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“Chaque artiste est un Narcisse”: rencontre avec Mathias Kiss

Art

Artiste atypique et artisan d’excellence, Mathias Kiss se nourrit de son passé de compagnon du devoir pour élaborer, à partir des codes des arts décoratifs classiques français, une œuvre iconoclaste et un peu punk, à son image.

 

Vue de l’installation “Besoin d’air” (2019) de Mathias Kiss au palais des Beaux-Arts de Lille.

NUMÉRO : Commençons par cette photo [double page précédente] qui vous montre allongé nu, en plein milieu de l’atrium d’un musée. Qu’est-ce qui a bien pu vous passer par la tête ?

MATHIAS KISS : Je présentais jusqu’au 6 janvier mon exposition Besoin d’air, au palais des Beaux-Arts de Lille. C’était une installation immersive où un bassin composé de multiples miroirs reflétait un ciel, ou plutôt une illusion de ciel, constitué de carrés de plastique, comme des pixels. La direction du musée m’a demandé d’imaginer ensuite une transition avec son exposition suivante, intitulée Il était une fois l’artiste. Je me suis dit que chaque artiste est en fait un Narcisse. J’ai tout de suite pensé à mettre en scène une sculpture en marbre qui figure dans les collections du musée, mais elle était trop lourde et impossible à déplacer. J’ai donc fait cette photo où je regarde mon œuvre tout en me mirant dans sa surface. L’artiste a besoin de s’exposer et de se mettre en danger, il cherche le regard d’autrui. Mais il se regarde avant tout à travers son travail, dans son travail. C’est un dialogue avec soi-même.

 

Pourquoi aimez-vous scénariser vos montages d’exposition en vous photographiant en blouse blanche aux côtés de vos assistants, eux aussi en blouse blanche ? 

C’est un héritage des ateliers des peintres de la Renaissance. Et c’est aussi parce que j’ai été formé par les Compagnons – j’étais, comme vous le savez, peintre et vitrier. Le port de la blouse était obligatoire, et, au sein de cette institution, il régnait un esprit de famille que j’ai reproduit puisque mon équipe est constituée d’amis très proches. Aussi, plus qu’ils ne m’ont formé, on peut dire que les Compagnons m’ont véritablement éduqué : je suis arrivé parmi eux à l’âge de 14 ans. Ils m’ont appris à dire bonjour, à être ponctuel, à enlever les mains de mes poches. Tous les soirs, quand vous quittez le chantier, on regarde vos ongles pour vérifier que vous les avez bien nettoyés. Et aujourd’hui encore, je conserve le besoin de mettre la main à la pâte, je participe à la réalisation de mes œuvres, je ne la délègue pas.

 

Vous avez souvent évoqué votre statut ambivalent, entre artiste et artisan. Que représente pour vous l’artisan, justement ?

Ce qui est drôle, c’est que notre époque chérit l’artisan. On aime l’idée d’avoir un tapissier en bas de chez soi… mais pour autant, personne ne fait appel à ses services. Puis le jour où il fait faillite et laisse la place à une boutique de vêtements mass market, on se désole. Bref, l’artisan en crise est un objet fétiche. Aujourd’hui, on l’expose. De nombreuses manifestations le montrent en plein travail… mais personne n’a envie de penser à la réalité de ses conditions d’existence, à la pénibilité de son labeur. Et personne n’a envie de payer un prix élevé pour un objet artisanal. Si j’avais conservé ce statut, on ne connaîtrait pas mon nom et on ne m’achèterait rien non plus. C’est mon statut d’artiste qui transforme la valeur de ce que je produis. Ma personnalité, ma cote, ce qu’on sait et ce qu’on voit de moi.

 

Quand avez-vous décidé de devenir un artiste ? 

Chez les Compagnons, j’étais très malheureux d’être enfermé dans un cadre. J’avais l’impression d’être entré dans les ordres. C’est un monde clos, entre le clergé et l’armée. On a souvent des missions à l’étranger, notamment dans les ambassades. J’ai donc vécu un an à Londres, mais je n’ai rien vu de la ville. On vit dans les mêmes hôtels, on mange ensemble et toute expression d’individualité est mal vue. Si tout le monde lit L’Équipe, vous n’avez pas intérêt à lire Le Monde, et si tout le monde veut manger grec, pas question de proposer une pizza. On a aussi un langage bien à nous. Que comprenez-vous si je vous dis : “Eh bibi, tu baluchonnes. Tu passes lundi au bureau vert chercher ta destine. Alors, aujourd’hui, on fait la fleur ” ?

 

Euh… à peu près rien.

Bibi, c’est le surnom de tous les apprentis. “Tu baluchonnes”, ça veut dire : “Tu vas changer de chantier.” Pour restaurer une salle du Louvre, on s’installe souvent pendant trois ans, on a ses petites habitudes, ses outils, ses blouses, peut-être une machine à café… donc faire son baluchon, c’est un événement. “Faire la fleur”, c’est payer l’apéro à midi à tout le monde, ce qui permet de partir après le déjeuner tout en étant payé jusqu’à 17 heures. Le “bureau vert ”, c’est le siège des Compagnons, classé monument historique, tout en drap de billard. La “destine”, c’est l’adresse de sa prochaine affectation, écrite sur un papier à la plume.

 

Vue de l’installation “Besoin d’air” (2019) de Mathias Kiss au palais des Beaux-Arts de Lille.

C’est donc une sorte de société secrète, comme dans Harry Potter…

Oui, et un ouvrier de 59 ans, même à un mois de la retraite, respectera les horaires et le chef avec crainte. Il faut dire aussi que les Compagnons ont tous connu l’échec scolaire et arrêté l’école à 14 ans, beaucoup ne savent pas lire ni écrire. C’est déjà un honneur incroyable de travailler dans des lieux de prestige et de pouvoir. Donc personne n’envisage de quitter ce statut, de monter sa propre affaire. Si vous en parlez, on vous cite l’exemple d’un compagnon qui a tenté sa chance et qui a échoué – probablement parce qu’il n’était pas une flèche. Bref, je ne me voyais pas rester là toute ma vie, c’était le bagne. Vous comprenez pourquoi je suis aussi marqué ! J’étais le mec différent, mais qu’on aimait bien. Je me fichais complètement du chef, d’autant plus que je savais tout faire, les vernis, la laque, la dorure, les ciels… Donc j’étais super orgueilleux et insolent. Comme j’étais bon, on me fichait la paix sur les horaires, je devais partir tôt pour mon entraînement de boxe thaïe. J’étais une sorte de mascotte, j’arrivais en moto et je leur montrais les cassettes vidéo de mes combats.

 

À quel âge avez-vous commencé la boxe ?

On m’a mis en pension quand j’avais 10 ans, et j’ai commencé peu après. C’était plus valorisant pour moi que le travail où j’étais “le bibi”. J’avais un esprit de compétiteur, j’avais besoin de briller. Pour moi, c’est cela être un artiste. Et c’est assez proche de la psychologie d’un boxeur : un mec qui monte en petit slip sur une scène pour se faire applaudir. La boxe et son hygiène de vie rigoureuse, ça rejoignait aussi ma vie d’ouvrier, je ne buvais pas, je ne fumais pas, je ne sortais pas. À 30 ans, j’ai eu besoin d’autre chose, et aujourd’hui, je suis une sorte de compagnon du xxie  siècle. Je ne me reconnais pas vraiment dans la scène de l’art contemporain. J’utilise les techniques que je connais, mais pour m’exprimer. Je peignais des ciels classiques en les restaurant à l’identique, et aujourd’hui mes ciels poursuivent la tradition du trompe-l’œil, mais en s’inspirant de la forme des pixels, et le tout, avec une technique qui reste artisanale. Tous les repères temporels sont donc brouillés. Car quel est l’intérêt de faire du “faux vieux” – c’est la problématique de la restauration de Notre- Dame, au sujet de laquelle on m’a beaucoup interviewé ? Je préfère faire évoluer la création classique, dans un esprit un peu punk.

 

Vous évoquez souvent votre besoin de casser les règles et de “sortir du cadre”, mais vos travaux ont aussi un aspect très méditatif et poétique. 

J’ai plusieurs fois produit des bassins, c’est un élément français classique que l’on trouve notamment au château de Versailles bien sûr. J’aime représenter des bassins qui débordent. Ils sont illusionnistes, également fondés sur le principe du trompe-l’œil. Et quand j’emploie des miroirs, ils renvoient une image de soi complètement morcelée : c’est ce que produisent mes “miroirs froissés”, qui ont pour nom Sans 90 degrés, donc sans angles droits. Dans ma Kissroom, minuscule pièce tapissée de mille miroirs, votre image est mise en abyme à l’infini, de façon vertigineuse. De même que mes corniches dorées délaissent leur fonction, qui est de délimiter une pièce et d’orner son contour. Elles n’encadrent plus rien, elles serpentent à leur gré. À l’avenir, je crois que j’adorerais bousculer encore les codes en proposant un de mes ciels “pixellisés” dans un théâtre à l’italienne. Revenir dans l’espace public, dans les monuments, car après tout, je viens de là.

Vue de l’installation “Besoin d’air” (2019) de Mathias Kiss au palais des Beaux-Arts de Lille.

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