03 Octobre

La foire Frieze célèbre les femmes artistes avec “Social Work”

 

La foire Frieze qui se tient du 3 au 7 octobre à Londres accueille cette année une section dédiée aux femmes artistes de la décennie 80 dont le travail a permis de bâtir des structures de soutien pour celles et ceux qui les entouraient. Fatoş Üstek, Melanie Keen et Lydia Yee, trois curatrices travaillant à Londres, nous parlent de trois des artistes (dont Nancy Spero) présentées dans le cadre de Social Work, soulignant à quel point il est important, trente ans après, de réévaluer leur héritage.

Par Hettie Judah

“Crop Over”, une performance de Sonia Boyce, 2007, Manchester Art Gallery.

Sous le titre Social Work, la foire de Frieze accueille dans une section dédiée une dizaine de femmes, critiques et curatrices, qui rendent hommage à des femmes artistes de la décennie 80 dont le travail a permis de bâtir, en dehors d’un cercle restreint, des structures de soutien pour celles et ceux qui les entouraient. Elles travaillaient au sein d’organisations ou de coopératives dirigées par des artistes, et ont proposé de nouveaux modèles pour contourner les grandes institutions, alors sous domination masculine. Elles ont aussi mis en lumière les problèmes de représentation des minorités et l’insuffisante rémunération du travail féminin. Parmi ces artistes, il en est certaines dont la contribution culturelle à la décennie est largement passée sous silence, et d’autres – comme Sonia Boyce, aujourd’hui membre de la Royal Academy of Arts – qui ont bénéficié par la suite d’une reconnaissance plus importante. 

 

Durant ses dernières éditions, Frieze London a ainsi proposé différentes plateformse offrant à ces démarches vertueuses une belle visibilité. Au milieu des stands de galeries qui ont pignon sur rue, la foire consacrait en effet un certain nombre de sous-secteurs à un art produit ces dernières décennies avec fort peu d’estime pour les mœurs institutionnelles – pour ne pas dire avec un rejet pur et simple. En 2016, la section The Nineties revisitait, sous la tutelle d’un curateur (Nicolas Trembley), les artistes innovants des années 90 et les galeries qui les ont soutenus. L’an dernier, la section Sex Work, proposée par la curatrice Alison M. Gingeras, célébrait des artistes femmes des années 60 et 70, dont les investigations audacieuses sur des thématiques sexuelles avaient conduit à une censure de leur travail, vilipendé et interdit d’exposition.

 

Mais revenons à cette année. Fatoş Üstek, Melanie Keen et Lydia Yee, trois curatrices travaillant à Londres, nous parlent de trois des artistes présentées dans le cadre de Social Work, soulignant à quel point il est important, trente ans après, de réévaluer leur héritage – à l’heure où le travail des artistes femmes est encore largement sous-représenté dans les musées du monde entier et sous-évalué sur le marché de l’art. 

“Manuscript”, Ipek Duben, 2011.

“Manuscript”, Ipek Duben, 2011.

“Children of Paradise”, Ipek Duben, 2000-2011.

Fatoş Üstek, directrice et curatrice principale de la David Roberts Art Foundation (Londres), à propos de l’artiste turque Ipek Duben : 

 

Le travail d’Ipek Duben est d’une grande rigueur politique, explique Fatoş Üstek. C’est une artiste expérimentée, qui a beaucoup travaillé à cheval sur plusieurs continents, en se concentrant sur les problèmes d’identité, de représentation et de migrations.” Née à Istanbul en 1941, Ipek Duben part suivre des études d’art à la New York Studio School, avant de retourner en Turquie soutenir un doctorat d’histoire de l’art. À la fin de sa thèse, elle travaille aussi bien en tant qu’artiste qu’en tant que critique. Elle a en effet produit, conjointement à ses installations, sculptures, peintures, vidéos et livres d’artiste, un important corpus d’essais sur l’art et la pensée. Selon Fatoş Üstek, l’intérêt particulier qu’Ipek Duben porte aux conséquences humaines des bouleversements politiques et à la condition sociale des femmes rend son travail extrêmement pertinent aujourd’hui – au moment même où la Turquie est mise en tension à la fois par un régime politique autoritaire et par les migrations massives qu’ont entraînées des années de conflits sanglants en Syrie. “Ses œuvres sur les problématiques migratoires – installations vidéo, sculptures ou dessins – ont joué un rôle essentiel dans notre processus de sélection, poursuit la curatrice. Sa quête sur le thème des flux humains qui traversent les frontières est absolument actuelle, et très poignante.

 

“Licorice Black“, une performance de Sonia Boyce, Manchester Art Gallery.

Melanie Keen, directrice de l’Institute of International Visual Arts (Iniva), à propos de l’artiste britannique Sonia Boyce :

 

Melanie Keen reconnaît volontiers que la relation qu’elle entretient avec Sonia Boyce est à la fois “personnelle et institutionnelle”. La curatrice se souvient de l’effet “extrêmement puissant” qu’avaient produit sur elle les dessins à la craie et aux pastels de couleur de l’artiste, lorsqu’elle les a découverts dans les années 80 : “Je n’avais jamais vu, dans une œuvre d’art, des Noirs représentés comme elle choisissait de les montrer – les femmes noires en particulier.” Melanie Keen, alors étudiante au East Ham College of Technology, rencontre l’artiste (d’origine afro-caribéenne comme elle), venue faire une intervention dans le cadre d’un cursus préparatoire à ses études d’art. Elle devient “une sorte de mentor officieux” pour la future curatrice, révélant aussi ce besoin de solidarité que ressentaient les étudiants en art noirs dans l’Angleterre à cette période-là. En 2016, Sonia Boyce est la première femme noire à entrer à la Royal Academy of Arts, vénérable institution britannique, vieille de 250 ans, dirigée par des artistes, et qui “auto-sélectionne” l’élite artistique du pays. Née en 1962, l’artiste a consacré l’essentiel de sa carrière à dénoncer ce qui a si longtemps maintenu les femmes et les personnes de couleur à la porte de telles institutions, remettant en cause la légitimité de ceux qui décident de manière unilatérale quel type d’art sera montré – et vendu – au public dans le pays. Profitant du fait que Sonia Boyce est aujourd’hui une figure de premier plan de l’art britannique, Melanie Keen souhaite remémorer aux jeunes générations le travail pionnier accompli dans les années 80 par les autres artistes liés au mouvement british black arts : Keith Piper, Claudette Johnson, Lubaina Himid… “Ils ont mis sur la table un débat important : ce qu’implique le fait d’avoir, ou pas, une présence dans les institutions.

“South Africa”, Nancy Spero, 1981 © The Nancy Spero and Leon Golub Foundation for the Arts/Licensed by VAGA, New York, NY. Courtesy Galerie Lelong & Co.

Lydia Yee, curatrice principale à la Whitechapel Art Gallery, à propos de l’artiste américaine Nancy Spero :

 

Membre fondatrice de l’A.I.R. (“Artists in Residence”), première galerie à but non lucratif consacrée à des artistes femmes, ouverte à Brooklyn en 1972, Nancy Spero fut, selon Lydia Yee, “une artiste dont l’importance ne s’est réellement affirmée que dans les années 80”. L’artiste a d’abord travaillé à l’huile, puis de plus en plus fréquemment le collage et la gravure, explorant les représentations de la féminité à travers les époques et les cultures. Après ses War Series, réalisées entre 1966 et 1970, la violence des conflits – et en particulier la violence faite aux femmes – est devenue chez elle un thème récurrent. “Ces dernières années, explique la curatrice, la dimension politique de l’art s’est souvent traduite dans les œuvres sous une forme très littérale de représentation, par la photographie ou la vidéo. Nancy Spero démontre aussi, il me semble, qu’il y a une autre manière d’aborder l’aspect politique : chez elle, il reste figuratif, mais puise aussi dans l’imaginaire et s’inspire de nombreuses esthétiques différentes.” L’image que l’on peut retenir de la scène artistique new-yorkaise des années 80, c’est celle d’un marché en surchauffe, dominé par une masculinité triomphante : Jean-Michel Basquiat, Jeff Koons, Julian Schnabel, mais aussi les artistes cool de la pictures generation. Nancy Spero détonnait dans ce contexte. “Même si elle était consciente de la domination masculine dans la pratique à l’huile, elle a continué à peindre et à travailler sur la figuration”, rappelle Lydia Yee. Son travail a donné à “la génération montante la liberté de recourir au collage, au travail de la main et à un répertoire d’images beaucoup plus personnel”.

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