26 Juillet

Rebecca Horn en 6 œuvres avant-gardistes

 

Figure majeure de l'art de la seconde moitié du XXe siècle, Rebecca Horn l'a marqué par ses sculptures et costumes hybrides fusionnant avec l'animal, ainsi que par ses créations performatives augmentant les potentialités du corps par la mécanique. Au Centre Pompidou-Metz et au musée Tinguely de Bâle, l'artiste allemande est en ce moment mise à l'honneur par deux grandes rétrospectives complémentaires qui proposent un riche aperçu de l'étendue de son œuvre, du dessin à la performance en passant par le cinéma. Retour sur l'ampleur de son travail, puissant comme poétique, à travers 6 œuvres majeures.

Par Matthieu Jacquet

Rebecca Horn dans l’installation “Les Délices des évêques à Münster” (Allemagne, 1997). Kunstmuseum Stuttgart © Rebecca Horn / ADAGP, Paris 2019

Costumes hybrides où l’humain rencontre l’animal, sculptures mécaniques exprimant tour à tour la puissance symbolique de l’envol ou de l’enfermement : Rebecca Horn a marqué la seconde moitié du XXe siècle par une pratique inclassable, prenant des formes diverses mais suivant toujours un même regard singulier. Dès la fin des années 60, le travail de cette artiste allemande s’affirme comme son riche autoportrait, au travers duquel elle révèle ses propres fantasmes, fractures et aspirations. Ses nombreuses œuvres performatives, privant ou, au contraire, dotant son propre corps de nouvelles extensions et capacités, expriment avec force et poésie toute la fragilité de l’humain universel. Si ces créations restent aujourd’hui le volet le plus connu de son œuvre, cette dernière s’établira rapidement comme un théâtre total : dessins, sculptures, performances, photographies, films, autant de supports complémentaires au travers desquels l’artiste déroule les récits, tantôt introspectifs tantôt plus universels, qui l’animent.
 

Actuellement, l’œuvre de Rebecca Horn est célébrée par deux grandes expositions complémentaires : l’une au musée Tinguely de Bâle et l’autre au Centre Pompidou-Metz, d’après un commissariat en tandem d’Alexandra Müller et Emma Lavigne – tout juste annoncée nouvelle directrice du Palais de Tokyo. À Metz, ces dernières dressent un riche aperçu de la diversité de la pratique de l’artiste et montrent comment celle-ci s’inscrit dans une prolongation plus contemporaine de la pensée surréaliste, opérant des rapprochements avec des œuvres d’Alberto Giacometti, Max Ernst ou encore Meret Oppenheim. À l’occasion de cette double rétrospective très complète, focus sur six œuvres avant-gardistes confirmant le statut de Rebecca Horn comme l’une des artistes les plus importantes de la fin du XXe siècle.

 

 

Einhorn [La licorne], 1970

Achim Thode, Rebecca Horn, “Einhorn” (1970) © Rebecca Horn / ADAGP, Paris 2019

Alors étudiante, Rebecca Horn est contrainte de passer de longs mois dans un sanatorium suite à une intoxication pulmonaire. Cet événement marquera un point de départ dans la carrière de l’artiste, qui cherchera à augmenter son propre corps de nouvelles extensions et capacités comme pour combler symboliquement sa propre fragilité physique. En 1970, Rebecca Horn crée à l’aide de bois et de métal recouverts de tissu un costume sanglant le corps et coiffant la tête d’une longue corne pointant vers le ciel. Ici, la jeune Allemande redessine sa propre interprétation d’une figure de légende : la licorne. Cet ensemble à la grande charge érotique fera l’objet d’une performance filmée où un modèle féminin parcourra un pré d’herbes hautes. Portée une seule fois, cette œuvre de Rebecca Horn traduit son désir naissant d’investir l’environnement à travers un nouveau corps, qui deviendra l’une des signatures de son travail.

 

 

Hahnenmaske [Masque-coq], 1971

 

Rebecca Horn, Hahnenmaske ["Masque-coq”] (1971). Performance, 1973 © Rebecca Horn / ADAGP, Paris 2019

Dans Hahnenmask, littéralement le “masque-coq”, Rebecca Horn moule une fine sangle métallique sur le profil de son visage qu’elle recouvre de plumes noires : la crête du coq vient alors se poser sur le devant de sa tête, permettant à l’artiste d’effleurer son environnement sans le voir. En s’imposant une vision séparée entre deux yeux isolés de chaque côté, l’artiste incorpore un trait caractéristique des oiseaux. Catalyseur de l’identité, le visage est un autre point d’ancrage central des œuvres de Rebecca Horn qui l’amène à développer un vif intérêt pour le masque. Fascinée par le pouvoir travestissant, transgressif et transcendant de cet objet, elle cherche à en exploiter les nombreuses ambiguïtés : entre le vivant et l’inanimé, le corps et l’objet, l’humain et l’animal, mais aussi le masculin et le féminin. Réalisé en 1971, le Hahnenmask préfigure une autre de ses œuvres les plus célèbres : le Bleistiftmaske, un masque recouvert de crayons lui permettant de dessiner avec la tête, actuellement présenté au musée Tinguely de Bâle.

 

 

Fingerhandschuhe, 1972

Rebecca Horn, “Fingerhandschuhe” (1972) © Rebecca Horn / ADAGP, Paris 2019 © Droits réservés.

En 1972, Rebecca Horn participe à la documenta 5 de Kassel et déménage à New York : son œuvre commence à s’ouvrir vers une visibilité internationale. Cette même année, elle réalise Fingerhandschuhe, une nouvelle œuvre performative sous la forme de gants aux longs doigts recouverts de tissu noir. Une fois de plus, l’artiste fait de l’espace son propre corps pour étendre sa sensorialité, et devient le “sismographe du monde”. Animée par le désir que ses sculptures soient transportables et manipulables par d’autres, Rebecca Horn leur conçoit également des étuis qui rappellent ceux des instruments de musique.

 

 

Die sanfte Gefangene [La douce prisonnière], 1978

Rebecca Horn, “Die sanfte Gefangene [La douce prisonnière]” (1978). Photographie de tournage du film “Der Eintänzer” [Le Danseur] © Rebecca Horn / ADAGP, Paris 2019

Pour son premier long métrage, Der Eintänzer [Le Danseur], Rebecca Horn imagine une sculpture étrange composée de deux éventails géants et mobiles faits de plumes. Entre eux, un corps dissimulé comme enfermé par la sculpture : telle une constante dans le travail de l’artiste, la dialectique entre contrainte et liberté s’illustre lorsque l’œuvre se déploie à la manière d’un paon faisant la roue, matérialisant la respiration par le mécanisme. Présentée par la suite indépendamment du film, cette sculpture témoigne également de la pratique cinématographique de Rebecca Horn, volet important de son œuvre qui prolonge à travers la mise en scène et l’image les thématiques qui l’habitent.

 

 

Concert for Anarchy, 1990

Rebecca Horn, “Concert for Anarchy” (1990) © Rebecca Horn / ADAGP, Paris 2019

Un piano à queue suspendu au plafond dont les touches s’échappent semble menacer de s’écraser sur le spectateur. Là aussi, cette sculpture fut originellement réalisée pour un film de Rebecca Horn : Buster’s Bedroom, en hommage à l’acteur de cinéma muet Buster Keaton. Tel un accessoire théâtral vecteur de burlesque, cet artefact incarne l’influence de la musique sur l’artiste allemande, très présente dans son travail. On y retrouve également un clin d’œil manifeste à des œuvres surréalistes à l’instar de celles de Meret Oppenheim, qui subvertissent avec humour et absurde des objets du quotidien.

 

 

Bee’s Planetary Map, 1998

 

Rebecca Horn, “Bee’s Planetary Map” (1998) © Rebecca Horn / ADAGP, Paris 2019

Au fil des décennies, l’œuvre de Rebecca Horn se décentre de son corps pour aborder des problématiques plus externes, voire politiques. Dans une vaste pièce, des ruches lumineuses pendent tels des lustres au-dessus de multiples miroirs circulaires. Régulièrement, l’une d’entre elles chute sur un miroir et le brise, comme une menace permanente et inévitable. Ici, l’artiste matérialise une cartographie symbolique imprégnée de la violence de l’exil des êtres humains, contraints par des crises et conflits géopolitiques. Les brisures du miroir et le bourdonnement d’abeilles permanent incarnent alors dans l’œuvre ces destins mouvants et fragmentés.

 

Exposition Rebecca Horn. Théâtre des métamorphoses, jusqu’au 13 janvier 2020 au Centre Pompidou-Metz.
Exposition Rebecca Horn. Fantasmagories corporelles, jusqu’au 22 septembre au musée Tinguely de Bâle.

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