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Numéro
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Martin Margiela à Lafayette Anticipations : la première exposition artistique d’un créateur de légende

Art

Après avoir marqué la mode avec ses créations radicales, Martin Margiela fait irruption avec brio sur la scène de l’art contemporain. Jusqu'au 2 janvier 2022, il métamorphose Lafayette Anticipations en un labyrinthe entre ombre et lumière, empli de mystères, d’où surgissent, devant nos yeux captivés, installations et films inédits.

Martin Margiela, ”Red Nails”. Vue de l’exposition à Lafayette Anticipations, 2021. © Pierre Antoine

L’exposition consacrée aux œuvres d’art de Martin Margiela (créateur qui, comme Banksy, n’a jamais voulu dévoiler son visage au public) a enfin ouvert à Lafayette Anticipations. Nous nous réjouissions donc, évidemment, d’aller vérifier qu’un couturier, aussi brillant soit-il, n’est pas nécessairement un bon artiste... Bien mal nous en prit tant nous fûmes emporté par la maestria d’une exposition comme on en voit peu, nous permettant d’arpenter les méandres d’un cerveau rappelant ceux des personnages de David Lynch, et nous livrant au face-à-face avec des œuvres d’“art contemporain” élevées à leur point d’acmé. Le travail de Margiela nous conforte dans l’idée que l’art contemporain, désormais, est décidément un genre en soi, désolidarisé de la peinture qui vit son histoire propre, charriant son propre vocabulaire et son propre langage. Beaucoup l’ânonnent, le balbutient, l’éructent, lui infligent toutes sortes de traumatismes qu’on comparerait volontiers à l’écriture inclusive avec ses points au milieu des mots et ses groupes de lettres imprononçables, mais peu savent en faire le véhicule d’un enchantement à la Proust, ni même simplement composer une petite mélodie façon Sagan.

 

Avec l’exposition de Margiela, on comprend que l’art contemporain est un genre parfaitement classique désormais, un peu démodé même, mais qu’un langage précis en structure l’expression, et que son vocabulaire peut excéder les 3 000 mots utilisés, en moyenne, par un Français “cultivé” parmi les 60 000 que dénombre Le Petit Robert. Chaque œuvre de l’exposition, en effet, est un projet élevé à son stade absolu de perfection – rien d’inédit, mais une sorte de point de non-retour pour l’art contemporain, dont, soudain, des pans entiers se trouvent dévalués. Cela commence dès la première “œuvre” : cinq piles de magazines tout droit revenus des années 70 hantent ce bâtiment se voulant tellement contemporain, et qui rappelle pourtant le Fun Palace imaginé par Cedric Price dans les années 60. Cinq piles, parfaitement alignées, d’un mètre de hauteur environ – chaque magazine religieusement emballé dans un étui de plastique transparent – auxquelles font écho cinq magazines accrochés au mur, en ligne, et dont on comprend – sans avoir besoin qu’un médiateur vienne nous servir sa sauce fadasse – qu’ils peuvent être accrochés ou décrochés à volonté, mais sans que l’on sache bien par qui ni si on serait fondé à manipuler ces vieilles publications (beaucoup de Jours de France, mais pas uniquement). Les couvertures de ces magazines montrent des femmes dont le visage a été entièrement recouvert de cheveux dont les ondulations, couleurs, arrangements, chignons et crêpages déclinent tout un lexique de formes. Parce que c’est la première œuvre que l’on découvre, elle donne la tonalité de l’expérience que nous allons faire tout au long de l’exposition, et l’on commence à percevoir qu’une sorte de maniaque a probablement inventé un cérémonial pour manipuler ses trésors personnels (les serial killers, paraît-il, ne rechignent pas à conserver une mèche de cheveux de leurs victimes). Comme l’ensemble de l’exposition, cette œuvre semble nous attendre, tapie dans une sorte de pénombre, mise en lumière, c’est le cas de le dire, par un éclairage théâtral.

De fait, toute l’exposition se présente un peu comme un train fantôme. Chaque œuvre se dévoile sans prévenir, tandis que l’on progresse au fil d’un itinéraire hautement sinueux et dans la pénombre : elles jaillissent sournoisement des alcôves où elles séjournent, invariablement solitaires. L’itinéraire est
sinueux parce que Margiela a eu la bonne idée de faire presque entièrement disparaître les
très laids et très peu pratiques espaces d’exposition (on a pu encore le vérifier lors de celle de Marguerite Humeau et de Jean-Marie Appriou, où les œuvres semblaient en permanence se débattre dans cet environnement vraiment moche, compliqué et exigu) en leur infligeant un nombre impressionnant de “stores californiens”, ces rideaux orientables faits de bandelettes verticales de tissu, qu’on trouvait dans les entreprises chics des années 70, qui, plus encore que d’ordinaire, découpent l’espace déjà pas bien vaste du bâtiment et installent, de façon irrévocable, un sentiment curieux – le white cube tenu à bonne distance tandis qu’un vocabulaire alternatif se met en place, composé d’écrans sur pied et de menuiseries alu. Alors que les “artistes contemporains” rivalisent à coups d’écrans plats hyper technologiques, Margiela, lui, va plutôt chercher les écrans sur lesquels advenaient les “soirées diapos” des seventies, donnant bien évidemment aux images projetées une dimension supplémentaire.

 

Un guide d’aide à la visite, de gentils médiateurs et tout un appareillage pédagogique qu’on sent prêt à nous tomber sur le coin du nez peuvent aisément réduire à pas grand-chose l’expérience exceptionnelle qu’offre l’exposition si on la parcourt, comme l’indiquait Catherine Millet il y a une dizaine d’années, dans un état de concentration proche de celui de “l’écoute flottante” du psychanalyste. Il faut ainsi s’y laisser aller, suffisamment éveillé pour laisser ces créations s’élancer à notre assaut, mais suffisamment distant pour pouvoir en jouir. Réduites à leurs intentions, les œuvres s’évanouissent comme les groupes de palmiers dans le désert au fur et à mesure qu’on progresse vers eux, mais émancipées, justement, de ces intentions – si elles y survivent –, elles libèrent en nous des sensations inimitables.

Martin Margiela, “Kit”. Vue de l’exposition à Lafayette Anticipations, 2021. © Pierre Antoine

Martin Margiela, “Monument”. Vue de l’exposition à Lafayette Anticipations, 2021. © Pierre Antoine

Au mieux, on peut s’aider des cartels : ici, Margiela les a pensés bien plus grands que d’ordinaire, bien plus lisibles aussi, mais sur du papier blanc, et pas très bien collés sur les murs, de telle sorte qu’ils pourraient s’envoler si d’aventure le vent venait à souffler dans les lames des stores. Il n’est pas le seul à s’intéresser aux cartels (Ugo Rondinone, par exemple, avait ses cartels en Plexiglas ; Philippe Parreno, ses cartels lumineux sophistiqués...), et il n’est pas non plus le premier à utiliser du verre tantôt opaque tantôt transparent pour voiler/ dévoiler son arrêt de bus en fausse fourrure (l’œuvre la plus kitsch de l’exposition, bien loin de Meret Oppenheim), puisque Pierre Huyghe en fit usage dès 2003. Ses boules de cheveux alignées par cinq (sur des socles qui reprennent fort malignement le très lourdingue motif du sol du bâtiment en parquet debout) ont assurément quelque chose des ballons de basket que Jeff Koons utilisa en 1985 dans sa série Equilibrium, et aussi quelque chose des objets alignés à la même époque par Haim Steinbach. La magnifique sculpture faite d’ongles vernis et agrandis, disposée non loin de sa maquette, évoque la sculpture californienne des années 60, mais tout ce vocabulaire connu est soumis aux tourments du cerveau qu’on imaginait dès l’entrée de l’exposition et à son “savoir-faire exposition”. Cette présentation d’œuvres n’est pas, comme on a pu le lire ici ou là sous la plume de ceux qui ne sont pas prêts à admettre que “faire exposition” est une discipline de compétition, une “œuvre d’art totale”, c’est juste une très bonne exposition qui met en scène des œuvres qui, dans leur catégorie (celle de l’“art contemporain”), le sont tout autant.

 

Un sentiment de surréalisme traverse l’ensemble des pièces, en particulier via la prédominance des cheveux et des coiffures, dans lesquels on sait que Margiela excella, dès l’origine, dans son autre carrière à la fin des années 80 (inventant des modèles tellement mémorables qu’on serait fondé à se demander s’ils n’eurent pas, quand même, une franche influence sur l’œuvre de Vanessa Beecroft au début des années 90). Avec grâce, l’ancienne carrière de Margiela ne s’impose pas à cette œuvre comme un socle ou un préambule, mais plutôt comme un souvenir global dans lequel aller chercher a posteriori, si besoin est, des sources à ce qui se présente comme de singulières obstinations (“obsessions” serait un peu trop fort). Et l’on se souvient de ce défilé, il y a bien longtemps, dans lequel deux silhouettes progressaient côte à côte, vêtues de longues chemises blanches, le visage dissimulé par une perruque portée à l’envers.

 

 

Martin Margiela, jusqu’au 2 janvier 2022 à Lafayette Anticipations, Paris IVe.

Martin Margiela, “Vanitas”. Vue de l’exposition à Lafayette Anticipations, 2021. © Pierre Antoine