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05 Mars

L’artiste Richard Serra dresse des monolithes dans le désert

 

Par la puissance de son œuvre East-West/ West-East, dressée au cœur de la nature, l’artiste américain libère les forces de l’Univers dans l’immensité du désert qatari.

Par Thibaut Wychowanok, Photos Aitor Ortiz

“East-West/ West-East”, Richard Serra
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“East-West/ West-East”, Richard Serra
“East-West/ West-East”, Richard Serra
“East-West/ West-East”, Richard Serra

Entre les dunes, sous une chaleur écrasante pouvant dépasser les 40 °C, quatre plaques d’acier hautes de quinze mètres projettent au sol leur ombre qui semble s’étendre à l’infini : des coups de pinceaux noirs sur une toile de sable. Depuis 2014, à 80 kilomètres de Doha, l’installation East- West/West-East de l’artiste américain Richard Serra scande un paysage désertique, lunaire et sublime. Sublime, au sens originel, tant l’œuvre fait prendre conscience, à la manière des romantiques allemands du XIXe siècle tel Caspar David Friedrich, de la fragilité de l’homme face à la toute-puissance du monde. Sauf qu’ici, le spectateur peut se promener au cœur de la peinture. D’ailleurs, il la peint lui-même en partie au gré de ses déambulations, selon les angles de vue qu’il choisit (en escaladant les dunes ou, au contraire, en plongeant son corps dans l’obscurité des ombres) et le moment de sa visite (nocturne ou diurne).

 

Le choix du désert n’avait rien d’évident pour cet artiste de 80 ans né au bord de la mer, à San Francisco, dont la madeleine de Proust tient tout entière dans la gigantesque silhouette métallique des bateaux se découpant sur l’horizon du chantier naval où l’emmenait autrefois son père. Mais l’invitation de la Cheikha Al-Mayassa, princesse et présidente de l’Autorité des musées de Qatar, et véritable reine culturelle du royaume, n’était peut-être pas si fantaisiste. Richard Serra déclarait ainsi en 2019 au New York Times que la mer était “comme un désert, mais avec de l’eau”.

“East-West/ West-East”, Richard Serra.

Celui qui s’impose désormais comme le plus célèbre des sculpteurs américains n’a pas toujours travaillé l’acier, les grandes plaques verticales (le public parisien se souvient de son installation au Grand Palais en 2008) ou les courbes monumentales que le visiteur peut pénétrer. Dans les années 60, en effet, le jeune diplômé de Yale s’essaie à la peinture, mais finance ses études en travaillant dans une... aciérie. Un peu plus tard, lors d’un séjour à Paris, Richard Serra découvre l’atelier de Brancusi, reconstitué au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, et surtout le travail de Giacometti. Sa fascination pour l’acier trouve alors une finalité artistique : l’artiste transpose en qualités plastiques le poids, la densité et la pesanteur caractéristiques de ce matériau industriel.

 

Toujours au New York Times, l’artiste expliquait en 2019 que “lorsqu’il est question d’art abstrait, il faut que vous vous intéressiez à l’œuvre elle-même et à ses propriétés intrinsèques”. Radicales, simples et austères, ses pièces ne se veulent jamais un commentaire politique ou social du contexte dans lequel elles s’insèrent. Elles ont valeur pour elles-mêmes. Elles font éprouver mentalement au spectateur la force physique du monde. Ce qui ne les empêche en rien de susciter des interrogations métaphysiques sur l’humanité. Au Qatar, ses grandes plaques d’acier rouillé forment autant de réinterprétations minimales et abstraites deL’homme qui marche de Giacometti : cette figure à l’élan irrésistible et dont l’inclinaison fatiguée rappelle sa fragilité. Puissance et vulnérabilité forment le cœur de ses œuvres : elles s’élèvent, glorieuses, vers le ciel, tout en subissant les attaques du vent, du sable et du soleil. Son acier se teinte alors d’ocre, de rouge, d’orange, de brun et d’ambre tel un tableau alchimique en mutation constante jusqu’à sa disparition.

“East-West/ West-East”, Richard Serra.

“East-West/ West-East”, Richard Serra.

C’est en 1969 que l’artiste s’est tourné vers l’acier Corten, fabriqué selon des procédés industriels. Les plaques du Qatar ont ainsi été façonnées en Allemagne et transportées à Doha. Elles s’y sont transformées en monuments funéraires du désert à la gloire de la toute- puissance de l’homme – ce dieu Vulcain dont les créations se dressent vers les étoiles, comme de sa fragilité. “Ce que je fais, c’est le contraire d’un objet, expliquait-il au Monde
en 2008. Je fais un objet avec un sujet, la personne qui le pénètre et qui va ressentir une expérience. Sans elle, il n’y a pas d’œuvre.” Face à ses menhirs monolithiques qui évoquent autant 2001 : l’Odyssée de l’espace que les pierres levées de Stonehenge, l’homme prend sa pleine mesure. C’est-à-dire qu’il se mesure à ses créations qui le dépassent et qui ne sont pourtant rien face à l’étendue du sable et du ciel rempli d’étoiles. “Je ne veux pas déposer des objets sculpturaux dans un espace, expliquait Richard Serra toujours au Monde, mais faire en sorte que l’espace tout entier devienne une sculpture.” Les lames d’acier découpent l’espace et le recomposent. Elles forment un mètre étalon pour mesurer sa démesure.

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