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“La sphère, c’est la pureté. L’œuf, c’est l’origine de la vie.” L’artiste Cyril Lancelin décrypte son œuvre pour La Prairie

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Inspiré par le nouveau sérum Skin Caviar Concentré Liftant de La Prairie, l'artiste français Cyril Lancelin signe, en collaboration avec la marque de cosmétiques, une sculpture monumentale et immersive toute en sphères. Du 24 octobre au 4 novembre, celle-ci est à découvrir en plein cœur du Village Royal, passage emblématique du 8e arrondissement parisien.

Numéro : Vos œuvres prennent très souvent la forme de constructions monumentales et immersives au sein desquelles le visiteur est appelé à se promener. Quelle influence l’architecture a-t-elle sur votre travail ?

Cyril Lancelin : J’ai suivi des études d’architecture à Lyon. L’histoire de l’architecture et l’histoire de l’art me passionnaient : le Bauhaus, l’impact de l’industrialisation, le dilemme entre l’ornemental et l’utile, entre artisanat et industrie, la production de masse et en série… À l’époque, j’étais un fervent lecteur de la revue The Japan Architect qui m’a introduit à une autre manière de penser. Les architectes japonais travaillaient notamment autour de la notion de contrainte : comment réaliser, par exemple, une maison avec une seule fenêtre ? Ou sans cloisonnement. L’aspect théorique était très prégnant. En parallèle, je me suis intéressé à l’art minimal, Sol LeWitt, Donald Judd, Dan Flavin ou James Turrell. Les artistes se sont toujours penchés sur l’architecture. Je pense au thème de la maison chez Erwin Wurm ou à Gregor Schneider qui avait refait une maison comportant des sortes de passages secrets au musée d’Art moderne de la Ville de Paris. Une fois diplômé, j’ai travaillé avec l’architecte Édouard François. J’étais en quête de gens qui expérimentaient, mais je n’osais pas encore franchir le pas de l’art. J’ai ensuite travaillé trois ans aux États-Unis avec de nombreux artistes et, à mon retour, un ami m’a suggéré de présenter mon travail personnel sur Instagram. Je n’étais pas très réseaux sociaux, mais je me suis lancé. J’ai commencé à publier mes dessins de maisons imaginaires, à partir d’assemblages de cubes et de sphères. Et ça a très vite marché. Les médias ont relayé mon travail, et j’ai été chargé d’un premier projet en Chine.

 

 

En quoi consistait cette première commande ?

J’essaie toujours de faire des œuvres immersives, dans lesquelles le visiteur peut entrer pour vivre un espace. Un de mes dessins, Knot, reprenait par exemple la forme mathématique du signe de l’infini : la ligne fait une courbe et revient sur elle-même. J’avais multiplié ces nœuds pour réaliser une matière assez compacte dans laquelle on pourrait rentrer. La Chine m’a alors contacté pour exposer dans une vaste usine : j’ai ainsi pensé à une sculpture monumentale rose de 8 mètres de long, inspirée de ce dessin, qu’il faudrait traverser pour pénétrer dans les lieux.

Cyril Lancelin- Knot - Hangzhou - 2017. Photo par Sam Hsueh.

L’œuvre que vous avez réalisée pour La Prairie reprend cette idée de la forme sphérique...

Ce qui m’intéresse, c’est la question du vide et du plein, de l’espace au sein duquel le visiteur va passer. Dans mon œuvre pour La Prairie, on peut voir le plein, mais moi je m’attarde avant tout sur le vide de la grille sur laquelle les sphères sont placées. Quand vous la pénétrez, vous pénétrez la matière. On a toujours fait des murs et des portes, mais aujourd’hui la technologie et le savoir nous permettent de repenser l’architecture. Ces murs et ces portes peuvent être différents, faits d’une accumulation de sphères par exemple. Avec des formes plus organiques comme celles de Zaha Hadid ou de l’artiste Marguerite Humeau. J’ai envie de complexifier ce que l’on connaît : offrir une lumière et une transparence différentes. Je pense à mon œuvre Primself, une pyramide rose constituée de sphères, installée contre un mur, à travers laquelle on peut passer la tête.

 

 

Quels sont les matériaux utilisés pour l’œuvre réalisée avec La Prairie ?

Le miroir fixé sur les sphères reflète le visiteur, mais également l’œuvre elle-même de manière déformée. Cela renforce l’impression d’être englobé dans l’œuvre. L’alignement des colonnes de sphères est aussi très étudié : il est décalé pour que les images réfléchies soient différentes selon la position du spectateur. Les transparences évoluent en conséquence.

Cyril Lancelin - Pyramid Sphere- Made in America Festival -Philadelphia - 2019 - Photo par Cyril Lancelin.

Comment est né ce projet avec La Prairie ?

La Prairie était très intéressée par une œuvre à base de sphères roses que j’avais exposée à Paris. Lorsqu’ils m’ont contacté, ils m’ont dit être intéressés par mon travail sur l’image et par la manière dont je mêle fiction et réalité. Sur mon Instagram, vous trouvez des images d’objets construits et d’autres en 3D. On ne sait plus trop ce qui est vrai ou ce qui ne l’est pas. Ce qui compte, c’est que l’image existe et qu’elle suscite la réflexion. La Prairie lançait un nouveau produit, le Skin Caviar Concentré Liftant. Ses petites sphères dorées ont capté mon attention. C’est l’image du luxe, bien sûr, et c’est aussi une image chaude qui attire. Les dômes orthodoxes sont dorés. Jeff Koons s’est emparé du doré… Je suis parti sur cette piste. L’unique thème qu’ils avaient partagé avec moi était “l’émergence de la vie”. Ce qui m’a donné l’idée de la forme d’un œuf, l’origine de la vie, et de la colonne qui fait émerger cette vie comme une fontaine.

 

 

Qu’attendez-vous de la rencontre de l’œuvre avec le public au Village Royal à Paris ?

L’œuvre prend tout son sens en extérieur. Elle reflète la lumière et l’environnement, le ciel notamment. Les sphères, c’est la pureté, il n’y a pas une seule face. La lumière change tout le temps. L’œuvre ne m’appartient plus en plein air. Le public se l’approprie, prend des selfies. C’est un bon dialogue avec la société actuelle.