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Rencontre avec Tobias Madison, électron libre de l’art contemporain

 

Vidéaste, comédien, écrivain, curateur... L’artiste suisse investit tous les médiums pour s’interroger sur le monde.

Lors de la dernière FIAC, sur le stand de la Galerie Francesca Pia, l’artiste suisse Tobias Madison diffusait sur un vieux moniteur une vidéo tournée en 2015, le jour de ses 30 ans, avec son téléphone. Filmés au ralenti et en gros plan : les visages très fatigués de ses amis en fin de soirée. Constamment en train d’expérimenter, Madison collecte de l’information, la digère, puis la traduit dans un nouveau langage, à la façon d’un surdoué. Curateur – c’est l’un des fondateurs du fameux espace indépendant bâlois New Jerseyy – écrivain, enseignant, musicien, comédien ou même mannequin pour Brioni, il endosse tous les rôles. Dans le dernier film des United Brothers Inc. – dans lequel l’énergie de l’art contemporain se substitue au nucléaire –, il incarne un producteur d’énergie, un personnage qui lui sied parfaitement.

 

Numéro : Quel est votre parcours?

Tobias Madison : J’ai grandi à Bâle où j’ai brièvement étudié les mathématiques, puis l’histoire de l’art. Plus tard, j’ai étudié la photographie à Zurich, mais je ne suis pas vraiment allé au bout de ces cursus.

 

Comment votre parcours et votre milieu familial ont-ils forgé votre identité?

Je suis issu de la classe ouvrière. Adolescent, je jouais à Warhammer, un jeu de stratégie dans lequel on se trouve à la tête d’une armée de figurines en plomb. On les peignait avec des peintures spéciales qui coûtaient cher, alors mon armée avait toujours un air lamentable. Je jouais contre deux frères jumeaux qui habitaient dans une villa, sur les hauteurs de la ville. Je devais m’y rendre à vélo, mon sac à dos chargé de figurines, sachant que je n’avais aucune chance de gagner. Un jour, après une nouvelle défaite, les jumeaux m’ont emmené jusqu’à leur congélateur et m’ont montré deux mouches qu’ils avaient plongées dans un sommeil cryogénique et auxquelles ils avaient attaché des petits fils. Les mouches se sont réveillées et ils les ont promenées à travers la propriété en les manœuvrant grâce aux fils. Je n’ai plus jamais été le même.

 

Comment définiriez-vous votre pratique artistique?

J’ai été, très jeune, exposé aux notions d’antagonisme ou d’opposition. Et aujourd’hui on retrouve souvent à l’origine de mon travail une forme de refus du contexte actuel, un “non”, qu’il soit politique ou personnel. Je m’intéresse également à ce moment où le langage, écrit ou parlé, parvient à traduire quelque chose. C’est pourquoi l’écriture est l’un de mes médiums favoris, tout comme le chant.

 

À Bâle, vous avez participé à New Jerseyy, et à Zurich, au cinéma AP News, deux espaces autogérés par des artistes. Qu’est-ce qui vous a motivé?

New Jerseyy (2008-2014) était un espace où l’on organisait des expositions, des projections de films et des performances avec des artistes locaux et internationaux. Quant à AP News (2012-2014), il a été conçu comme un cinéma, une salle de concerts et une librairie. Ce lieu était fréquenté par un public très spécifique, il a donc souvent servi de laboratoire pour des projets expérimentaux. On travaillait collectivement sur des films et des idées de performances. Je pense que ces deux espaces sont nés de la nécessité de créer les conditions pour permettre à une certaine scène de s’exprimer.

 

Comment appréhendez-vous l’espace d’exposition ?

Je suis très attentif aux aspects économiques et sociaux qui entourent l’espace d’exposition, et mon travail peut tout à fait prendre en compte l’un de ces paramètres. Récemment, j’ai structuré la logique interne d’une œuvre d’après l’esprit de Francesca Pia, la galeriste qui allait l’exposer. Il s’agissait d’un ensemble de châssis de fenêtre trempés dans l’iode. Ils formaient de paisibles portraits d’un magnifique esprit, qu’on aurait dit sortis d’un conte de fées.

Vous parlez souvent de “fantômes” dans votre travail.  Qu’entendez-vous par là ?

Vous faites peut-être allusion au travail dans lequel j’imaginais des partitions de mouvements dérivés du théâtre de nô. Je pense qu’on peut envisager une série d’œuvres comme un cadre, avec un ensemble d’actions et d’attitudes possibles à l’intérieur de ce cadre. Il est alors intéressant d’avoir en son sein quelque chose qui agisse comme un fantôme, quelque chose qui n’a pas de sens ou qui ne suit pas les règles habituelles.

 

Vous vous intéressez aussi beaucoup à la mode. Vous collectionnez, par exemple, les tenues vintage de designers japonais des années 80.

Longtemps, en effet, je me suis intéressé à la mode, qui fonctionnait comme un uniforme. On a en effet tendance à s’aligner sur la sous-culture dont on partage les idéaux, tels le Black Bloc ou les poppers (la version allemande des mods). Et puis, à un moment, ça ne m’a plus correspondu. La mode est un système de pensée parallèle qui fonctionne très différemment de l’art, et elle n’intervient pas vraiment dans mon travail.

 

 

Vous êtes l’acteur principal d’un film en cours de tournage, réalisé par Tomoo et Ei Arakawa de United Brothers. Quel est votre rôle?

Ce projet a été lancé par Ei et Tomoo Arakawa après la catastrophe de Fukushima. Il explore l’idée selon laquelle l’énergie de l’art contemporain pourrait se substituer à l’énergie nucléaire. Ce film ressemble à une série de science-fiction trash qui serait également une réflexion sur le nucléaire. Le projet s’est organisé grâce à un réseau international d’artistes qui jouent dans le film. C’est aussi une forme de construction communautaire. Beaucoup de gens se rencontrent grâce au tournage (on a déjà filmé à Fukushima, New York, Los Angeles, Hawaï, Paris, Berlin et peut-être dans d’autres villes que j’ai oubliées) et ils continuent à voyager ensemble. J’ai le rôle du “Westside Energy Maker”, l’un des quatre êtres mystiques qui chargent leur art d’énergie et le mettent au service de la lutte contre toutes sortes de personnages malfaisants.

 

Quels sont vos projets en cours?

Je travaille sur une présentation solo à la Kestnergesellschaft, qui comprendra un film et une vaste exposition. À part ça, en ce moment, j’essaie de me concentrer davantage sur l’écriture. Je donne aussi une master class à Genève et, l’an prochain, je voyagerai avec l’expo et la master class.

 

 

Propos recueillis par Nicolas Trembley, portrait Mathilde Agius

 

Tobias Madison est représenté par les galeries Francesca Pia (Zurich) et Freedman Fitzpatrick (Los Angeles), WWW.FRANCESCAPIA.COM, WWW.FREEDMANFITZPATRICK.COM.

 

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