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David Hockney rédige une lettre ouverte pour la France

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Dans une lettre rayonnante d’optimisme rédigée depuis les contrées de Normandie où il se trouve confiné, l’artiste britannique David Hockney a mis à plat ses sentiments et émotions concernant le climat mondial actuel. Un élan d’espoir destiné à Ruth Mackenzie, directrice artistique du Théâtre du Châtelet, et plus largement à la France, terre d’accueil de l’artiste. 

David Hockney, “Do remember they can’t cancel the Spring” 2020. iPad drawing © David Hockney

Échappé de Londres pour rejoindre les collines californiennes, l'artiste David Hockney a bâti la singularité de ses toiles sur son amour des aplats de couleurs vives et acidulées, du bleu turquoise des piscines au vert sapin de la végétation à perte de vue. Peu étonnant, donc, que l’artiste ait choisi, il y a quelques années, la Normandie comme nouvelle terre d’accueil. Il est aisé d’imaginer le Britannique dissimulé à l’ombre des pommiers, observant le retour des bourgeons et retranscrivant la venue du printemps sur son iPad, sur lequel il réalise depuis 10 ans de nombreuses peintures numériques. 

 

Ce jeudi 16 avril, le peintre s’est adressé à son amie Ruth Mackenzie, directrice artistique du théâtre du Châtelet depuis 2017, dans une lettre ouverte à la France pleine d’espoir et de réconfort. L'artiste le plus bankable du XXIe siècle, aujourd'hui âgé de 83 ans, y apporte une réflexion sur ce que le monde est en train de vivre, tout en accompagnant son propos d’une note résolument optimiste. En mars dernier, il avait déjà élaboré une initiative similaire, en envoyant au journal d’art international The Art Newspaper un dessin de jonquilles fait à l’iPad, accompagné d’une simple phrase : “Do remember they can’t cancel spring” (“Rappelez-vous qu’ils ne peuvent annuler le printemps” en français). 

 

 

J’ai 83 ans, je vais mourir”

 

 

Fermé jusqu’à nouvel ordre, le théâtre du Châtelet a développé une offre digitale quotidienne, intitulée #TchatExtra, au sein de laquelle dialoguent artistes et public de manière libre. C’est donc à cet appel que David Hockney a répondu le dernier, à destination de Ruth Mackenzie, elle-même installée à Londres. Leur amitié remonte aux Jeux Olympiques de 2012, pour lesquels le peintre avait réalisé une oeuvre, une vue hivernale depuis sa fenêtre. Huit ans plus tard, l’amour du Britannique pour la nature demeure immuable, comme en témoignent ses propres mots : 

 

« Chère Ruth,

 

Nous sommes actuellement en Normandie, où nous avons séjourné pour la première fois l’année dernière. J’ai toujours eu en tête de m’organiser pour vivre ici l’arrivée du printemps. Je suis confiné avec Jean-Pierre et Jonathan, et jusqu’ici tout va bien pour nous. Je dessine sur mon iPad, un medium plus rapide que la peinture. J’y avais déjà eu recours voilà 10 ans, dans l’East Yorkshire, quand cette tablette était sortie. Avant cela, j’utilisais sur mon iPhone une application, Brushes, que je trouvais d’excellente qualité. Mais les prétendues améliorations apportées en 2015 la rendirent trop sophistiquée, et donc tout simplement inutilisable! Depuis, un mathématicien de Leeds, en Angleterre, en a développé une sur mesure pour moi, plus pratique et grâce à laquelle j’arrive à peindre assez rapidement. Pour un dessinateur, la rapidité est clé, même si certains dessins peuvent me prendre quatre à cinq heures de travail.

 

Dès notre découverte de la Normandie, nous en sommes tombés amoureux, et l’envie m’est venue de peindre et dessiner l’arrivée du printemps ici. On y trouve des poiriers, des pommiers, des cerisiers et des pruniers en fleur. Et aussi des aubépines et des prunelliers. Dans l’East Yorkshire, nous n’avions qu’aubépines et prunelliers. Nous sommes tombés sur cette maison au grand jardin - moins chère que tout ce que nous aurions pu trouver dans le Sussex - comme une rencontre attendue et espérée depuis longtemps.

David Hockney, “No. 133” 22nd March 2020, iPad drawing © David Hockney

J’ai immédiatement commencé à dessiner dans un carnet japonais tout ce qui entourait notre maison, puis la maison elle-même. Ces créations furent exposées à New York, en septembre 2019. Mais étant fumeur, je n’ai pas d’attirance pour New York et n’y ai jamais mis les pieds.

 

Nous sommes revenus en Normandie le 2 mars dernier et j’ai commencé à dessiner ces arbres décharnés sur mon iPad. J’y suis en ce moment, avec Jonathan et Jean-Pierre. Depuis que le virus a frappé, nous sommes confinés. Cela ne m’impacte que peu, mais Jean-Pierre et Jonathan, dont la famille est à Harrogate, sont plus affectés.

 

“Les seules choses qui importent dans la vie, ce sont la nourriture et l’amour, dans cet ordre, et aussi notre petit chien Ruby. J’y crois sincèrement, et pour moi, la source de l’art se trouve dans l’amour.”

 

 

Qu’on le veuille ou non, nous sommes là pour un bout de temps. J’ai continué à dessiner ces arbres, desquels jaillissent désormais chaque jour un peu plus bourgeons et fleurs. Voilà où nous en sommes aujourd’hui.

 

Je ne cesse de partager ces dessins avec mes amis, qui en sont tous ravis, et cela me fait plaisir. Pendant ce temps, le virus, devenu fou et incontrôlable, se propage. Beaucoup me disent que ces dessins leur offrent un répit dans cette épreuve.

 

Pourquoi mes dessins sont-ils ressentis comme un répit dans ce tourbillon de nouvelles effrayantes? Ils témoignent du cycle de la vie qui recommence ici avec le début du printemps. Je vais m’attacher à poursuivre ce travail maintenant que j’en ai mesuré l’importance. Ma vie me va, j’ai quelque chose à faire: peindre.

 

Comme des idiots, nous avons perdu notre lien avec la nature alors même que nous en faisons pleinement partie. Tout cela se terminera un jour. Alors, quelles leçons saurons-nous en tirer? J’ai 83 ans, je vais mourir. On meurt parce qu’on naît. Les seules choses qui importent dans la vie, ce sont la nourriture et l’amour, dans cet ordre, et aussi notre petit chien Ruby. J’y crois sincèrement, et pour moi, la source de l’art se trouve dans l’amour. J’aime la vie.

 

Amitiés, David Hockney »

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