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Erwin Wurm, le maître de l’absurde exposé à Marseille

Art

À Marseille, l’artiste contemporain est l'objet d'une grande rétrospective déployée dans trois lieux différents : le musée Cantini, le musée des Beaux-Arts et la chapelle de la Vieille Charité. Une occasion de redécouvrir l'humour et tout le travail autour de l'absurde de cet Autrichien qui s'est illustré aussi bien dans la sculpture que dans la vidéo ou la performance. À voir jusqu'au 15 septembre. 

L'artiste Erwin Wurm lors d'une de ses performances en 2012. © Gerald Y. Plattner / © ADAGP, Paris; 2019

Grande figure de l’art contemporain née en 1954, Erwin Wurm s’est rendu célèbre dès les années 1990 avec ses One Minute Sculptures (à Marseille, présentées au Musée des Beaux-Arts). Leur dispositif est extrêmement simple : un socle blanc sur lequel sont disposés divers objets du quotidien (balles de tennis, seaux à serpillères, bouteilles en plastique…) accompagnés d’un dessin expliquant comment le corps du spectateur est censé interagir avec l’œuvre. Une fois sur le socle, réifié comme une sculpture instable, burlesque et drolatique, le spectateur fait corps avec l’œuvre ou, pour ainsi dire, le corps du spectateur devient œuvre… au moins le temps d’une minute. Avec ces nouvelles formes plastiques où tout un chacun peut devenir art, l’artiste a vite conquis le monde. Jusqu’aux magazines de mode, par exemple lorsqu’il fit poser Claudia Schiffer en 2009 dans le Vogue allemand, où la mannequin allemande se prenait aux jeux de ses One Minute Sculptures, ou, plus récemment, dans la série Wunderkammer du troisième numéro de Numéro Berlin ou même en 2013, dans la 143e parution de Numéro Magazine, dédiée au “Corps”.

Erwin Wurm, “Fat Mini”, 2018, Techniques mixtes, 138 x 180 x 340 cm. Courtesy of Galerie Thaddaeus Ropac / © ADAGP, Paris, 2019

Dans la vidéo 59 Positions, c’est 59 fois l’artiste qui, devant la caméra, joue avec des pull-overs, qu’il porte en déformant le tissu, changeant ainsi son corps en sculpture approximative.

 

Sculpture, performance et aussi vidéo. À Marseille sont présentées deux des premières vidéos de l’artiste : Fabio Getting Dressed [Fabio s’habillant] et 59 Positions, datnt toutes les deux de 1992. Dans la première, l’artiste se présente en sous-vêtements pour s’emmitoufler jusqu’à étouffement sous la masse des couches successives des habits qu’il revêt. Dans 59 Positions, c’est 59 fois l’artiste qui, devant la caméra, joue avec des pull-overs, qu’il porte en déformant le tissu, changeant ainsi son corps en sculpture approximative. Une réflexion “insensée” sur les limites de notre corps. Le corps tel un volume que le sculpteur pourrait modifier. Prolongeant cette réflexion, l'année suivante, l'artiste a même produit un livre : From L to XXL in 8 days (1993). Tournant en dérision les livres de régime classiques, il invite les lecteurs à travailler sur le volume de leur propre corps, mettant à mal avec humour le diktat incessant de la minceur comme norme de la beauté.

Erwin Wurm, Narrow House, 2010, Techniques mixtes, 700 x 130 x 1600 cm. Courtesy of West Collection / © ADAGP, Paris, 2019

L'intérieur de l'œuvre Narrow House (2010, Techniques mixtes, 700 x 130 x 1600 cm). Courtesy of West Collection / Photo : Mischa Nawrata / © ADAGP, Paris, 2019

À la Vieille Charité, imposante et monumentale avec ses 7 mètres de hauteur sur à peine 1 mètre 30 de largeur, l'œuvre Narrow House – la reproduction compressée de la maison des parents de l'artiste...

 

La sculpture chez Erwin Wurm interroge encore les formes conventionnelles, à travers des motifs surprenants : voitures bouffies, maquettes d’architecture boursouflées et fondantes, maisons étroites, sculptures performances ou encore stations de boissons (avec sa série des “Drinking Sculptures”)... À la Vieille Charité, imposante et monumentale avec ses 7 mètres de hauteur sur à peine 1 mètre 30 de largeur, l'œuvre Narrow House est en réalité la reproduction compressée de la maison des parents de l’artiste en Autriche, qui obstrue l’espace intérieur de la chapelle. Présentée la première fois à Venise en 2011, l’iconique Narrow House [Maison Étroite] fait écho à narrow-minded [étroit d’esprit]. Revue dans ce format étriqué, l’habitation de ses parents témoigne de l’étroitesse d’esprit qui caractérise l’Autriche des années 1980, de laquelle l'artiste est originaire. Une fois à l’intérieur, l'aspect cosy du vestibule, du séjour, de la chambre, de la cuisine, des WC et de la salle de bain, se transforme en sentiment d’angoisse et d’enfermement, où les couleurs criardes du papier peint (symbole ultime de la décoration typique des années 1980) viennent nous oppresser comme si nous étions prisonniers d’un mauvais voyage psychédélique.

Erwin Wurm, Mies van der Rohe – melting, 2005-2008, Résine, 110 x 73 x 92 cm. Photo : Vincent Everarts / © ADAGP, Paris, 2019

Erwin Wurm, Guggenheim – melting​, 2005, Résine et peinture, 45 x 136 x 101 cm. © ADAGP, Paris, 2019

L’artiste rend hommage aux grands architectes et décorateurs de l’époque, tout en nous alertant sur cet héritage en péril.

 

Le corps, grossi ou rétréci, galbé ou déformé, de l’humain ou de toutes sortes d'objets manufacturés, traverse l'ensemble de l’œuvre d’Erwin Wurm. Le volume, souvent exagéré, se fait le miroir de la société : de la surconsommation des masses et de l'occupation de l’espace urbain. Dans ses maquettes architecturales coulantes, Erwin Wurm pastiche les créations parmi les plus connues du siècle dernier : le musée Guggenheim de Frank Lloyd Wright, le Seagram Building de l'architecte du Bauhaus Mies van der Rohe, et la Villa Moller d’Adolf Loos à Vienne. Les façades sont obèses, les murs dégoulinent comme de la glace au soleil. L’artiste rend hommage aux grands architectes et décorateurs de l’époque, tout en nous alertant sur cet héritage en péril. Le grossissement ou la fonte des architectures ou des corps dans ses œuvres n’est pas seulement caractéristique d’un écœurement face à la surconsommation des images, publicitaires comme artistiques, dans notre société. Critique certes, Erwin Wurm rend hommage à ces figures par la satire, tel un iconoclaste qui reconnaît la puissance des œuvres qu’il détruit.

 

Exposition Erwin Wurm, au musée Cantini, à la chapelle du Centre de la Vieille Charité et au musée des Beaux-Arts, Marseille, jusqu’au 15 septembre.

Erwin Wurm, "Organisation of Love”, 2007, Performance, Durée variable. Photo : Wolfgang Guenzel / © ADAGP, Paris, 2019

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    Deux photographes américaines, Jamie Diamond et Elena Dorfman, investissent la Fondation Prada à Milan et nous parlent du lien d’amour que l’homme peut porter à un objet inanimé. En l’occurrence ici deux poupées, la reborn doll et la sex doll. L’exposition “Surrogati. Un amore ideale” est à découvrir perchée en haut de la galerie Victor-Emmanuel-II à Milan, l’Osservatorio de la Fondation Prada.

    Vue de l’exposition “Surrogati. Un amore ideale”, Osservatorio de la Fondation Prada, à Milan avec les photographies de Jamie Diamond : “Aisha” (2014), “Harry” (2014), “Kameko” (2014) et “Troy” (2014), de la série “Nine Months of Reborning”. Courtesy of Fondazione Prada, Photo : Mattia Balsamini

    À l’entrée de l’exposition, une série de portraits de bébés qu’on jurerait vrais. C’est la série de Jamie Diamond, Nine Months of Reborning, réalisée en 2014, qui présente sur fond bleu des portraits de reborn dolls, des poupées de bébés parfaitement réalistes. Derrière la cimaise, un trombinoscope de visages de sex dolls, des poupées gonflables sexuelles ; soit les œuvres Grilfriend 1 et Girlfriend 2 de la photographe Elena Dorfman. Ce dos-à-dos – deux agencements se répondant malgré l’écart utilitaire évident entre les sujets de ces photographies – annonce le propos de l’exposition : Surrogati, qui signifie en italien le “substitut” (“ce qui peut remplacer quelque chose en jouant le même rôle”). Ici, les pulsions sexuelles naturelles de l’humain et le désir de maternité s’assouvissent dans une relation avec des simulacres de bambins et de conjoints.

     

    Si Melissa Harris, la commissaire de l’exposition, a choisi ce thème, c’est pour rendre compte de l’ère dans laquelle nous vivons, où, chez certains, le refus de la solitude ou l’infertilité motivent l’appel à des mères porteuses, ou l’achat de partenaires en silicone. Sans oublier de mentionner que l’Italie, où la Fondation Prada est installée, est l’un des pays les plus opposés à la gestation pour autrui (GPA), qu’elle réprime socialement et condamne pénalement à des peines allant de trois mois à deux ans de réclusion, et jusqu’à un million d’euros d’amende. C’est sans doute pourquoi “Un amore ideale” [Un amour idéal] vient juste ensuite : un amour idéal comme véritable, un amour idéal comme utopique.

    Elena Dofman, Galatea 4 (2002), de la série “Still Lovers”. Impression chromogénique sur aluminium, 75,6 x 75,6 cm. Courtesy of the artist

    Elena Dofman, Sidore 4 (2001), de la série “Still Lovers”. Impression chromogénique sur aluminium, 76,0 x 75,5 cm. Courtesy of the artist

    La notion de maternité traverse l’œuvre de Jamie Diamond qui, tout au long de ses séries, explore la complexité du lien familial. Sa toute première série, “I Promise to Be a Good Mother” (2007-2012), présentée à l’étage, montre Jamie Diamond se photographiant dans les habits de sa mère, et rejouant avec Annabelle, une poupée reborn, certains de ses souvenirs d’enfance qu’elle avait pour habitude d’écrire dans un carnet lorsqu’elle avait 9 ans. Dans ces autoportraits en tant que mère et fille, capturés dans des mises en situation banales, elle corrèle les différentes temporalités de sa vie – son passé (de fille), son présent (de femme) et son futur anticipé (de mère).

     

    Cette série devance une autre de ses œuvres : “Forever Mothers” (2012-2018), série de portraits étranges et touchants sur les mères de The Reborners, une communauté américaine de femmes artistes qui conçoivent ensemble des reborn dolls. Impliquées dans la production de ces bébés plus vrais que nature – à l’image de la mère qui noue un lien avec sa progéniture lorsqu’elle est enceinte – la série montre l’attachement sentimental et émotionnel que ces femmes entretiennent avec ces objets inanimés. Dans ces photographies, l'humain est au centre de la composition et semble s'extraire de l'espace intérieur des oeuvres, renforçant ainsi l'effet d'inquiétante étrangeté qui en émane. Simplement titrés Mother Karen, Mother Cherry ou Mother Brenda, ces portraits pseudo-maternels de femmes qui tiennent dans leurs bras ces objets anthropomorphes nous provoquent une émotion complexe. Entre répulsion et fascination, sordidité ou attendrissement, qu’importe : le sentiment maternel est présent et le désir de maternité se cristallise dans ces substituts de bambins.

    Jamie Diamond, “Mother Cherry” (2018), de la série “Forever Mothers”. Impression pigmentaire, 81 x 101,5 cm. Courtesy of the artist

    L’homme et la femme esseulés sont les deux protagonistes de la série “Still Lovers” (2001-2004), qui rendit Elena Dorfman célèbre. Ces figures, symboles d’une société recluse dans ses marges, comblent des manques (sexuels et émotionnels) par la présence de poupées à échelle humaine, prenant alors la place de réels partenaires de vie. Déroutant par la neutralité de sa facture – où une lumière douce caresse la peau de ses sujets consolidant l'hésitation visuelle entre factice et réel –, le travail d’Elena Dorfman ne procède pas tant d’une démarche documentaire que d’un travail élévateur, où le droit à un amour idéal appartient à tous, et est une recherche de tous. Loin de l’univers d’un Hans Bellmer (artiste franco-allemand du siècle précédent, désigné par les psychanalystes comme un “fétichiste des poupées”), qui nous faisait pénétrer dans le monde fascinant et malsain de poupées éventrées et désarticulées, Elena Dorfman met, elle, en valeur le lien émotionnel entre l’homme et l’objet.

     

    Peau lisse et jeune, corps svelte et généreux, grands yeux et bouche pulpeuse, nommées Ginger Brook 4, Jamie 1 ou CJ 3 (leurs noms de catalogue d’achat, probablement), ces femmes en silicone font le constat pesant de ce à quoi la féminité doit ressembler aujourd’hui. Disponible, muette et toujours souriante, ces sex dolls, comme partenaires de vie, traduisent derrière les apparences les attentes d’un homme exclu de la société, qui comble le vide par un substitut sexuel, troque son ouverture d’esprit potentielle par sa propre réclusion sociale.

    Vue de l’exposition “Surrogati. Un amore ideale”, Osservatorio de la Fondation Prada, à Milan, avec les photographies d'Elena Dorfman, de la série “Still Lovers”. Courtesy of Fondazione Prada, Photo : Mattia Balsamini

    Malgré toute l’étrangeté, l’invraisemblance et l’insolite du sujet, c’est bien “un amour idéal” qui transparaît dans ces images. Traitées sobrement, avec un grain photographique standard et des couleurs naturelles, les œuvres d’Elena Dorfman et de Jamie Diamond présentent des hommes et des femmes dans la simple vérité de leur état sentimental. Pris dans la quête d’assouvissement de leurs désirs et dans une recherche inespérée d’amour et de compagnie, ces pygmalions modernes ont renoncé à la solitude et donnent au regard une définition singulière de l’épanouissement sentimental.

     

    Exposition Surrogati. Un amore ideale, Osservatorio de la Fondation Prada, Milan, jusqu’au 22 juillet.

    Elena Dofman, CJ & Taffy 5 (2002), de la série “Still Lovers”. Impression chromogénique sur aluminium, 75,6 x 75,6 cm. Courtesy of the artist

    Elena Dofman, Rebecca 1 (2001), de la série “Still Lovers”. Impression chromogénique sur aluminium, 75,6 x 75,6 cm. Courtesy of the artist

    Jamie Diamond, Mother Marilyn (2012), de la série “Forever Mothers”. Impression pigmentaire, 81 x 101,5 cm. Courtesy of the artist

    Jamie Diamond, Mother Brenda (2012), de la série “Forever Mothers”. Impression pigmentaire, 81 x 101,5 cm. Courtesy of the artist

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