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Numéro
15 L'artiste Eva Jospin fait pousser des forêts de carton au musée de la Chasse et de la Nature

L'artiste Eva Jospin fait pousser des forêts de carton au musée de la Chasse et de la Nature

Art

Depuis vingt ans, Eva Jospin décline inlassablement au fil de ses sculptures, dessins et broderies un même sujet : la forêt. L’artiste française investit jusqu’au 20 mars le musée de la Chasse et de la Nature de ses volumes quasi architecturaux découpés minutieusement dans le carton, qui immergent le spectateur dans un véritable cabinet de curiosités où la nature prend le pouvoir.

Eva Jospin, “Galleria” (2021). Détail. Eva Jospin, “Galleria” (2021). Détail.
Eva Jospin, “Galleria” (2021). Détail.

Il est fort rare de retrouver l’ambiance sauvage des bois au cœur de Paris, encore moins d’y pénétrer une forêt. Pourtant, depuis 1967, le musée de la Chasse et de la Nature amène au sein du décor très urbain du Marais un écrin où la faune et la flore se mêlent aux salles redorées d’époque d’un ancien hôtel particulier cossu. Animaux empaillés, tapisseries bucoliques, peintures pastorales et autres natures mortes foisonnent dans ce cadre domestique, auxquels se joignent au fil des années nombre d’œuvres d’artistes contemporains pour revisiter avec eux l’histoire occidentale du rapport entre l’humain et l’animal. Il y a bientôt dix ans, un fragment de forêt a fait son apparition au deuxième étage du musée : réalisé par Eva Jospin, ce large bas-relief taillé dans le carton semblant jaillir du mur fait apparaître un entrelacs d'herbes hautes, d'arbres défeuillés et d'autres branchages dont les ombres se projettent sur l’ensemble de la salle. Désormais parfaitement intégrée au décor du musée, dont elle a rejoint les collections permanentes, l’œuvre s’inscrit depuis le 16 novembre dans un parcours imaginé par son auteure, qui présente là sa première exposition personnelle. Dans ce projet baptisé “Galleria”, l’artiste française joue avec les salles, les objets et les œuvres de l’institution pour immerger dans ses sculptures cartonnées où la nature fait la loi.

 

Fille de l’ancien premier ministre Lionel Jospin et de sa première épouse Élisabeth Dannenmuller, Eva Jospin se décrit comme une bâtisseuse, à l’image à des castors, des fourmis ou des abeilles qui construisent mécaniquement, inlassablement et minutieusement leur propre logis. Car depuis vingt ans, la pratique de cette diplômée des Beaux-Arts de Paris et ancienne pensionnaire de la Villa Médicis pourrait bien relever de l’acharnement tant elle ne cesse de creuser – au sens propre comme au figuré – un même sujet (les arbres) avec le même matériau : le carton. Le choix de ce médium, devenu aujourd’hui sa signature, répondait initialement à des besoins très pragmatiques. À peine sortie de ses études, l’artiste qui se rêvait autrefois scénographe cherche à sculpter une matière facile à manipuler, à moindre coût et aisément facile à détruire si l’on n’en est pas satisfait. Comme la quadragénaire le déclarait au journal Le Monde il y a trois ans, le carton lui paraît alors idéal en ce qu’il “ne réclame aucun respect”, à l’inverse du marbre ou du bronze, doublés d’une dense histoire sculpturale souvent pesante pour les artistes en apprentissage. Dès lors, Eva Jospin découpe et plie, creuse et colle, déchire pour découvrir les nids d’abeilles que renferment les lisses surfaces brunes, et montrer tout le potentiel d’un matériau aussi trivial que familier. Plus tard, lorsque des projets lui demandent d’exposer ses œuvres en extérieur, elle trouve même un remède à la porosité du carton en commençant à travailler en même temps le béton et le bronze.

Eva Jopsin © Raphael Lugassy

Eva Jospin, “Cénotaphe” (2020). © Musée de la Chasse et de la Nature - Béatrice Hatala - ADAGP, Paris, 2021.

En 2014, une forêt en carton d’Eva Jospin ouvre l’exposition “Inside” au Palais de Tokyo. Par cette installation introductive, l’artiste invite dans le parcours comme dans un rêve, où chaque œuvre occasionne la rencontre d’un nouveau protagoniste. Telle est l’image immédiate que convoque la forêt, lieu de passage d’un monde à un autre dont le symbole happe d’autant plus le visiteur que ses dimensions le dépassent et le surplombent. Sept ans plus tard, pour son exposition au musée de la Chasse et de la Nature, Eva Jospin crée sa Galleria, une structure architecturale de 4 mètres de haut, voûtée et soutenue par des colonnes de carton, dans laquelle on découvre des séries de motifs délicats, des dizaines d’arbres brodés ou découpés en relief, encastrés dans des cadres qui les changent en tableaux. Fortement imprégnée par le jardin baroque, l’artiste souhaite rendre ses lettres de noblesse à l’ornementation et à la richesse historique de ses formes, bien souvent inspirées par la végétation. Alors, les frontières entre œuvre d’art, espace d’exposition et décoration se troublent, et chaque élément participe d'une grande mise en abîme : le musée contient les salles… qui accueillent les sculptures architecturales… qui elles-mêmes renferment des reproductions miniatures de forêts denses et autres bâtisses à colonnade. L’artiste, ainsi, joue en permanence sur les effets d'échelle, perturbant la perception du spectateur, qui, perdu dans la contemplation, pourra subitement voir dans l'œuvre qu'il contemple une forêt immense aussi bien qu’une touffe d’herbes minuscules, et interpréter derrière les mêmes fragments d’arbres qu'il regarde, de larges troncs autant que des brindilles.

Eva Jospin, “Galleria” (2021) © Musée de la Chasse et de la Nature - Béatrice Hatala - ADAGP, Paris, 2021.

Eva Jospin, “Galleria” (2021). Détail.

Avec sa Galleria, son cénotaphe aux airs de pavillon installé dans une salle damassée, ou encore son balcon en métal fixé à un mur d’où pendent des lianes en carton, Eva Jospin incite constamment le visiteur du musée de la Chasse et de la Nature à regarder à travers les ajours et laisser gambader ses yeux hors de l’œuvre pour mieux apprécier son environnement – démarche qu'elle étend aux collections de l’institution et ses fameux cabinets de curiosités. “Chaque univers est particulièrement profus, comme l’est la nature qui nous entoure et qu’il est impossible de saisir d’un seul coup d’œil, confie-t-elle au conservateur du musée Raphaël Abrille. Cela résonne bien avec mon travail, dans lequel je cherche à susciter la concentration des regardeurs par la profusion d’éléments visuels.” Signés par les artistes Guillaume Krattinger, Faustine Cornette de Saint-Cyr ou encore Aurore d’Estaing, des passereaux et papillons peints sur papier, des vases remplis de branches et des bocaux sobrement décorés du titre d’un livre s’invitent naturellement sur les étagères boisées grâce à la plasticienne, qui semble replonger au 16e siècle, aux origines du musée. Pour mettre en scène cet ensemble, Eva Jospin dit d’ailleurs s’inspirer des studiolo – cabinets en bois particulièrement décorés en vogue lors de la Renaissance italienne – mettant l’art de la marqueterie au service d’effets de trompe-l’œil. Une manière subtile d’ancrer sa pratique contemporaine dans une histoire séculaire, là où le matériau principal de ses pièces, fin et fragile par essence, défie avec ironie une grande condition ontologique de l’œuvre : la garantie de sa pérennité.

 

 

Eva Jospin, “Galleria”, jusqu'au 20 mars 2022 au musée de la Chasse et de la Nature, Paris 3e.

Eva Jospin, “Galleria” (2021) (détail) © Musée de la Chasse et de la Nature - Béatrice Hatala - ADAGP, Paris, 2021. Eva Jospin, “Galleria” (2021) (détail) © Musée de la Chasse et de la Nature - Béatrice Hatala - ADAGP, Paris, 2021.
Eva Jospin, “Galleria” (2021) (détail) © Musée de la Chasse et de la Nature - Béatrice Hatala - ADAGP, Paris, 2021.