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On a rencontré Wade Guyton, l’artiste qui peint avec des imprimantes

 

Réalisant avec des techniques d’impression des œuvres ressemblant à d’authentiques peintures, l’artiste américain joue avec les notions d’original, de copie et de série. Il présente au Consortium sa première grande exposition monographique en France.

Propos recueillis par Nicolas Trembley

Photos : Van Sarki.

 

Les différents signes générés par ordinateur que Wade Guyton utilise comme matrice, que ce soit des X, des U ou encore l’image d’une flamme scannée dans un livre, font désormais partie des icônes contemporaines. Né en 1972 à Hammond, dans l’Indiana, Wade Guyton, qui vit et travaille à New York, est l’un des représentants les plus influents d’une génération d’artistes qui pense et produit des images à l’ère du numérique. Pour sa première exposition monographique d’envergure dans une institution française, il a choisi de proposer une série de plus de 40 travaux inédits conçus spécialement pour les espaces du Consortium à Dijon et ceux de L’Académie Conti à Vosne-Romanée.

 

Si certaines de ses œuvres assument la structure et l’apparence de peintures au sens traditionnel du terme, elles en modifient néanmoins les codes puisqu’elles sont produites à l’aide d’imprimantes jet d’encre dans lesquelles Guyton fait passer plusieurs fois la toile pour y imprimer des motifs – les erreurs, les coulures et les défauts d’impression faisant également partie de la composition.

 

Avec ses récentes pièces, toutes conçues au cours des six derniers mois, l’artiste aborde un nouveau chapitre. L’image centrale de l’exposition – répétée sous différents formats – est une photographie que l’artiste a réalisée dans son atelier et qui représente une de ses sculptures ainsi qu’un de ses tableaux en arrière-plan. L’irruption soudaine d’éléments biographiques liés au réel et au quotidien bouleversent son iconographie habituelle et ouvre un nouveau pan créatif et historique dans la production de Wade Guyton. Nous l’avons rencontré dans son atelier de Brooklyn afin d’évoquer ce nouveau projet.

Numéro : Quel est votre parcours ? Comment vos origines ont-elles influencé votre identité ?

Wade Guyton : J’ai passé mon enfance dans le Middle West, plus précisément dans le nord-ouest de l’Indiana. Les gens de ma famille travaillaient dans les aciéries d’East Chicago. À l’adolescence, j’étais dans les montagnes de l’est du Tennessee. Je suis allé à l’université dans le Tennessee. Je n’avais pas de centre d’intérêt précis. Je me suis beaucoup cherché. J’ai vécu dans des villes industrielles et dans des villes rurales. Ma famille appartenait à la classe ouvrière. J’ai changé d’école pas mal de fois et on avait très peu accès à l’art. Cela dit, quand j’étais à l’école élémentaire, on a fait un voyage à l’Art Institute de Chicago. Plus tard (c’était avant Internet), pour avoir accès à l’art, je me suis appuyé sur la rumeur, des livres trouvés ici et là, des magazines à la bibliothèque, et, de temps en temps, un enseignant engagé.

 

Vous produisez des sculptures, des installations, des dessins, des peintures. Vous êtes célèbre pour avoir imprimé sur vos toiles des signes abstraits générés par ordinateur comme des X ou des U, ou des formes géométriques noires. Comment avez-vous choisi ces formes et quelle est leur signification ?

Célèbre, c’est beaucoup dire, mais les premiers travaux que j’ai réalisés sur ordinateur, c’était comme de l’écriture, le clavier remplaçant le stylo. Au lieu de dessiner un X, j’ai décidé d’appuyer sur une touche.

 

Vous utilisez aussi une iconographie plus figurative comme les “flammes”, qui sont des images trouvées, scannées dans un livre. Le fait de les répéter en série les transforme presque en logo, les rend abstraites, coupées de leurs origines. Pourquoi ?

Beaucoup d’œuvres que j’ai réalisées à la même époque ont été prises à tort pour de l’abstraction. J’ai alors pensé qu’il me fallait un motif plus “imagé”. Ce qui est bien avec le feu, c’est qu’il est à la fois générateur et destructeur. Et puis il retient l’attention.

 

Récemment, vous avez utilisé des photographies prises par vous-même, de vos propres œuvres dans votre atelier. Considérez-vous cela comme un changement dans votre pratique ?

Pour comprendre mon travail autrement, j’ai commencé à le photographier dans l’atelier et à produire des peintures à partir de ces images. C’est parfaitement logique d’utiliser une image photographique avec les outils dont je me sers. Mes imprimantes ont été conçues pour remplacer la photographie qu’on développait en chambre noire… une sorte d’opération commerciale hostile déguisée en progrès technologique et en amélioration de l’image.

 

Vous produisez par séries, en réutilisant les mêmes images “originales” dans différentes œuvres que vous exposez parfois ensemble. Pourquoi la notion de série est-elle si importante ?

Certes, on peut parler de séries, mais je n’utilise pas souvent ce mot. Je parlerais plutôt de répétition et – possiblement – de compulsion. Les fichiers peuvent être ouverts, fermés et rouverts indéfiniment. J’aime l’idée de re-relire, de revenir à nouveau sur le fichier. On pense qu’il y a un original, mais es­t-ce réellement le cas ? Je ne suis pas assez calé techniquement pour dire si c’est vrai.

 

Vous proposez aussi différents formats avec les mêmes motifs, parfois dans des dimensions très vastes. Pourquoi ?

Les formats sont principalement des réponses aux limites. Les limites du matériau, du logiciel, de l’imprimante… Et, parfois, aux limites architecturales : des pièces, des portes, de la taille de mon ascenseur.

 

Vous utilisez une imprimante numérique, qui est culturellement associée à la reproductibilité mécanique, à la copie à l’infini, à l’abolition des originaux, etc. Mais vos peintures sont toutes “uniques”. Pouvez-vous expliquer cette dichotomie ?

Abolir l’original n’est pas un but pour moi. Mes œuvres sont les originaux. Bien que j’aie une nature autodestructrice et que je puisse être irrespectueux envers mon propre travail, je ne cherche pas cela. De nombreuses machines sont conçues pour répéter et gagner en productivité. En outre, répéter n’est pas forcément reproduire et n’aboutit pas toujours à une copie.

 

Récemment, vous avez produit beaucoup d’œuvres avec de nouveaux motifs. Comment décidez-vous de poursuivre ou non un motif ?

Parfois, on sait, tout simplement… Et parfois, aussi, on se trompe.

 

Quel est l’enjeu de votre prochaine exposition au Consortium ?

Je n’avais rien exposé de neuf depuis deux ans et, au Consortium, je ne vais exposer que des œuvres nouvelles. L’enjeu de ma présence me semble dès lors assez clair.

 

À qui vous adressez-vous ? Quel est votre public ? Cherchez-vous à lui dire quelque chose en particulier ?

Habituellement, je me parle à moi-même, ou à d’autres gens dans l’atelier. Mon travail est peut-être vu par plus de gens aujourd’hui, mais j’ai toujours le sentiment d’avoir un public d’une vingtaine de personnes. Je vis ça comme une petite conversation que d’autres gens peuvent écouter à l’occasion.

 

Wade Guyton,

au Consortium, Dijon,

jusqu’au 24 septembre 2016. 

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