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Numéro
09

Une exposition réveille les fantômes d'un vieil hôtel particulier parisien

Art

La galerie bruxelloise et new-yorkaise CLEARING présente sa première exposition à Paris. Jusqu'au 20 juin, ce projet exceptionnel baptisé “Grand Ménage” dépoussière un magnifique hôtel particulier du 7e arrondissement chargé des stigmates du passé, jamais ouvert au public jusqu'alors. Les œuvres d'une trentaine d'artistes contemporains tels que Monster Chetwynd, Marguerite Humeau ou Meriem Bennani réveillent les fantômes du lieu dans un parcours mystérieux aux frontières de l'inquiétant.

  • Vue de l'exposition “Grand Ménage” de la galerie CLEARING, Paris, 2021.

Courtesy of the artist and CLEARING New York, Brussels

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Plutôt habituées du 6e arrondissement, du Marais ou de l’est de Paris, les expositions d'art contemporain se font rares dans le très chic 7e arrondissement, bien à l'abri entre les Invalides, la tour Eiffel et l'École militaire. La tendance pourrait pourtant changer alors que l’on découvre, derrière une haute porte cochère de la rue de l’Université, la première exposition dans la capitale française de la galerie CLEARING, sise depuis 2011 entre New York, Bruxelles et Beverly Hills. Pendant un mois, celle-ci s’est emparée d’un hôtel particulier du XVIIIe siècle, resté quasiment en l'état et jamais ouvert au public jusqu'à présent. De la cour aux chambres du deuxième étage en passant par les escaliers, ses directeurs et commissaires répartissent plus de cinquante œuvres, signées de la trentaine d'artistes que la galerie représente ou avec lesquels elle collabore régulièrement. Une vitrine de 1500 m2 mémorable pour ces talents contemporains, qui ont déjà pignon sur rue en Belgique et aux États-Unis.

 

Réparties librement dans le vaste espace, les créations des artistes jalonnent le parcours du visiteur tels les protagonistes malicieux d’un théâtre étrange. Dès l’entrée dans le hall, le portrait d’un coq nous accueille, bec grand ouvert : on s'attendrait presque à entendre résonner son “cocorico” moqueur – clin d’œil de la photographe allemande Heji Shin à l’Hexagone, qui, depuis l'époque gauloise, a pris cet oiseau pour emblème. Mais très rapidement, un autre visage interpelle le visiteur. Celui, stoïque, d'une femme aux courts cheveux gris postée en haut des escaliers. Autoritaire et un rien menaçant, le mannequin imprimé en 3D par le duo belge Jos de Gruyter et Harald Thys surgit comme la gouvernante d’une maison qu’elle gèrerait d’une main de fer – son titre nous indique son nom, Madame Legrand  – et qui nous susurrerait, suspicieuse : “vous êtes ici chez moi, je vous ai à l'œil”. Le ton est donné : tout le long de l’exposition bien nommée “Grand Ménage”, l’espace oscillera entre présence et absence, hanté par les âmes sans visages qui ont vécu entre ses murs et les visages mutiques qui les raniment aujourd’hui.

Heji Shin, “Big Cocks 7” (2020).

Hugh Hayden, “TBT” (2020). © Benjamin Baltus / Courtesy of the artist and CLEARING New York, Brussels

Depuis une dizaine d’années, le motif curatorial fait mouche dans la capitale. Lassés de la froideur des white cubes, de nombreux commissaires d’expositions, organisateurs de foires et artistes ne cessent de chercher de nouvelles manières de présenter l’art contemporain dans des espaces chargés d'histoire et pleins de caractère, porteurs des stigmates de vies antérieures. En écumant, depuis 2016, les hôtels particuliers du 8e arrondissement avant d’échouer dans un ancien supermarché du 9e en octobre dernier, la foire Paris Internationale en a fait son fer de lance, tout comme Private Choice (exposition d’art et de design que Nadia Candet présente en appartement depuis 2013) ou la galerie Sans titre (2016), qui exposait pendant plusieurs années dans l’intimité chaleureuse du loft de sa fondatrice (Marie Madec). Mais, loin de ces lieux souvent restaurés et loués pour accueillir des événements, c'est un espace encore habité par ses propriétaires et dégradé par les décennies qu'investit la galerie CLEARING, faisant son miel des marques de vétusté saillantes dans la demeure – qui lui ont d'ailleurs demandé un soin tout particulier autant qu'un grand rangement. Aux murs fissurés sont ainsi accrochées les petites toiles bleutées de Monster Chetwynd, qui percent un horizon onirique dans le papier-peint vieilli. Derrière la porte grinçante d’un placard gris se cache une paire de chaussures usées installée par l’Américain Kayode Cojo, tandis que deux cochons, peints par Calvin Marcus sur une grande toile, éclairent de leur chair rose le mur noirci des escaliers et paraissent fuir les sinistres portraits anciens éclairés par des appliques-chandeliers. Alors que le visiteur respire l'odeur de la vieille maison, sa curiosité est sans cesse attisée par cette mise en scène et ses détails, découvrant simultanément un cadre insolite marquée par l'empreinte du temps et ses nouveaux habitants, de passage seulement pour quelques semaines. En atteste la sculpture de Korakrit Arunanondchai installée dans la salle de bains, dans laquelle un rat géant enlace d'un air protecteur la veste en jean d'un homme invisible : dressée en contrejour, entre baignoire usée et ballon d'eau chaude, et obstruant la lumière venant de la fenêtre, elle enveloppe la pièce d'une mystérieuse atmosphère de film fantastique aux confins de l'épouvante.

Jos de Gruyter and Harald Thys, “Madame Legrand” (2019). Vue de l'exposition “Grand Ménage” de la galerie CLEARING, 2021.

Si les organisateurs de l’exposition s’amusent volontiers de cette esthétique des contrastes, nombre des œuvres proposées par CLEARING, à l’inverse, se fondent parfaitement dans le décor. Dans une chambre sombre revêtue de parquet, deux bancs agrémentés de coussins et deux bas-reliefs en chêne sculpté – sculptures signatures du duo Daniel Dewar et Grégory Gicquel – font face à trois étonnants coucous à batteries de Chadwick Rantanen fixés au mur : tous auraient pu être créés spécifiquement pour cet environnement tant leur intégration sonne l'évidence. Sur le piano à queue marron trônant dans la salle de réception, le squelette d’une paire de mains en os et pop-corn signée Michael E. Smith est délicatement posé au-dessus du clavier, empreinte matérielle d'un pianiste disparu. Plus marquants encore sont les visages émergeant des trois casseroles en cuivre, accrochées aux carreaux de faïence de la cuisine vide : en fusionnant masques tribaux et ustensiles de cuisson typiques des intérieurs bourgeois, l’artiste afro-américain Hugh Hayden y interroge la valeur de l’objet à la lumière de son incarnation. Le fantôme de l’humain est bien partout dans cet immeuble, que sa trace se signale par la créature hybride et humanoïde de Jean-Marie Appriou, par les vêtements solidifiés anthropomorphes de Tobias Spichtig, ou encore par les tailles d'enfants inscrites au crayon à papier sur une tapisserie dans les années 1920 – manière de rappeler à nouveau au visiteur l'ancienneté d'un espace laissé presque intact depuis un siècle. Projetés sur le mur d’une chambre familiale, les deux lézards modélisés en 3D par l’artiste marocaine Meriem Bennani closent le parcours : dans cette série de huit courts épisodes diffusée sur smartphone pendant le confinement, ces deux personnages allégoriques conversent sur le sens de la vie et les affres provoquées par la pandémie. Une scène qui incite cette fois-ci à s'éloigner des écrans pour s’asseoir et contempler, au sein d’un lieu marqué par les traces indélébiles du passé, les doutes volatiles et potentielles transformations de notre monde contemporain.

 

 

“Grand Ménage”, une exposition de la galerie CLEARING jusqu'au 20 juin 2021 dans un hôtel particulier du 72, rue de l’Université, 75007 Paris.

Tobias Spichtig, “I think I’m kind of beautiful.” (2019). Vue de l'exposition “Grand Ménage” de la galerie CLEARING, 2021.