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12 Novembre

L'interview : Christian Boltanski, un monument de l'art au Centre Pompidou

 

Beaubourg célèbre du 12 novembre 2019 au 16 mars 2020 l'artiste français qui a développé depuis un demi-siècle sa réflexion sensible sur la mémoire et l’histoire, collective, familiale ou individuelle, le passé et les rites. L'occasion pour Numéro art de republier sa rencontre avec ce monument de l'art

Par Thibaut Wychowanok

Départ - Arrivée, 2015, 86 red light bulbs, electric wire, 185 x 283 cm. Courtesy de l'artiste et Marian Goodman Gallery. Photo : Rébecca Fanuele

Artiste français parmi les plus respectés au monde, Christian Boltanski poursuit depuis plus d’un demi siècle ses réflexions sur la mémoire et l’histoire, collective, familiale ou individuelle, le passé et les souvenirs qui s’effacent inexorablement. Au Grand Palais, en 2010, l’artiste né en 1944 présentait Personnes, une émouvante exposition où la disparition de l’individu, sa négation telle qu’on l’a connue au cours des grands drames du xxe siècle, étaient subtilement évoquées par des amas de vêtements, telles des reliques d’une humanité sacrifiée et absente… Qu’il présente des livres, des archives, des documents – fictifs ou réels – ou qu’il mette en scène des installations, Christian Boltanski s’intéresse avant tout aux émotions que peuvent susciter ses œuvres, dramatiques bien que souvent non dénuées d’humour.

 

Numéro : Le thème de la mémoire, cette « petite mort », est très présent dans votre travail. L’acte de commémoration est-il nécessaire, voire possible ?

 

Christan Boltanski : Se souvenir est important. J’ai le culte des ancêtres, comme beaucoup de populations lointaines. Je crois que nous les portons en nous et qu’il est bien de leur parler. Chez les Chinois, les aïeux abandonnés se transforment souvent en fantômes malveillants. Il faut se souvenir de nos ancêtres, ne serait-ce que pour ça !

Christian Boltanski photographié dans son atelier de Malakoff. L’artiste pose derrière l’un des grands voiles blancs utilisés pour son exposition en cours à la Galerie Marian Goodman à Paris.

Avec la vidéo installation Animitas, du nom des autels que les indiens laissent au bord des routes pour honorer les morts, et dont plusieurs versions existent à travers le monde, vous présentez des centaines de clochettes surplombant la mer Morte, balancées par le vent et dont la musique, délicate, se perd rapidement dans le paysage. D’où vous est venue cette idée ?

 

J’ai réalisé cette vidéo dans un désert au Chili. Vous y voyez de longues tiges auxquelles sont accrochés des clochettes et des morceaux de Plexiglas réfléchissant le soleil. Cette constellation forme la carte du ciel la nuit de ma naissance. Le film dure quatorze heures, en plan fixe, du lever au coucher du soleil, avec cette échappée sur le désert. Je ne suis pas du tout croyant, mais j’ai cet espoir de partir un jour vers le ciel. Je ne crois pas qu’un vieux monsieur barbu m’attende à ma mort. En revanche, je crois à la possibilité de me fondre un jour dans l’Univers et de retrouver ces étoile s de ma naissance. L’installation est fortement inspirée des traditions japonaises. De petites inscriptions sont suspendues aux clochettes et chaque fois que ces dernières retentissent, le vent “lit” le message et disperse le vœu. J’ai fait cette installation également sur l’île de Teshima, où le lien avec le Japon prenait tout son sens. Au Québec, au Chili ou en Israël, l’œuvre prend un autre ton et s’adapte à la culture locale. Je me dis souvent qu’un jour, dans des centaines d’années, un archéologue fera des fouilles au Chili et trouvera ces clochettes japonaises. Il fera une thèse sur l’invasion du Japon au Chili, ou sur les relations maritimes entre les deux pays. Il modifiera peut-être l’histoire à cause de cette œuvre. Cette idée m’amuse beaucoup.

 

Cette vidéo me fait penser à certaines de vos œuvres où des paysages lointains entrent également en jeu. Je pense notamment à l’île de Teshima au Japon, où vous conservez les battements de cœur de plus de 180000 personnes, je crois. En quoi ces lieux éloignés sont-ils intéressants à vos yeux ?

 

Dans mon œuvre, ce n’est pas tant le paysage ou le lieu en tant que tels qui m’intéressent. Je cherche à créer des mythes. J’entends par là qu’il est finalement moins important de voir l’œuvre que de savoir qu’elle existe. C’est comme le début d’une histoire. Il était une fois une très belle île au Japon où battaient des centaines de milliers de cœurs… Pour prendre une autre de mes œuvres, Les Dernières Années de CB [un collectionneur pariant sur la mort de l’artiste d’ici huit ans a acheté en viager une œuvre lui permettant de retransmettre en direct, dans une grotte de Tasmanie, la vie de Christian Boltanski au sein de son atelier nuit et jour], la vie d’un homme est préservée et retransmise en direct sur des moniteurs au sein d’un bunker. Ou encore, dans un désert perdu aux confins du monde, des clochettes représentent la carte du ciel alors que leur musique évoque celle des étoiles. Vous comprenez bien que si les lieux invoqués sont éloignés, ou du moins difficiles d’accès, c’est que cela participe du caractère mythique de l’œuvre, même si celle-ci est bien réelle.

 

Christian Boltanski sur la mezzanine de son atelier, entouré de tissus presque transparents sur lesquels l’artiste a imprimé les photographies d’un album de famille imaginaire, L’Album de la famille D. L’ensemble de ces voiles forme un labyrinthe au sein duquel le spectateur est actuellement invité à circuler, au cœur de l’espace parisien de la Galerie Marian Goodman.

Certains des objets que vous avez utilisés, tels que les boîtes de biscuits ou les ampoules lumineuses, sont devenus iconiques. Pensez-vous avoir élaboré au cours de toutes ces années un langage et un système de symboles singuliers ?

 

Chaque artiste est pris dans un temps historique et une histoire de l’art particulière. Si j’étais né cinquante ans plus tôt, j’aurais peut-être été un expressionniste abstrait. Mais je suis né dans les années 40. Avant moi, il y a eu Beuys et Warhol, qui sont comme deux pères. Après moi, il y a eu Felix GonzalezTorres, pour qui j’ai une grande passion et qui a été un peu comme un fils. J’appartiens à cette lignée, au sein de laquelle chacun développe son propre vocabulaire. Mais, en réalité, j’ai inventé assez peu de choses. On répète plus qu’on invente. De temps en temps, on ajoute un mot à son vocabulaire. Dans une vie, si l’on a dix moments de création, que dis-je, trois moments, c’est déjà énorme. Ils sont liés à de grands changements qui interviennent dans notre existence : quand je suis devenu adulte vers 25 ans, quand j’ai perdu mes parents, et un autre enfin, je suis peut-être optimiste, il y a une dizaine d’années. Malgré tout, mes recherches sont à peu près toujours les mêmes, seule la manière d’en parler change. C’est un peu comme lorsqu’on a fait un voyage. On peut le raconter par la cuisine, les mets que l’on a découverts, ou bien par les rencontres. C’est le même voyage mais on le regarde de manière différente. Je me suis toujours beaucoup intéressé à la mort, par exemple. Mais forcément, avant, il s’agissait de celle des autres, et aujourd’hui, de la mienne. Pour autant, je n’ai jamais parlé de moi dans mon travail. La seule chose qui m’intéresse, c’est la chose collective. J’y contribue avec les moyens d’un artiste plasticien né au xxe siècle en France. Mais si j’étais né dans un désert africain ou américain, je serais sans doute devenu chaman. Ou rabbin si j’étais né en Ukraine. Car le travail que nous effectuons, les questions que nous posons sur le monde, l’homme et le collectif sont les mêmes.

Vous exposez dans le monde entier. Travaillez-vous différemment d’un pays à l’autre, et adaptez-vous vos expositions ?

 

J’envisage mes expositions comme des partitions. Et j’espère vivement qu’après ma mort, on continuera à jouer mes créations. On les mettra au répertoire d’un musée comme on met une pièce au répertoire d’un théâtre. On dira alors que monsieur untel a bien ou mal joué une œuvre de Boltanski. [Rires.] Alors en effet, lorsqu’une exposition voyage, comme celle du Grand Palais, je la transforme totalement. À Milan, par exemple, elle a été présentée au HangarBicocca, où trône une œuvre permanente d’Anselm Kiefer. On m’a proposé de la cacher à l’aide d’un rideau, ce qui me paraissait ridicule. On ne cache pas une œuvre d’art. Alors j’ai eu l’idée de mettre la montagne de vêtements qui compose l’œuvre dans la petite salle de 80 m2 et d’installer, à travers le grand espace où se trouve la tour de Kiefer, un couloir en grillage sur plus de 150 mètres de long avec une lumière basse aveuglante. Une fois à l’intérieur, il était impossible de s’échapper de ce passage. On était fatalement happé vers cette montagne tragique de vêtements. Mes expositions sont vouées à être détruites, modifiées, pas à devenir des reliques. L’éphémère est de plus en plus au cœur de mon travail. Aujourd’hui, l’œuvre d’art est sacrée, on la vénère. On pourrait faire un million de tableaux de Van Gogh exactement semblables aux originaux, mais le public préfère aller les voir en pèlerinage à Amsterdam. Il attend sous la pluie, les voit 15 secondes et est totalement transporté. C’est purement religieux. On a vu le saint. Ce n’est pas la beauté du tableau qui compte, mais la proximité avec l’objet sacré. Ce n’est pas cet art qui m’intéresse. Vous trouverez peut-être le terme prétentieux mais j’aime ce qu’on appelle l’art total, l’idée d’être perdu au sein de l’œuvre, d’avoir froid, ou chaud, d’être pris totalement en son sein et finalement d’être envahi par les émotions.

 

 

[Interview extraite du Numéro 169 de décembre 2015]

 

 

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