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Numéro
03 Christopher Wool, Xavier Hufkens, Bruxelles, Numéro Art

Rencontre avec l'artiste Christopher Wool, génial manipulateur des images

Art

À l’occasion de sa récente exposition chez Xavier Hufkens, à Bruxelles, Christopher Wool dévoilait de nouvelles et rares peintures, photographies et sculptures. Dans un entretien exclusif, l’artiste parmi les plus importants de son époque revient sur son parcours et sur une pratique qui s’est toujours caractérisée par la multiplicité des médiums et des techniques (spray, sérigraphie, reproduction numérique...), additionnant, superposant, manipulant ou effaçant les images. 

Photo : Oliver Abraham. Courtesy of the Artist and Xavier Hufkens, Brussels Photo : Oliver Abraham. Courtesy of the Artist and Xavier Hufkens, Brussels
Photo : Oliver Abraham. Courtesy of the Artist and Xavier Hufkens, Brussels

En juin dernier, le belge Xavie Hufkens inaugurait sa nouvelle galerie avec Christopher Wool (1955, vit à New York et Marfa, au Texas), une exposition conçue avec la curatrice Anne Pontegnie, collaboratrice de longue date de l’artiste américain. On pouvait y découvrir l’étendue de sa pratique, à travers de rares nouvelles peintures qui faisaient écho à des œuvres sur papier, des photographies et de nouvelles sculptures en métal. Wool est l’un des artistes les plus pertinents concernant les questions de production de différents régimes d’images. Il les additionne, les fait se soustraire les unes aux autres, les manipule, les superpose ou simplement les efface. L’image n’est plus simplement image mais un processus qui pousse à la réflexion sur la mémoire, la disparition et le processus créatif au sens élémentaire. Nous l’avons rencontré lors de l’accrochage de son exposition à Bruxelles. 

 

Nicolas Trembley : Le début des années 80 a vu apparaître de nombreux artistes figuratifs, après l’art minimaliste et l’art conceptuel. Mais vous ne vous inscriviez pas dans ce registre.
Christopher Wool :
Non, pour moi, la peinture avait encore des choses à dire. La fin des années 70 avait sans doute été en demi-teinte dans le monde de l’art, mais tout à coup, les artistes de la Pictures Generation se sont mis à montrer leur travail et il s’est passé beaucoup de choses – la première exposition de Julian Schnabel, par exemple. Le dialogue artistique était très nourri. 

Détail de “Bad Rabbit” (2022). Portfolio de 18 tirages argentiques, 22,9 x 30,5 cm. Détail de “Bad Rabbit” (2022). Portfolio de 18 tirages argentiques, 22,9 x 30,5 cm.
Détail de “Bad Rabbit” (2022). Portfolio de 18 tirages argentiques, 22,9 x 30,5 cm.

Êtes-vous plutôt issu de la Pictures Generation, qui intègre la photographie et l’image filmée, ou d’un environnement plus pictural ? Parce qu’on parle avant tout de votre peinture...
Je viens de la Studio School de New York, donc d’un contexte plus traditionnel, axé sur la peinture. Beaucoup d’artistes de la Pictures Generation ont rejeté ce medium et je crois que je n’ai pas réagi de la même façon parce que j’étais un peu plus jeune – j’avais un an ou deux de moins qu’eux. Le temps que cette idée de rejet de la peinture s’installe, ce renoncement m’était déjà devenu inutile. 

“Untitled” (2020). Huile et jets d’encre sur papier, 55,9 x 43,2 cm. Courtesy of the Artist and Xavier Hufkens, Brussels. 
“Untitled” (2020). Huile et jets d’encre sur papier, 55,9 x 43,2 cm. Courtesy of the Artist and Xavier Hufkens, Brussels.
“Untitled” (2020). Huile et jets d’encre sur papier, 55,9 x 43,2 cm. Courtesy of the Artist and Xavier Hufkens, Brussels.

Vous travaillez sur différents mediums. Vous sentez-vous plus à l’aise avec l’un d’eux en particulier, ou l’enjeu tient-il d’abord à leur combinaison?
Je reste peintre avant tout. Richard Prince disait de son recours à la photographie “qu’il la pratiquait sans permis”. Je trouve que c’est une très bonne définition, parce que je n’aborde pas la photographie comme le ferait un photographe. C’est sans doute la même chose pour la sculpture : il faut que je m’habitue à la troisième dimension, c’est nouveau pour moi. 

 

“Untitled” (2019). Sérigraphie sur tissu, 304,8 x 243,8 cm. Courtesy of the Artist and Xavier Hufkens, Brussels “Untitled” (2019). Sérigraphie sur tissu, 304,8 x 243,8 cm. Courtesy of the Artist and Xavier Hufkens, Brussels
“Untitled” (2019). Sérigraphie sur tissu, 304,8 x 243,8 cm. Courtesy of the Artist and Xavier Hufkens, Brussels

Comment est-ce arrivé ? 

Assez simplement. Lorsque nous avons acheté une maison à Marfa, au Texas, il m’a paru tout naturel de réfléchir à des choses plus imposantes, en 3D : il y a tellement d’espace là-bas. Je sortais avec mon appareil photo pour relever des choses drôles, intéressantes, amusantes, qui avaient une dimension sculpturale. Ce pouvait être un élément placé de manière décalée dans un jardin ou des objets industriels. J’en ai fait un livre de photos, Westtexaspsychosculpture. Le concept de Psychosculpture est un emprunt aux Psychobuildings de l’artiste allemand Martin Kippenberger. Je réfléchissais donc à la sculpture, sans avoir de projet précis ne tête. Puis dans le ranch voisin, j’ai trouvé de grandes quantités de fil de fer pour les clôtures. J’en ai ramassé, trouvant que ce matériau avait une belle ligne, assez similaire à celles que je trace en dessinant. J’ai fini par réussir à faire tenir le tout debout et ces fils de fer sont devenus des sculptures tridimensionnelles. J’ai mis quelques années ensuite à en faire des œuvres d’art. 

Détail de “Yard” (2018). Portfolio de 24 épreuves argentiques, 22,9 x 30,5 cm. 
Détail de “Yard” (2018). Portfolio de 24 épreuves argentiques, 22,9 x 30,5 cm.
Détail de “Yard” (2018). Portfolio de 24 épreuves argentiques, 22,9 x 30,5 cm.

J’ai laissé toutes les soudures apparentes pour qu’on voit le processus d’assemblage”, dites-vous. Cela me rappelle le processus de la sérigraphie, où l’on voit le travail manuel, mais qui est accompli par un geste mécanisé. 

Je réalise moi-même mes sérigraphies et cela peut sembler être un processus mécanique. Pourtant, il y a des manières très expressives de travailler le tissu-écran, il suffit de penser à Warhol. J’exerce le même type de contrôle lorsque je réalise la toile – la densité, la focalisation... Pour moi, cela se rapproche d’un processus observable, comme une goutte tombée dans la peinture : on peut la voir, on sent que c’est fait à la main. Avec la sérigraphie, on voit que ce n’est pas complètement mécanisé, mais imprimé comme pour une impression professionnelle. C’est ce qui donne au public un point d’entrée dans la toile. 

“Untitled” (2021). Courtesy of the Artist and Xavier Hufkens, Brussels. 

“Untitled” (2021). Courtesy of the Artist and Xavier Hufkens, Brussels.
“Untitled” (2021). Courtesy of the Artist and Xavier Hufkens, Brussels.

Vous travaillez sur certaines pièces depuis plusieurs années déjà. Vous y êtes revenu, en employant différentes techniques, vous les avez scannées, peintes, photographiées. À quel moment considérez-vous que l’œuvre est terminée ? 

Je me fie à mon expérience et à mon instinct. Je n’arrête jamais de chercher du nouveau, du différent. Tout le défi est de savoir comment terminer la toile peinte et ce qu’elle va raconter. Avant, je travaillais dans mon atelier avec des Polaroid, je prenais une photo pour voir où j’en étais. J’ai conservé toutes ces photos dans une boîte pendant une dizaine d’années. C’était intéressant de revoir toutes ces toiles par-dessus lesquelles j’avais peint et toutes celles que je n’avais pas considérées comme des “peintures achevées” mais qui auraient probablement dû l’être. Je dirais que, par opposition à la vision idéale du modernisme, il n’y a pas une seule peinture parfaite, à laquelle on aspirerait. Beaucoup de choses peuvent se produire, toutes potentiellement intéressantes. C’est ça qui est excitant !