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Dans l'atelier de...
Elmgreen & Dragset

 

Rencontre avec le célèbre duo d'artistes au sein de leur monumental atelier berlinois.

Le célèbre duo scandinave distille depuis vingt ans son irrévérence à travers le monde. Des années passées à s’attaquer aux institutions en tout genre, milieu de l’art compris. Visite de son atelier berlinois, laboratoire d’une oeuvre baroque à l’ironie grinçante.

L’atelier de Michael Elmgreen et d’Ingar Dragset, dans le quartier de Neukölln à Berlin, se déploie sur 13 mètres de hauteur.

On ne peut pas la rater. L’ancienne station de pompage d’eau du quartier berlinois de Neukölln, transformée en monumental atelier par le duo d’artistes Elmgreen & Dragset, domine la rue. La succession de baies vitrées gigantesques qui s’étirent sur les 13 mètres de hauteur baigne de lumière la pièce principale du bâtiment, et finit d’en imposer au visiteur.

Mais au café K-fetisch, à proximité duquel le duo s’est installé voilà dix ans, la vénération du milieu de l’art pour le Danois Michael Elmgreen et le Norvégien Ingar Dragset n’impressionne pas plus que la bâtisse. Berlin s’est habitué aux espaces d’exception et aux artistes de renommée internationale, à l’instar d’Olafur Eliasson. Au bar, on s’interroge plutôt sur les productions singulières de cette usine, sur les univers parallèles au réalisme inquiétant qui en sont issus.

 

Car c’est bien au sein de cette bâtisse industrielle dans le style d’Otto Wagner qu’ont été imaginées quelques-unes des oeuvres les plus intrigantes des dix dernières années. À la Biennale de Venise en 2009, The Collectors avait fait sensation en proposant aux visiteurs la traversée de l’appartement de Mr B., collectionneur gay fictif, mêlant, sans qu’on puisse les distinguer, véritables oeuvres d’artistes (Sturtevant, Maurizio Cattelan…), productions du duo et objets trouvés ou achetés installés tels des ready-made. Elmgreen & Dragset font partie de cette génération d’artistes dont la pratique se rapproche souvent de celle d’un curateur, finissant de faire exploser la notion d’auteur déjà bien entamée depuis Marcel Duchamp. En 2013, le duo s’était, cette fois-ci, emparé d’un espace du Victoria and Albert Museum à Londres pour le transformer en intérieur d’appartement d’un vieil architecte ruiné, Norman Swann. Le récit de sa vie avait été imaginé avec précision par les artistes, qui invitaient ainsi le public à plonger, au gré de la visite, dans ses souvenirs, objets et bibliothèque.

 

La plupart des gens traversent les musées comme des somnambules. Ils y vont pour tuer le temps. C’est un véritable challenge pour les artistes d’arriver à proposer une expérience qui les intrigue, et les sorte de leur torpeur.

Powerless Structures, Fig. 101 (2012). Moulage en bronze et or 24 carats, et piédestal en métal laqué, 152 x 160 x 65 cm. Cette oeuvre, référence ironique à la statue équestre de George IV, a originellement été conçue pour Trafalgar Square.

Depuis les années 90, les deux séduisants Vikings, barbe brune, Dragset, et barbe blonde, Elmgreen, sont passés maîtres dans l’élaboration de récits “hyperréels”. Le vrai ne se distingue jamais du faux. L’espace public se révèle domaine privé, ou inversement. La réalité, surtout, rejoint la fiction dans des mises en scène à la fois attractives (beauté plastique, richesse des intérieurs représentés) et inquiétantes (la mort et le sexe rodent toujours). “Notre comportement est conditionné par notre environnement”, finira par nous confier le duo lors de la visite des lieux. “Nous n’agissons pas de la même manière lorsque nous sommes à l’hôpital, dans un club ou dans une boutique. En jouant avec l’environnement de nos expositions, par exemple en transformant l’espace public du musée en un appartement privé, nous cherchons à troubler l’expérience du visiteur. Comment doit-il se conduire ? Est-il encore au musée ou chez un particulier ? Nous espérons ainsi révéler les systèmes qui déterminent nos manières d’agir. La plupart des gens traversent les musées comme des somnambules. Ils y vont pour tuer le temps. C’est un véritable challenge pour les artistes d’arriver à proposer une expérience qui les intrigue, et les sorte de leur torpeur.”

 

L’atelier d’Elmgreen & Dragset, mêlant dans un bric-à-brac improbable répliques d’oeuvres anciennes, travaux nouveaux et objets surréalistes, y parvient pleinement. S’y affairent déjà deux membres d’une équipe qui en compte neuf. Les autres se répartissent entre l’étage des bureaux, celui de la cuisine commune ou, enfin, les appartements privés où l’ex-couple – mais toujours duo d’artistes – reçoit le plus souvent (mais n’habite plus depuis sa séparation). Dans un coin de l’atelier, un luxueux lit à baldaquin noir recouvert d’une étoffe en velours trône au milieu d’un tapis orientalisant. En à peine quelques objets, Elmgreen & Dragset nous plongent dans un autre univers, celui de l’upper class raffinée. “Nous travaillons à notre prochaine exposition à la Galerie Perrotin à New York en avril. Il s’agira d’une suite à l’exposition Tomorrow du Victoria and Albert Museum. Notre architecte ruiné se rendra aux États-Unis, une manière pour nous de confronter le nouveau monde et son mythe du ‘tout est possible’ à la vieille Europe marquée par les échecs…” Le duo reproduira, au sein de la galerie, un appartement de l’Upper East Side. Des traces au sol dans l’atelier représentent sommairement les murs de l’espace. Les essais de mise en scène sont en cours…

 L’aspect ‘expérience commune’ est essentiel à nos yeux. L’art représente l’un des derniers lieux de célébration de ce que nous avons en commun : une culture, une civilisation.

One Day (2015). Garçon : moulage en aluminium, peinture blanche et short, 104 x 40 x 40 cm. Carabine : moulage en aluminium et peinture blanche. Vitrine : verre, bois et laque noire brillante, 55 x 145 x 20 cm. Exemplaire unique. Essai d’installation de l’oeuvre dans l’atelier pour une future exposition en Espagne.

Le duo n’aime rien tant que de rejouer une idée, un récit ou une installationdans un autre contexte, modifiant et enrichissant toujours son sens, déjouant aussi totalement les attentes du public. Un peu plus loin, un étonnant cheval à bascule géant sur lequel un enfant semble partir en guerre, appelle le regard. On se surprend à rêver de Peter Pan. C’est en réalité une réplique de The Fourth Plinth, Powerless Structures, Fig 101, réalisé en 2012 pour Trafalgar Square à Londres. Alors, l’oeuvre s’amusait déjà à imiter sur un mode enfantin la célèbre statue du roi George IV, ridiculisant cette glorification de la puissance virile et royale.

 

Aucun système, aucune figure du pouvoir ne semble pouvoir échapper à l’ironie cinglante du duo. Avec Elmgreen & Dragset, le roi est plus que souvent nu.“Nous avons sans aucun doute été influencés par Felix Gonzalez-Torres, par sa capacité à infiltrer le musée et à susciter chez le public des actions ou des comportements inédits, confient les artistes. L’aspect ‘expérience commune’ est essentiel à nos yeux. L’art représente l’un des derniers lieux de célébration de ce que nous avons en commun : une culture, une civilisation.” Au sein de l’atelier, une autre figure d’enfant intrigue. La sculpture de taille réelle scrute, fascinée, une arme à feu accrochée au mur tel un tableau. “Elmgreen & Dragset sont satisfaits de l’installation, commente une collaboratrice. Elle sera répliquée à l’identique en Espagne pour une exposition organisée par la Fundación María José Jove à La Corogne.” Et les deux jeunes collaboratrices d’enrouler dans une scène surréaliste le corps de l’enfant dans du papier bulle avant de l’envoyer vers d’autres cieux… Comme un nouvel agent pathogène que le laboratoire Elmgreen&Dragset aurait jugé assez puissant pour contaminer de sa fantaisie et de son impertinence le corps social et culturel.

 

 

Elmgreen & Dragset sont représentés par la galerie Emmanuel Perrotin.

 

 

Par Thibaut Wychowanok, photos Ilya Lipkin.

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