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Hernan Bas à la Galerie Perrotin, entre éphèbes rêveurs et fleurs dévoilées

 

Avec ses natures mortes aux allures de peep-shows et ses jeunes garçons qu’on croirait castés par Hedi Slimane, l’Américain Hernan Bas propose, à la Galerie Perrotin, une peinture figurative bien moins classique qu’il n'y paraît. Érotique ?

The Rare Orchid Collector (on Expedition) [2015], acrylique sur toile, 213,4 x 182,9 cm.

 

Photo : Claire Dorn

Courtesy Galerie Perrotin

Le casting d’un défilé homme d’Hedi Slimane égaré au sein de paysages oniriques à l’esthétique fin de siècle… C’est ce type d’évocations anachroniques et de rencontres fantastiques qu’ont toujours suscité les peintures d’Hernan Bas depuis leur apparition à l’orée des années 2000. Lorsque l’artiste présente alors à Miami son exposition “Slim Fast”, la reconnaissance de son style est presque immédiate. En contrepoint de la virilité exacerbée célébrée par la capitale de la Floride, l’artiste peuple ses toiles – dans lesquelles le temps semble suspendu – d’éphèbes neurasthéniques, de dandys contemporains volontairement homo-érotiques. Son inspiration, il l’assume, Hernan Bas la trouve aussi dans les magazines de mode. Justement, Hedi Slimane impose au même moment sur les podiums une nouvelle figure masculine au corps et au visage émacié, loin des canons de beauté des années 90. Hernan Bas incarne ainsi un certain esprit du temps et le renouveau de la peinture figurative, mais pour mieux les plonger dans un univers teinté du romantisme d’Oscar Wilde et d’Edgar Allan Poe et de références à l’histoire de la peinture classique. Et si les années ont passé, que l’artiste a déménagé à Detroit, et que la peinture abstraite s’est imposée sur le marché de l’art, ses œuvres font toujours mouche. Sans doute parce qu’il a su conduire ses paysages, ses portraits et ses intérieurs surréalistes et bucoliques vers d’autres contrées. Les œuvres se sont faites plus denses, les expérimentations mêlant figuration et abstraction plus nombreuses… Avec un vocabulaire plus complexe et renouvelé – il présente pour la première fois des natures mortes qui tiennent autant du peep-show que de la peinture du XIXe siècle – Hernan Bas parvient toujours à raconter des histoires, comme autant de rêveries, ambiguës et énigmatiques.

 

Numéro : L’exposition “Fruits and Flowers” que vous présentez à la Galerie Perrotin jusqu’au 19 décembre marque une évolution notable. Pourquoi avoir délaissé les références littéraires ?

Hernan Bas : Depuis deux ans, je me suis davantage intéressé à la peinture elle-même, à la manière dont Matisse travaillait les motifs par exemple, mais aussi et surtout à Pierre Bonnard. Ses peintures représentant des scènes de la vie quotidienne (des enfants dans un parc, des femmes dans leur bain) ont fait évoluer mon approche. J’avais envie de raconter mes propres histoires. Au lieu de chercher une source à mes tableaux dans la littérature, je me suis tourné vers la réalité ordinaire de l’Amérique rurale, les passe-temps des jeunes adolescents d’aujourd’hui (le concours du plus gros mangeur de tarte aux pommes, le jeu de la pomme dans l’eau…). Je crois que cela replace mes peintures dans le temps présent.

Pour la première fois, vous présentez un ensemble de natures mortes inédites dans votre œuvre.

J’ai développé une passion pour les natures mortes, florales notamment, et la manière dont elles ont été appréhendées au cours du temps. J’ai finalement décidé de m’y essayer. Je me suis rendu au marché, j’ai acheté des fleurs, des bouquets très traditionnels… et j’ai trouvé le résultat beaucoup trop classique ! [Rires.] Trop simple. Trop facile. C’est alors que m’est venue l’idée de les recouvrir d’un store. Je ne voulais pas non plus les faire disparaître, j’avais passé tellement de temps à les peindre ! S’est alors établi un jeu de dévoilement et de dissimulation… Les peintures ont changé de nature pour se transformer en une espèce de peep-show [rires].

 

Vous vouliez déflorer vos peintures ?

En tout cas, j’ai  pris conscience que les fleurs avaient une puissante charge érotique. On pense immédiatement aux photographies de Mapplethorpe… La fleur comme symbole du sexe féminin. Mais les fleurs sont en elles-mêmes éminemment sexuelles. Regardez la manière dont elles se reproduisent, de manière croisée, dans un échange généralisé de pollen…

Certaines de vos peintures comprennent des motifs abstraits. N’avez-vous jamais été tenté de suivre la vague de l’abstraction qui déferle sur le monde de l’art depuis quelques années déjà ?

Les aspects abstraits de mes peintures correspondent au moment où j’ai un peu envie de m’amuser avec elles [rires]. Il y a bien eu un moment, il y a cinq ou six ans, où j’ai envisagé de me tourner vers l’abstraction. Et puis ça n’a pas abouti. Et je ne le regrette pas puisque tout le monde en fait désormais. J’ai l’impression qu’on ne voit plus que ça.

 

Plus généralement, vous semblez plus intéressé par l’histoire de l’art classique et européen que par les grands mouvements artistiques américains du XXe siècle.

Je suis né en 1978, à Miami, et je peux vous assurer que l’art ne régnait pas en maître sur la ville. La foire Art Basel Miami n’existait pas. Les musées étaient bien moins nombreux. À défaut de trouver un intérêt dans mon environnement immédiat, je me suis tourné vers les grands maîtres européens. J’aurais largement préféré passer une journée au Louvre plutôt qu’au MoMA. Je ne me sentais pas d’affinités particulières avec le pop art ou le minimalisme, qui ont une place prépondérante aux États-Unis. J’ai toujours été plus intéressé par l’idée de raconter des histoires. On pourra toujours me rétorquer que l’expressionnisme abstrait racontait des histoires… mais cela ne m’est jamais apparu comme une évidence [rires].

Les histoires que vous racontez ne sont pas toujours des contes de fées. D’où vient la noirceur qui émane de vos toiles ?

Au fond, je suis un peu gothique [rires]. Même lorsque j’ai réalisé des œuvres inspirées par le transcendantalisme ou la beauté du monde, j’ai toujours mis en scène une nature habitée par des fantômes, par des histoires étranges et effrayantes. Mon inspiration vient peut-être de ce que j’écoute dans mon studio. J’y passe mes journées, souvent avec la télé en fond sonore, et j’avoue que je laisse souvent la série policière Law & Order [New York, police judiciaire en français]. Écouter à longueur de journée des histoires de viols et de meurtres ne doit pas aider [rires].

 

“Fruits and Flowers” d’Hernan Bas, Galerie Perrotin, 76, rue de Turenne, Paris IIIe. Jusqu’au 19 décembre 

 

Propos recueillis par Thibaut Wychowanok

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