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27 Septembre

Gisèle Vienne : rave party et nostalgie de la défonce

 

Dans le cadre du festival d’Automne, la chorégraphe franco-autrichienne Gisèle Vienne reprend sa pièce “Crowd” au Centre Pompidou. Imaginée en 2017, cette création met en scène quinze jeunes réunis autour d’un leitmotiv : atteindre l'ivresse par la danse.

Par Chloé Sarraméa

"Crowd" (2019) de Gisèle Vienne © Estelle Hanania

À l’orée des années 90, Gisèle Vienne découvre la rave. Égarée, dans cette période qui érige Paris Hilton et les Spice Girls en modèles, cette virtuose de la danse s’envole vers le quartier de Mitte à Berlin, sacro-saint berceau de la fête. Aspirée par les allées sombres du Trésor (boîte de nuit au cœur du quartier Kreuzberg), elle a pour habitude de faire halte dans les arrière-salles libertines du Berghain, pour terminer son week-end, agonisante, dans le sauna du Kitkatclub. 

 

Hantée par les fantômes des soirées berlinoises, cette brune au visage d’enfant et à la voix grelottante accouche sur scène des stigmates de ses jeunes années. Dans sa pièce Crowd, créée en 2017, la chorégraphe et metteuse en scène de 43 ans revient vers les thèmes qu’elle chérit depuis ses premières pièces (en 2004) : l’adolescence, le désir sexuel, la mort, le vivant et l’inerte.

 

Gisèle Vienne et ses démons

 

D’apparence sage, la chorégraphe franco-autrichienne est animée par la violence : jouée à guichet fermé, sa mise en scène Jerk (2008) représente des viols de marionnettes, tandis que la terrifiante Showroomdummies (2001) – pièce inspirée du roman érotique La Vénus à la fourrure pour le Ballet de Lorraine – livre une vision angoissante de l’érotisme. Virtuose de la danse, Gisèle Vienne chorégraphie les obsessions maladives. Elle excelle dans ce qui dérange, créant des spectacles cathartiques qui divisent leur public : en 2008, elle jette un sort sur le théâtre de la Bastille avec le spectacle Kindertotenlieder – coécrit avec l’écrivain américain Dennis Cooper – interrogeant les rapports qu’entretiennent le sexe et la mort, la cruauté et l’innocence.

"Crowd" (2019) de Gisèle Vienne © Estelle Hanania

 

La rave party à l’ère d’Instagram

 

Tandis que les uns dansent frénétiquement, les autres s’allongent, à bout de souffle, sur le point de perdre connaissance. Sur scène, les danseurs de la pièce Crowd, de Gisèle Vienne, imitent à la perfection l’épuisement des fêtards. C’est ainsi qu’on se fatigue en rave party : la techno tape à 130 BPM et les corps dansent avec fougue, tels des automates en transe.

 

Avec Crowd, Gisèle Vienne s’aventure sur un terrain un peu plus tendre : la nostalgie de la défonce. Sorte d’hallucination collective, Crowd est une pièce construite en slow motion. S’inspirant des célèbres GIF et de l’effet boomerang d’Instagram, les danseurs-fêtards sont à la fois prisonniers d’un rythme effréné mais parviennent – grâce à des mouvements saccadés et ralentis à l’extrême – à reprendre des respirations. Pourtant figés dans le temps, ces instants de répit sont peu dansés et laissent trop vite place à la folle agitation des rave parties. Comme à son habitude, Gisèle Vienne se joue des paradoxes : Crowd atteint la légèreté ultime quand la pesanteur est à son apothéose. La chorégraphe impose des moments d’immobilité, permettant aux danseurs de côtoyer à la fois l’excitation suprême et la léthargie profonde.

 

Dans Crowd, Gisèle Vienne repense la fête. Pour la première fois, une rave a des spectateurs. La nuit est raccourcie de plusieurs heures, et quand les lumières de la salle du Centre Pompidou s’allument, elles sont les rayons agressifs du soleil sur les visages des fêtards. Chacun se regarde et constate avec effroi que les heures sont passées comme des minutes.

 

Crowd (2019), de Gisèle Vienne, jusqu’au 28 septembre au centre Pompidou puis du 7 au 16 décembre à Nanterre-Amandiers, dans le cadre du festival d’Automne.

 

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