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Numéro
15

Disparition d'Etel Adnan, l'artiste qui savait écrire et peindre l'infini

Art

Poète, écrivaine et peintre, Etel Adnan n'a cessé au fil de sa vie d'explorer des manières de traduire l'infini, la nature, la guerre et, par-dessus tout, l'amour. À 96 ans, l'artiste libano-américaine vient de s'éteindre, au moment où son œuvre prolifique connaît son plus grand succès. Pour preuve, le Centre Pompidou-Metz inaugurait le 6 novembre dernier une exposition inspirée par l'artiste, célébrant la richesse de l'écriture et du manuscrit dont elle défendit toute sa vie la puissance picturale. Retour sur la carrière d'une femme lumineuse devenue figure majeure de notre époque, malgré sa reconnaissance tardive.

Etel Adnan © Galerie Lelong Paris

“Chère âme, écoute moi, tu ne vis pas en moi mais tout autour, dans un cercle, un nuage.” Dans cet extrait de son poème Nuit, Etel Adnan pourrait bien avoir traduit l'essence de sa vision. Dans la nuit du 13 au 14 novembre, l’artiste libano-américaine s’est éteinte à 96 ans, laissant derrière elle un œuvre considérable, fait de nombreux recueil de poèmes, romans, essais et, bien sûr, peintures. Celle qui naît à Beyrouth en 1925, d’un père syrien et d’une mère grecque, grandit avec la nature dont elle ne cesse de s’émerveiller. Très tôt, l’écriture en français lui permet de retranscrire ses pensées et les émotions de ses rencontres avec le monde, l'accompagne jusqu’à Paris, où elle passe par les bancs de la Sorbonne et rencontre Gaston Bachelard dans les années 50, puis jusqu’à la Californie, où elle étudie la philosophie de l’art à l’université de Berkeley avant de l’enseigner, à son tour. Sensorielle, aérée, sa poésie s'imprègne aussi bien du ciel, du soleil et des nuages que de la mer et les montagnes, comme le mont Tamalpaïs proche de San Francisco qui l’inspire tant, une nature immense et lumineuse derrière laquelle se dessine souvent l’ombre des conflits qui grondent dans sa région d’origine.

Etel Adnan, “Horizon 8” (2020). © Etel Adnan / Courtesy Galerie Lelong & Co.

À l’heure de la guerre d’Algérie, la langue française commence à la frustrer, synonyme de la domination du pays sur les territoires arabes. Alors, celle qui écrit et transmet quotidiennement ses réflexions théoriques sur la peinture se met à la pratiquer pour la première fois. À la spatule ou au couteau, Etel Adnan étale ses couleurs chaleureuses sur de petits formats, où elle parvient toutefois à donner la sensation de l’infini. Les collines, étendues d’eau et dunes de sable se muent en formes géométriques bleues, oranges, jaunes, rouges et beiges, entre abstraction et figuration, qui se font naturellement l’écho de ses poèmes. Récurrent, l’astre du jour apparaît sous diverses formes et couleurs selon les instants saisis et les lieux qui l’ont inspirée, mais incarne toujours cette lueur d’espoir qui guide l’humain au fil des toiles. Dans les années 60, l’artiste découvre un support qui lui permet de réunir la poésie et la peinture : le leporello, livre-accordéon qu’elle remplit à l’encre ou à l’aquarelle de ses poèmes ou ceux d’autres écrivains, de signes, de dessins et de couleurs. En 1975, alors que la guerre civile terrasse le Liban depuis deux ans, elle entame un recueil de 59 poèmes qu’elle baptisera L’Apocalypse Arabe et y file la métaphore du soleil pour faire le récit de ces affrontements tragiques. L’ouvrage s’imposera comme une référence de la poésie arabe du XXe siècle. Habitée par le contexte politique de son pays d’origine, Etel Adnan en fait également la toile de fond de son premier roman, Sitt Marie Rose, paru en 1978.

Etel Adnan, “Rihla i lâ Jabal Tamalpaïs [Voyage au mont Tamalpaïs]” (2008). © ADAGP, Paris, 2021.

Malgré cette production importante, Etel Adnan mettra des décennies à trouver en Occident la reconnaissance qu’elle mérite. La présence de ses peintures à la Documenta de Cassel, en 2012, signale aux institutions la nécessité de rattraper leur retard. Dès lors, plusieurs grandes galeries d’art contemporain internationales telles que White Cube et la Pace Gallery commencent à la représenter, ses recueils de poèmes affluent – notamment grâce aux éditions de la galerie Lelong – et ses œuvres attirent l’attention des institutions européennes et américaines, à l’instar du Guggenheim à New York, de la Serpentine Gallery à Londres ou encore du MUDAM au Luxembourg. Installée depuis entre Paris et la Bretagne, où elle partage sa vie avec la sculptrice également libano-américaine Simone Fattal, elle continue malgré son âge à développer sa pratique et s'implique dans de nombreux projets d’ampleur, forte de son succès tardif et des opportunités qu'il lui amène. Alors qu’au début 2021, elle réunissait  avec poésie dans l’espace parisien la galerie Lévy Gorvy ses œuvres et celles de huit artistes – dont Simone Fattal – autour de l’idée d’horizon, elle dévoilait quelques mois plus tard lors de l’inauguration de la fondation Luma, à Arles, la fresque en céramique qu’elle avait réalisée sur le mur arrière de son auditorium. Il y a seulement quelques jours, le Centre Pompidou-Metz ouvrait l’exposition “Écrire, c’est dessiner”, un projet collectif inspiré directement par Etel Adnan pour célébrer les multiples possibilités offertes par l’écriture et la diversité des langues. Présentée jusqu'au 21 février prochain, l'exposition rassemble ses fameux leporellos et des œuvres sur papier d’Arthur Rimbaud, Victor Hugo, Henri Michaux, Louise Bourgeois ou encore Marguerite Yourcenar, où se mêlent les écrits et l’image. “Il faudrait faire une exposition où l’on regarde les manuscrits comme des tableaux”, avait-elle à l'époque confié aux commissaires. Le regard toujours tourné vers l’infini.

 

 

“Écrire, c'est dessiner. D'après une idée d'Etel Adnan”, jusqu'au 21 février au Centre Pompidou-Metz.