne (2019), photo Peter Hassmann.

Plus tard, en 1963, Arthur Køpcke, artiste du mouvement Fluxus, ouvre sa galerie à Copenhague et y invite Wilhelm Freddie. Ce dernier va voir la justice à plusieurs reprises, réclamant que ses œuvres lui soient restituées. Il n’obtient pas gain de cause, on les lui refuse ; l’artiste présente alors des copies de ces mêmes œuvres – qui sont saisies à leur tour. L’affaire prend de l’importance lorsqu’une partie de la communauté artistique scandinave commence à remettre en cause ces décisions jugées trop sévères. Ce n’est finalement qu’en 1967, sous la pression de l’opinion publique, que l’artiste récupère ses productions. Deux ans plus tard, en 1969, le Danemark devient le premier pays au monde à dépénaliser l’image pornographique dans les arts.

 

Deux ans plus tard, en 1969, le Danemark devient le premier pays au monde à dépénaliser l’image pornographique dans les arts.

 

Les historiens sont unanimes : l’épisode Wilhem Freddie a sans doute contribué à lever la censure de la pornographie au Danemark. Mais cette histoire soulève plusieurs questions : l’art est-il capable de façonner les mentalités ? Peut-il transformer des images transgressives et immorales – ici la pornographie – en une chose licite ? 

 

 

Sarah Lucas, “Eros”, béton moulé et voiture écrasée (2013). Courtesy of Sadie Coles HQ, Londres/© Sarah Lucas.

Art, sexe et plaisir féminin

 

Les femmes sont les premières à user de l’image sexuelle pour tenter de renverser le phallocentrisme et le masculinisme de la société. L’image pornographique cristallise les relations de pouvoir entre dominant (l'homme) et dominé (la femme). En 1969, Valie Export, une des grandes figures de l’actionnisme viennois, entre dans un cinéma pornographique, en pantalon de cuir ouvert à l’entrejambe et menace les hommes d’une mitraillette. Un vrai sexe est à leur disposition, pourquoi ne pas en profiter directement ?

 

Un vrai sexe est à leur disposition, pourquoi ne pas en profiter directement ?

 

Cinq ans plus tôt, Carole Schneemann, décédée en mars dernier, présente dans sa vidéo Fuses (1964) vingt minutes de rapports sexuels avec son partenaire de l’époque. L’artiste travaille la pellicule comme une œuvre d’art qu’elle brûle, peint et découpe. Schneemann montre le plaisir sexuel, sa jouissance, sa beauté, et transpose la position supposée de “femme procréatrice” à celle “d’artiste créatrice”.

Jeff Koons, Blow Job-Ice, encre à l’huile sur toile recouverte d’un écran de soie (1991). Collection Astrup Fearnley, Oslo.

Jeff Koons, Wolfman (Close-Up), encre à l’huile sur toile recouverte d’un écran de soie (1991). Collection Astrup Fearnley, Oslo.

La série Made In Heaven, un phénomène retentissant des années Reagan, brise ouvertement la frontière entre l’art et la pornographie.

 

Événement sans pareil à sa sortie, Fuses de Carole Schneemann a permis aux artistes de s’orienter vers des productions flirtant avec la pornographie. Mais ces productions artistiques subversives choquent toujours. En 1989, dans une galerie new-yorkaise, Jeff Koons présente quant à lui sa série Made In Heaven, réalisée avec la star italienne du porno (à l’époque députée à l’Assemblée italienne), la “Cicciolina” – sa propre femme. Dans cette opulente série, le jeune couple bronzé et huilé s’adonne sans frein à des ébats sexuels. Cette série, un phénomène retentissant des années Reagan, brise ouvertement la frontière entre l’art et la pornographie.

Betty Tompkins, Fuck Painting #31, peinture sur toile (2009). Collection privée/© Betty Tompkins. 

Tom of Finland, T.V. – Repair, crayon, encre, gouache et photo découpée collée sur papier (1972). Courtesy of David Kordansky Gallery, Los Angeles/Photo : Brian Forrest.

Quand le porno et la question queer se rencontrent

 

Les organes sexuels déferlent sur l’art des années 60 à nos jours, et se font souvent les allégories des combats sociaux. Dans les années 70, la communauté gay internationale découvre les dessins puissamment évocateurs de Touko Valio Laaksonen, plus connu sous le nom de Tom of Finland. À une époque où l’homosexualité est mondialement réprimée, la communauté gay trouve dans ces œuvres l’expression libre des fantasmes homoérotiques censés rester cachés. La pornographie selon Tom of Finland a joué un rôle sans doute décisif dans les représentations des scènes homosexuelles, et montre à quel point la liberté sexuelle va de pair avec la liberté de l’individu. 

 

La pornographie selon Tom of Finland a joué un rôle sans doute décisif dans les représentations des scènes homosexuelles, et montre à quel point la liberté sexuelle va de pair avec la liberté de l’individu.

 

L’image pornographique demeure un reflet des clichés qui pèsent sur nos sociétés. Dans sa vidéo The Fall of Communism as Seen in Gay Pornography (1998), l’artiste William E. Jones met à mal le fantasme occidental de l’homme soviétique. Elle montre des castings de jeunes hommes d’Europe de l’Est, visiblement sans autre situation sociale que l’obligation de vendre leur corps pour de l’argent. Les expressions dérangées qui passent sur les visages de ces jeunes hommes – malaise pour le spectateur, excitation pour le directeur de casting –, évoque une image violente, sombre mais authentique, du making of des films X.

Vue de l’exposition “Art & Porn”, au musée ARoS, à Aarhus, Danemark. Détail de l’œuvre de Mike Bouchet, “Untitled”, vidéo (2011). Courtesy of Mike Bouchet, Marlborough Contemporary et Galerie Parish Kind/Photo : Anders Sune Berg.

La liberté sexuelle va avec la liberté d’expression

 

La question de l’image pornographique est intrinsèquement liée à celle de la liberté d’expression. L’exemple de Wilhelm Freddie démontre qu’aller à l’encontre des normes bourgeoises fait évoluer les esprits. Chez l’artiste Sarah Lucas, les individus, masculin ou féminin, sont réduits à leurs organes sexuels. Dans l’exposition, un phallus géant s'écrase sur une voiture compressée ; une installation qui dénonce avec humour les pulsions sexuelles et consuméristes de l’homme standard. Dans ce riche ensemble d’œuvres, l’idée de ces artistes n’est pas de présenter la réalité cathartique habituellement produite par le porno, utilisé ici à d’autres fins. L’exposition restitue avec véracité la riche complexité du rapport qui lie l’art et la sexualité ou, par procuration, la pornographie.

 

 

 

L’exposition Art & Porn est à voir au musée ARoS à Aarhus, au Danemark, jusqu’au 8 septembre.

Monica Bonvicini, “No More #1”, doubles lettres en néon, cadres d’aluminium et câbles électriques (2016). Courtesy of Monica Bonvicini/© Monica Bonvicini et VG Bild-Kunst/Photo : Jens Ziehe.

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