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02 Mai

À Paris, la peinture bouge encore (en 5 expositions)

 

Actrices X, rêveries, paysages en color block, homoérotisme... autant de thèmes et motifs dont s'est emparée notre sélection de 5 artistes, témoignant du renouveau et de l'éclectisme de la peinture dans 5 galeries parisiennes.

Par Matthieu Jacquet

Guy Yanai, “Banana” (2019). Courtesy Guy Yanai et Galerie Praz Delavallade.

Plusieurs galeries du Marais célèbrent ce printemps la peinture contemporaine dans toute sa diversité. De l’abstraction post-picturale de Kenneth Noland aux impressions peintes hybrides et subversives de Darja Bajagić en passant par les paysages en color block de Guy Yanai et les compositions miroitantes de Sophie Kitching : tour d’horizon de 5 expositions faisant état de la richesse et des mutations de cette nouvelle création picturale. 

Kenneth Noland, “Comet” (1983) © 2019 The Kenneth Noland Foundation / Licensed by VAGA at Artists Rights Society (ARS), NY / ADAGP, Paris Photo: Kerry Ryan McFate

L'abstraction contemplative de Kenneth Noland

 

Démarrage par l’abstraction chez Almine Rech, qui présente jusqu’au 25 mai le travail de l’Américain Kenneth Noland, disparu il y a neuf ans. Dans son œuvre, on retrouve depuis les années 50 les rémanences du mouvement pictural Colorfield, défini par le déploiement de formes abstraites de couleurs vives sur un même plan afin d’inviter le spectateur à la contemplation. Dès les années 70, Kenneth Noland questionne alors le support même de la peinture en peignant sur des losanges ou polygones, obtenant des toiles qui semblent avoir été sectionnées par un geste radical. Pourtant, l’artiste les envisage et les construit dans leur intégralité en les bordant de lignes de couleur pures et d’aplats. Mais sa pratique picturale ne se limite pas à ce processus : dans ses célèbres cercles concentriques, l’artiste fond davantage les couleurs et rend leurs limites beaucoup plus poreuses, enrichies par des teintes intermédiaires. Dans deux de ses toiles les plus récentes, datées de 2006, les aplats de couleurs sont nuancés par une application irrégulière, laissant ça et là des dépôts de matière : ainsi illustrent-elles l’évolution de sa pratique, qui depuis les années 80 cherchait à mettre davantage en avant les potentialités de la couleur en jouant sur la densité de la matière. Par cette simple technique, les toiles semblent alors refléter les rais de lumière qui les éclairent et se libèrent ainsi de l’espace bidimensionnel.

 

Kenneth Noland, jusqu'au 25 mai à la galerie Almine Rech, Paris 3e.

Sophie Kitching, “Untitled (Mirroring)” (2019). Courtesy Sophie Kitching & Galerie Isabelle Gounod, Paris

Sophie Kitching, “Untitled (Veranda)” (2016-2019). Courtesy Sophie Kitching & Galerie Isabelle Gounod, Paris

Les rêveries translucides de Sophie Kitching

 

Plongeon dans une toute autre forme d’abstraction à la galerie Isabelle Gounod, qui présente sa première exposition monographique de Sophie Kitching jusqu’à la fin mai. Toiles, vitres de verre, voilages ou miroirs, autant de supports sur lesquels la peinture poétique de cette jeune Française vient se déployer. Depuis 2016, c’est notamment la surface du polycarbonate, un matériau plastique transparent et rainuré utilisé en architecture, que l’artiste choisit pour accueillir ses gestes. Mêlant la gouache, l’acrylique, l’encre ou la bombe aérosol, l’artiste peint l’envers et l’endroit de ses plaques puis les pose sur un miroir sans tain, les accroche au mur ou les monte sur roulettes. “Quand je peins, c’est comme peindre sur de l’eau grâce à cette matière réfléchissante”, explique l’artiste, qui peint, puis efface, modifie, puis repeint ses surfaces jusqu’à obtenir le résultat parfait. Le regard se perd alors dans la profondeur ambiguë et lumineuse de ces paysages abstraits, évoquant aussi bien un étang peuplé de poissons colorés qu’un ciel clair où tournoient des feuilles tombantes.

 

Sophie Kitching, jusqu'au 25 mai à la galerie Isabelle Gounod, Paris 3e.

Guy Yanai, “Standard West Hollywood” (2019). Courtesy Guy Yanai et Galerie Praz Delavallade.

Les scènes paisibles et colorées de Guy Yanai

 

À la galerie Praz Delavallade, les toiles de Guy Yanai évoquent aussi bien la quiétude du bord de mer que d’un chez soi lors d’une après-midi d’été. Car dans les paysages et natures mortes de cet artiste israélien, tout semble tranquille : le calme de l’eau, la planitude de l’horizon, l’harmonie d’un intérieur ordonné, le panorama d’un village ensoleillé, la vie silencieuse des plantes… Mais derrière ce goût pour les plaisirs simples se cache un protocole méticuleux. Utilisant le même pinceau sur toutes ses toiles, l’artiste compose ses toiles avec méthode, en alignant des bandes de même taille, horizontales, verticales ou obliques. Ainsi, aucune couleur n’empiète ni ne se fond dans l’autre, formant des compositions structurées et contrastées à l’effet color block. Si l’héritage d'un David Hockney est palpable dans ce travail, sa modernité s’affirme dans l’organisation des lignes et des couleurs, où se retrouvent de toile en toile des roses, bleus et verts vifs qui saisissent notre regard. Les toiles de Guy Yanai sont à découvrir jusqu’au 25 mai dans la galerie parisienne.

 

Guy Yanai : The Conformist, jusqu'au 25 mai à la galerie Praz Delavallade, Paris 3e.

Kris Knight, “Curvature (He Told Me My Spine Is Curved In The Locker Room)” (2019) © Kris Knight - Courtesy Galerie Alain Gutharc

Kris Knight, “Self Care Sunday” (2019) © Kris Knight - Courtesy Galerie Alain Gutharc

La mélancolie douce des portraits de Kris Knight

 

Les tons roses et bleus sont également très présents dans les portraits de Kris Knight, que l’on découvre jusqu’au 8 juin à la galerie Alain Gutharc. Toutefois, ici ces couleurs y sont plus légères, plus tendres que chez Guy Yanai : les jeunes hommes que l’artiste canadien représente irradient de jeunesse et de sensualité. Pour saisir cette intimité si singulière, le peintre de 39 ans choisit comme modèles des amis d’amis, hommes homosexuels aux physiques divers dont les visages angéliques sont caressés par une lumière délicate et la tendresse du pinceau. Tout l’homoérotisme réside alors dans cette pudeur dont respirent ses toiles. Semblables aux figures des scènes de genre du XVIIe siècle, ces modèles semblent absorbés par leurs propres pensées, et c’est à travers les regards que Kris Knight saisit de plus près cette introspection : yeux baissés sur un téléphone, perdus face à l’horizon, ou tout simplement clos. Mais la douceur et de la clarté de ses peintures à l’huile rappelle également les portraits français du XVIIIe siècle, une inspiration que l’artiste revendique et s'approprie avec une grande délicatesse.

 

Kris Knight : A little time out, jusqu'au 8 juin à la galerie Alain Gutharc, Paris 3e.

Darja Bajagić, “Ultimate Reality” (2019). Courtesy: New Galerie, Paris. Photo: Aurélien Mole

Darja Bajagić, “Summer Dažbog, Sun[ce] (The most powerful demon in hell)” (2019). Courtesy: New Galerie, Paris. Photo: Aurélien Mole

Les compositions hybrides et tapageuses de Darja Bajagić

 

L’excursion se termine par un final brûlant à la New Galerie, avec l’exposition par Darja Bajagić d’une sélection de ses œuvres inédites jusqu'au 1er juin. On y retrouve entremêlés les corps d’une actrice de film X et divers symboles politiques, idéologiques, ésotériques, héraldiques ou religieux, rehaussés par une palette colorée sommaire et particulièrement percutante, évoluant entre rouge, noir et blanc. Pour réaliser ces compositions provocantes, l’artiste monténégrine procède par plusieurs étapes : elle commence par assembler des collages en petit format, à partir d’images imprimées et de formes peintes, qu’elle scanne ensuite, puis recouvre d’acrylique ses supports au grand format sur lesquels elle fait imprimer ses collages. De cette manière, l’artiste fusionne la peinture, la photographie et l’impression dans une pratique hybride où l’image connaît plusieurs mutations : de forme, de dimensions, de couleur et de qualité. En y croisant différents signes extraits de vocabulaires visuels subversifs, Darja Bajagić convoque chez le spectateur un subconscient réveillé par le choc et la violence. Son iconographie hétéroclite se fait donc le symptôme à la fois angoissant et captivant d’une pratique transversale, nourrie par l’histoire autant que par une culture visuelle en pleine expansion.

 

Darja Bajagić : Transfiguration, jusqu'au 1er juin à la New Galerie, Paris 3e.

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