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Les fleurs politiques de Taryn Simon à la Gagosian Gallery de Rome

 

Artiste conceptuelle parmi les plus douées de sa génération, l’Américaine de 41 ans expose une nouvelle série de photographies à la Gagosian Gallery. De séduisants bouquets aux significations politiques et inattendues.

Par Thibaut Wychowanok

Taryn Simon. Courtesy Gagosian Gallery

 

Si l’étiquette “conceptuelle” appliquée à l’artiste Taryn Simon peut rebuter certains, ce serait à tort. Certes, les idées sont au cœur de son œuvre. Elles fusent au sein de ses photographies comme des protons dans un accélérateur de particules. Mais elles n’en sont pas moins très incarnées, et même appréhendées avec limpidité, par l’exemple. Dans sa série The Innocents, en 2002, l’artiste s’intéresse ainsi à des individus condamnés, suite à une erreur d’identification, pour des crimes qu’ils n’avaient pas commis, et finalement acquittés après analyses ADN. L’artiste les photographie, parfois même sur le lieu du crime, dans une mise en scène qui accrédite leur culpabilité.
Ce travail questionne autant les limites de la justice (prompte à condamner les déclassés et les minorités) que celles de son médium (la photographie est-elle une représentation du réel ou une mise en scène forcément biaisée ?). Partant d’idées abstraites, elle les déploie ensuite selon un protocole assez simple, répété en série, et les ancre fortement dans le réel. 

Agreement Establishing the International Islamic Trade. Finance Corporation. Al-Bayan Palace, Kuwait City, Kuwait, May 30, 2006.

Les traités incarnés par les 36 bouquets de fleurs de la série Paperwork and the Will of Capital ont tous pour point commun d’impliquer exclusivement des États signataires des accords de Bretton Woods de 1944, qui instituaient un nouvel ordre économique mondial, avec la création de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international. 

 

Intitulée Paperwork and the Will of Capital, sa dernière série fait, à nouveau, mouche. Après avoir été dévoilée à New York et exposée à la Biennale de Venise en 2015, la voici présentée à la Gagosian Gallery à Rome. Cette œuvre se compose de 12 sculptures et de 36 photographies impressionnantes représentant autant d’étonnants bouquets de fleurs. Chacun d’eux est la reproduction fidèle de compositions florales réalisées à l’occasion de la signature de grands traités internationaux. Elles ornaient les tables autour desquelles étaient rassemblés les signataires. Commentant cette série à l’issue de son exposition à la Gagosian Gallery de New York, Taryn Simon nous confiait, à notre grande surprise : “Je trouve ces photographies hilarantesCes fleurs sont les témoins muets de décisions prises par des hommes. La fleur incarnant souvent la féminité, on la voit ici… réduite à la seule fonction décorative.” Les femmes ne sont-elles que des pots de fleurs au sein de la gouvernance mondiale ? Sous les belles images de Taryn Simon pointe l’ironie. La grande comédie de ces messes géopolitiques où le bouquet, mais aussi sa composition et ses couleurs, font l’objet de subtiles tractations entre les pays signataires est mise en lumière sur près de deux mètres sur deux par l’artiste.

Convention on Cluster Munitions. Oslo, Norway, December 3, 2008. 

Ces deux œuvres appartiennent à la série Paperwork and the Will of Capital, 2015. Les deux sont des impressions jet d’encre sur papier archive dans un cadre en acajou, avec un texte sur papier archive pour herbier dans un compartiment vitré, 215,9 x 186,1 x 7 cm (encadrées).

 

Chez Taryn Simon, l’œuvre révèle les logiques cachées derrière les représentations et les discours officiels. Elle invite le public à poursuivre sa propre investigation. Peu importe le bout par lequel on prend ses photographies, le fil de l’enquête se tire encore et encore, ouvrant de nouvelles perspectives et questionnements. Ces clichés floraux convoquent ainsi l’horticulture, l’histoire de la peinture, la géopolitique, le système économique mondial… “Les natures mortes florales se sont développées aux Pays-Bas au xviie siècle, explique-t-elle. Par le luxe du bouquet, les classes supérieures affichaient leur pouvoir et leur statut social. De même sont apparus en peinture des bouquets ‘impossibles’, car ils réunissaient sur la toile des spécimens ne fleurissant pas à la même période, ni sous les mêmes latitudes. Or, aujourd’hui, ces bouquets sont possibles. L’économie mondialisée permet de réunir ces fleurs au même endroit, au même moment.” Pour réaliser cette nouvelle série, Taryn Simon a importé 4 000 spécimens des Pays-Bas, cœur de ce marché où s’échangent chaque jour plus de 20 millions de fleurs. “Le système capitaliste ne connaît aucune limite, commente-t-elle. La nature elle-même semble contrainte de se plier à sa volonté. Il rend possible n’importe quel fantasme. Cela entraîne d’autres questions : à quoi pouvons-nous rêver si tous nos fantasmes sont possibles? Quel sera le prochain fantasme réalisé par le capitalisme si celui-ci ne connaît aucune limite?

 

 

Vue de l’exposition.

 

Derrière ces jolis bouquets, c’est bien au capitalisme que s’attaque Taryn Simon. Traité sur l’armement nucléaire, accord sur l’immigration ou sur le commerce de diamants… “Ces hommes qui les signent pensent pouvoir contrôler l’évolution du monde avec un accord, c’est-à-dire avec des mots et un bout de papier, reléguant la nature à l’état de simple décoration”, explique-t-elle. Une ambition présomptueuse qu’elle remet à sa juste place : un petit théâtre vain qui s’amuse à se faire croire qu’il peut gouverner le monde et une nature qui existera pourtant bien après lui.

 

Exposition Paperwork and the will of capital,

jusqu’au 24 juin,

Gagosian Gallery (Rome).

 

Vue de l’exposition.

 

Vue de l’exposition.

 

Vue de l’exposition.

 

Vue de l’exposition.

Photo : Matteo D’Eletto, M3 Studio.

Courtesy Gagosian Gallery and the artist.

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