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18 Octobre

Fantôme ou plug anal, pourquoi l’arbre est une star de l'art

 

Présentée à la Fondation Cartier jusqu'au 5 janvier, l'exposition “Nous les arbres” développe une réflexion artistique, théorique et scientifique sur la place des arbres dans notre monde contemporain. Cette actualité rappelle ô combien l'arbre est un sujet crucial de la création artistique contemporaine. Retour sur la façon dont certains artistes en ont fait le cœur de leur pratique.

Par Matthieu Jacquet

Giuseppe Penone, “Biforcazione” (1987-92). Collection Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris (acq. 1989). Vue du jardin de la Fondation Cartier pour l'art contemporain, Paris, 2019.

“Il n’y a rien de purement humain, il y a du végétal dans tout ce qui est humain, il y a de l’arbre à l’origine toute expérience”, écrit le philosophe Emanuele Coccia. Indispensable à notre existence d’être humain, l’arbre est plus que jamais au cœur des réflexions contemporaines, inspirant tantôt des ouvrages théoriques, des recherches scientifiques et des œuvres d’art. Prolongée jusqu’au 5 janvier, forte de son succès, l’exposition Nous les arbres à la Fondation Cartier revient sur ce terrain d’inspiration, aussi vivant que fertile, et rappelle notre nécessité de le protéger à l’aune de la crise écologique. Tour d'horizon de certains des (nombreux) artistes contemporains qui ont choisi l’arbre comme sujet principal de leurs productions.

 

Le sapin provocateur de Paul McCarthy

Paul McCarthy, “Tree” (2014). Place Vendôme, FIAC Hors les Murs, Paris, France, 2014

Polémique sur la place Vendôme. Le 16 octobre 2014 à l’occasion de la FIAC, l’artiste américain Paul McCarthy érige un bien étrange sapin de Noël gonflable. Haut de 24 mètres, celui-ci domine la célèbre place parisienne pendant deux jours, avant d’être saccagé pendant la nuit par des anonymes. La raison supposée ? Sa ressemblance flagrante avec un plug anal, vivement critiquée lors de son installation et pain béni pour les détracteurs de l’art contemporain. L’artiste renoncer à réinstaller son œuvre suite à la polémique. Toutefois, la médiatisation de cette œuvre clivante offre à l’Américain provocateur et irrévérencieux un coup de pub réussi.

 

Les arbres hantés de Tony Oursler

Tony Oursler, “Eclipse” (2019). Photo : Fondation Cartier.

Depuis le début des années 90, Tony Oursler a fait de l’art vidéo son domaine de prédilection. Sa signature : penser l’image en relation avec son support de projection, afin de créer de véritables installations immersives dans lesquelles le spectateur se trouve complètement décentré. En 2000, il crée à New York The Influence Machine, sa première œuvre vidéo projetée sur des arbres. 19 ans plus tard, il renouvelle l’expérience dans le jardin de la Fondation Cartier avec l’installation Eclipse, visible jusqu’au 20 octobre prochain dans le cadre de l’exposition. “Lorsqu’une éclipse solaire passe au-dessus d’un arbre, elle se reflète sur leurs feuilles : en les regardant du dessous, cela crée un vrai système optique qui me fascine”, confie l’artiste. De cette inspiration résulte une mise en scène captivante de visages mouvants, déclamant comme au théâtre des paroles solennelles sur la place de l’humain et de la nature dans notre société contemporaine.

 

La nature reprend ses droits au Palais de Tokyo

Henrique Oliveira, “Baitogogo”, vue de l'installation au Palais de Tokyo (2013). Courtesy de l’artiste, de la Galeria Millan, São Paulo, et de la Galerie GP&N Vallois, Paris. Photo : André Morin

Au rez-de-chaussée du Palais de Tokyo de 2013 à 2016, le traditionnel white cube semble en proie à une impressionnante invasion : au sein des sobres colonnes blanches de la salle poussent des troncs d’arbres sinueux, qui s’entremêlent dans un chaos organique aussi grandiose que menaçant. Né à São Paulo, l’artiste Henrique Oliveira suit ses études entouré de palissades et clôtures (tapumes) en bois qui inspirent sa pratique : de celles-ci il récupère le matériau et le recycle dans ses propres œuvres. Dans ses tunnels méandriques, ses sculptures serpentantes et ses meubles hybrides, le bois connaît alors une seconde vie qui réaffirme le triomphe du végétal.

 

L’arbre comme empreinte chez Giuseppe Penone

Giuseppe Penone, “Alpi Marittime. Continuerà a crescere tranne che in quel punto (Alpes Maritimes. Il poursuivra sa croissance sauf en ce point)” (1968). 

Documentation de l’action de l’artiste. Photo © Archivio Penone

Peu d’artistes ont autant exploré les potentiels plastiques de l’arbre que Giuseppe Penone, pour qui “l’arbre est une matière fluide qui peut être modelée.” En 1968, alors qu’il n’est encore qu’à l’orée de sa carrière, le jeune Italien se rend dans la forêt de Garessio et appose sa main sur le tronc d’un arbre. Il creuse alors l’arbre à cet emplacement précis avant d’y incruster un moulage en bronze de sa main laissant l’arbre, comme l’indique le titre de l’œuvre, “poursuivre sa croissance, sauf en ce point”. 21 ans plus tard, cet artiste phare de l’arte povera réalise pour la Fondation Cartier un arbre en bronze portant la trace de sa main, comme un écho vibrant aux débuts de sa carrière. Restaurée récemment, cette œuvre pérenne est à redécouvrir dans les jardins de la fondation.

 

Les forêts de carton d’Eva Jospin

Eva Jospin, "Forêt 1" (2015). Bois et carton, 310 x 330 x 40 cm. Photo : Olivier Toggwiler. Courtesy Galerie Suzanne Tarasieve, Paris

Poétique et mystérieuse, la forêt est au centre de la pratique d’Eva Jospin. Depuis plus de 15 ans, cette plasticienne française découpe dans des couches de carton des arbres et feuillages suivant la technique du haut-relief, qu’elle dessine également sur papier. Le spectateur est invité à plonger dans ces paysages tout en profondeurs, souvent érigés du sol au plafond, marqués par un art de la découpe et de la superposition. Laissé brut, le carton brun y manifeste un retour symbolique teinté d’humilité du matériau manufacturé vers son origine naturelle : la feuille de l’arbre.

 

 

Pascale Marthine Tayou, "Arbre de vie"(2015). Courtesy VnH Gallery © Photo Éric Simon

Un totem hybride et spirituel chez Pascale Marthine Tayou

 

Si l’arbre accueillait des visages numériques chez Tony Oursler, Pascale Marthine Tayou les matérialise en masques de cristal. Artiste-explorateur, ce Camerounais interroge à travers sa pratique la dimension spirituelle du matériel et de la nature, en mêlant notamment des produits de la société de consommation à des reliques traditionnelles. Entre poésie et engagement, ses œuvres partent de sa position mouvante dans le monde et mettent en avant l’hybridité des cultures. Dans sa sculpture Arbre de vie, des visages translucides qui décorent un olivier remplacent ses feuilles et reflètent la lumière du soleil. L’arbre a une âme, et Pascale Marthine Tayou y fait s’incarner ses esprits.

 

Nous les arbres, du 12 juillet 2019 au 5 janvier 2020 à la Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris 14e.

 

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