Numero

Qui est Yayoi Kusama, l'artiste qui installe une citrouille géante place Vendôme?

Art

Artiste en couverture du Numéro art 5, la Japonaise Yayoi Kusama est invitée cette semaine à investir la place Vendôme pendant la FIAC. Pour l'occasion, elle y érige une immense citrouille géante gonflable parsemée de pois, sa marque de fabrique. Retour sur le parcours exceptionnel d'une artiste phare de son époque. 

Yayoi Kusama dans son atelier de Tokyo. Photographiée par Kishin Shinoyama. Coiffure et maquillage : Yuya Nara.

En 1966, devant le pavillon italien de la Biennale de Venise, Yayoi Kusama disposa 1500 sphères en miroir qui formaient une vaste mer scintillante. Elle n’avait pas été officiellement invitée à présenter ce Narcissus Garden, et les 600 dollars nécessaires à sa réalisation lui avaient été prêtés par son ami, l’artiste Lucio Fontana. Comme l’exprimait son titre, l’intervention vénitienne de Kusama constituait une critique explicite de l’évènement, le plus prestigieux – et le plus nombriliste – dans le monde de l’art contemporain. Revêtue d’un kimono, l’artiste se tenait auprès d’un écriteau portant les mots “Your Narcissism For Sale” (“Votre narcissisme à vendre”) et proposait les boules argentées à environ 2 dollars pièce – jusqu’à ce que les autorités de la Biennale lui enjoignent d’arrêter.

 

Kusama ne s’est jamais privée de critiquer une scène artistique dont le conservatisme faisait peu de cas de la jeune femme japonaise qu’elle était. En 1969, elle organisa à New York, dans les jardins du MOMA, une “grande orgie pour réveiller les morts” – à la suite de quoi elle publia un virulent communiqué contre le musée, où elle le qualifiait de “Mausoleum of Modern Art”, lui reprochant de ne pas soutenir les artistes vivants. “Qu’est-ce que ce musée a de moderne? Je ne vois pas”, aurait-elle affirmé, selon des propos rapportés par le New York Times. À la même époque, contrevenant une nouvelle fois à l’étiquette en vigueur dans le monde de l’art, Kusama conçut des vêtements et accessoires à pois. Pendant quelque temps, sa mode fut même commercialisée chez Bloomingdale’s, au “Kusama Corner”.

 

Aujourd’hui, Kusama domine la scène artistique internationale, enchaînant les expositions dans les musées du monde entier – devant lesquels se forment d’interminables files d’attente. Les environnements immersifs à base de miroirs qu’elle a créés dans les années 60 sont un combustible idéal pour idéal pour alimenter les réseaux sociaux. 

“All the eternal love I have for the pumpkins” (2016). Bois, miroir, plastique, acrylique, LED. Courtesy Ota Fine Arts, David Zwirner, and Victoria Miro © Yayoi Kusama

En octobre, l’artiste japonaise installe sur la très parisienne place Vendôme – à l’invitation de la FIAC – une gigantesque citrouille gonflable (la plus grande qu’elle ait jamais réalisée) ornée de ses fameux “polka dots”. Énigmatiquement intitulée Life of the Pumpkin Recites, All About the Biggest Love for the People, l’œuvre célèbre l’importance que cette cucurbitacée a depuis l’enfance dans l’imaginaire de Kusama. Née en 1929 à Matsumoto dans une famille de commerçants en grains, elle n’a en effet jamais oublié les citrouilles rebondies et mouchetées qui poussaient alors dans les champs alentour. “J’aime les citrouilles, pour leur forme pleine d’humour, leur côté chaleureux et leur aspect presque anthropomorphique” expliquait-elle en 2015 dans un entretien filmé pour le musée danois Louisiana. “Mon désir de créer des œuvres citrouilles ne s’est pas émoussé. J’ai gardé pour cela un enthousiasme d’enfant.”

 

 

Entre 20 et 30 ans, avant de partir aux États-Unis, Yayoi Kusama a brûlé des milliers d’œuvres de jeunesse, se promettant d’en produire de bien meilleures à l’avenir.

 

 

C’est vers cette même courge kabocha (une variété japonaise) qu’elle se tourna pour sa première grande sculpture publique, Yellow Pumpkin (1994), installée au bout d’une jetée sur l’île japonaise de Naoshima. À l’en croire, elle aurait peint sa première citrouille en 1946, pour une exposition itinérante – mais qui pourrait le dire avec certitude? Entre 20 et 30 ans, avant de partir aux États-Unis, elle a en effet brûlé des milliers d’œuvres de jeunesse, se promettant d’en produire de bien meilleures à l’avenir.

 

Si Yayoi Kusama a toujours enfreint les règles, c’est parce que la société où elle vivait – le Japon conservateur de l’après-guerre comme le monde de l’art new-yorkais misogyne des années 60 – ne lui a guère donné le choix. Sa manière concentrée de travailler dans l’urgence lui vient d’une enfance passée à dessiner avec la crainte de voir sa mère venir lui arracher son travail des mains. Jeune fille, elle n’eut le droit d’entrer dans une école d’art qu’à condition de suivre en parallèle d’austères cours d’étiquette (qu’elle séchait). Sa décision de faire de l’art son métier consterna ses parents, qui s’attendaient à ce que leur plus jeune rejeton fasse un mariage avantageux.

Yayoi Kusama et Kishin Shinoyama. Photo par Kishin Shinoyama.

À l’âge de 26 ans, Kusama découvrit dans une librairie d’occasion de Matsumoto un livre sur Georgia O’Keeffe. Elle fut profondément touchée par la peinture de l’Américaine qui la renvoyait à sa propre expérience de paysages sans fin. Kusama avait en effet vécu, enfant, un moment d’une troublante transcendance au milieu d’un champ de fleurs. Elle s’y était sentie à la fois submergée et comme assimilée à son environnement – un point parmi d’autres dans une multitude de points, qui s’étendaient à l’infini, dans toutes les directions. Ainsi, elle entreprit en train un voyage de six heures vers Tokyo pour se procurer, à l’ambassade américaine, l’adresse de Georgia O’Keeffe (dans un exemplaire du Who’s Who), et lui envoya une lettre dans laquelle elle lui demandait conseil. La réponse, inespérée, la décida à partir pour les États-Unis en 1957 – d’abord à Seattle, puis à New York.

 

 

On pourrait avancer que chacune de ses innovations inspira à ses contemporains masculins des œuvres très similaires.

 

 

Travaillant bien souvent dans un état de grande pauvreté, Kusama se démenait sans relâche, trimballant ses immenses toiles jusque dans l’Upper East Side pour les proposer à l’exposition annuelle du Whitney, présentant son travail aux directeurs des plus grosses galeries, ou écumant les évènements mondains. Une énergie indispensable dans un monde de l’art paramétré pour faire avancer la carrière du mâle blanc. Son travail était déjà d’une stupéfiante originalité, notamment les premières œuvres de sa série Infinity Nets : de grandes toiles recouvertes d’un maillage serré de minuscules boucles de peinture blanche, se répétant à l’infini, comme un voilage de dentelle dépourvu de centre.

 

Pourtant, en 1959, l’exposition qu’elle parvint à monter à la Brata Gallery s’attira des commentaires élogieux. Son ami Donald Judd en loua l’originalité, écrivant que ses toiles étaient “fortes, conceptuellement avancées et très abouties”. Ce fut pour Kusama une période fertile : dans la décennie qui suivit, elle produisit ses premières sculptures molles, hérissées de formes phalliques, mais aussi son premier environnement immersif, recouvrant sol, murs et plafonds d’un papier peint à motifs imprimés. Apparurent aussi les œuvres annonçant ses futures “infinity mirror rooms”. On pourrait avancer que chacune de ses innovations inspira à ses contemporains masculins des œuvres très similaires – en 1966, Lucas Samaras exposa sa première Mirrored Room à la très en vue Pace Gallery, alors qu’elle-même, continuant de lutter pour la reconnaissance, venait de présenter à la R. Castellane Gallery la pièce tapissée de miroirs de son Kusama’s Peep Show. 

La sculpture “Shine of Life” (2019), au musée de Kistefos, en Norvège.

En raison de son engagement contre la guerre du Viêt Nam, Kusama conservait néanmoins un emploi du temps chargé, organisant des happenings pacifistes – et naturistes. Ses dispositifs “d’oblitération”, installés devant un public dans des galeries, ou mis en scène pour la caméra de cinéastes expérimentaux, exprimaient sa façon particulière de ne faire qu’un avec son environnement, recouvrant tout de ses motifs à pois. Elle prêchait l’amour : à la tête de sa Church of Self-Obliteration, elle célébra même, chez elle dans Greenwich Village, en 1968, le premier mariage gay sur le sol américain. La montée des conservatismes sous le mandat de Nixon vint polluer de son point de vue la scène artistique new-yorkaise.

 

 

En 1993, elle était la première femme, et aussi la première artiste individuelle à représenter le Japon à la Biennale de Venise. 

 

 

En 1973, à 44 ans, elle retourna donc au Japon, après quinze ans d’absence. Sa première grande exposition japonaise n’eut lieu qu’en 1982. Dans l’intervalle, elle s’était mise à écrire : de la poésie, des paroles de chanson et des romans (elle en écrira dix-neuf en tout). On peut dire que ce sont d’abord ses récits psychédéliques d’un Manhattan bohème, à la sexualité débridée, qui lui ont permis de réintégrer le giron culturel de son pays natal. À la charnière entre les années 80 et 90, ses toiles et sculptures sont aussi lisses et brillantes que certains produits fabriqués. L’épaisse peinture à l’huile qu’elle utilisait pour ses œuvres new-yorkaises des années 60 a cédé la place à l’acrylique, ses Infinity Nets et les motifs chatoyants de pois ou de formes organiques ont alors un aspect évoquant presque une production manufacturée. En 1993, elle était la première femme, et aussi la première artiste individuelle à représenter le Japon à la Biennale de Venise.

 

Son installation hypnotique était conçue comme une “boîte dans une boîte”. À l’intérieur d’une salle jaune recouverte du motif à pois était enfermée une petite pièce tapissée de miroirs, dont on pouvait apercevoir, à travers une lucarne, un champ infini de citrouilles jaunes tachetées de noir. Lors du vernissage, Kusama apparut dans la première salle vêtue d’une robe jaune à pois et d’un chapeau de sorcière assorti. Comme en écho à son intrusion illicite à la Biennale, plus d’un quart de siècle auparavant, elle tendait aux visiteurs des petites citrouilles mouchetées, les renvoyant de par le monde comme autant d’ambassadeurs. “Les citrouilles ne semblent pas inspirer beaucoup de respect aux gens”, expliquera-t-elle en 2002 dans son autobiographie. “Pourtant, elles m’ont toujours enchantée par leurs formes avenantes et charmantes. Ce qui m’a attirée surtout, c’est leur générosité, exempte de toute prétention. Ça, et la solidité de leur équilibre spirituel.”

 

Life of the Pumpkin Recites, All About the Biggest Love for the People, à compter du 14 octobre, place Vendôme, Paris.

Spirits of Aggregation, du 10 octobre 2019 au 31 janvier 2020, Yayoi Kusama Museum, Tokyo.

Du 9 novembre au 14 décembre 2019, David Zwirner, New York.

Du 2 mai 2020 au 1er novembre 2020, New York Botanical Gardens.

Lire aussi

    L'artiste Yayoi Kusama en couverture de Numéro art #5

    Découvrez les artistes et personnalités invités du nouveau Numéro art, en kiosque le 11 octobre, et toute l'actualité artistique jusqu'au mois de février 2020.

     

    >> COMMANDEZ VOTRE NUMERO ART #5 <<

     

    Pour son 5ème opus disponible à partir du 11 octobre, Numéro art propose quatre couvertures exceptionnelles : d’abord, l'artiste culte Yayoi Kusama photograpghiée par le légendaire Kishin Shinoyama dans son atelier de Tokyo. La Japonaise prend d'assaut la Place Vendôme pendant la FIAC et sera célébrée par une nouvelle exposition très prochainement chez David Zwirner.  Puis, un hommage à Francis Bacon, dont l'exposition au Centre Pompidou est déjà le succès de la rentrée. Le clown tueur du film Ça (actuellement sur les écrans), l'acteur Bill Skarsgård, a accepté d'incarner pour Numéro art les personnages tourmentés de l'artiste britannique sous l'objectif de Tim Richardson. L'artiste radical et très secret Wade Guyton a quant à lui accepté d'être photograpié par Pierre-Ange Carlotti (auteur du calendrier des Dieux du Stade 2019) à New York. Wade Guyton sera à l'honneur en novembre au Ludwig Museum avec une rétrospective très attendue. Enfin, la méga-star californienne Sterling Ruby dont les incursions dans l'univers de la mode ont déjà marqué les esprits a accueilli le photographe Reto Schmid au sein de son gigantesque atelier de Los Angeles pour une visite exclusive. L'Américain vient de connaître le succès à Frieze London avec une double exposition : dans l'espace de Britannia Street et sur le stand de Gagosian.

     

    Numéro art #5, c’est aussi toutes les autres personnalités et évènements qui vont compter jusqu'en février 2020, et notre TOP 40 des expositions à ne pas rater. Au programme : Giuseppe Penone au Palais d'Iéna pendant la FIAC, le succès mondial du trap marocain vu par des artistes, Charlotte Perriand à la Fondation Louis Vuitton, une interview exclusive et sans tabou de Marc Glimcher, le président de la très puissante Pace Gallery, Peter Hujar au Jeu de paume...

     

    Numéro art #5, c’est surtout des créations originales produites par des artistes internationaux : une célébration en images de l'anniversaire de la chute du mur de Berlin par Tobias Zielony, la culture de banlieue revisitée à Marseille par Sara Sadik, un portfolio exclusif de l'artiste d'origine indienne Chitra Ganesh, et une collaboration entre le photographe Winter Vandenbrink et le performer Paul Maheke autour d'une performance qui sera dévoilée en novembre à New York pendant le festival Performa.

     

    >> COMMANDEZ VOTRE NUMERO ART #5 <<

  • 14
    Art

    Dans la forêt de Giuseppe Penone, artiste invité du Palais d'Iéna

  • 11
    Art

    Le meilleur des expositions en galerie avec Paris Avant Première

loading loading