08 Juin

Sexe, mystique et vieux matelas... 4 expositions à ne surtout pas rater

 

Les vies tourmentées de Soufiane Ababri, les étranges paysages de Julie Beaufils, le “Dictionnaire critique” de Georges Bataille, les sculptures de Jorge Pedro Nuñez... Numéro a fait le tour des galeries parisiennes pour finalement sélectionner quatre expositions à ne manquer sous aucun prétexte.

Par La rédaction

Soufiane Ababri, Bed work (2017-2018), color pencil on paper.

Soufiane Ababri, Bed work (2017-2018), color pencil on paper.

Les dessins politico-érotiques de Soufiane Ababri à la galerie Praz Delavallade

 

Pénis apparent sous un kilt, scène de vie dans un supermarché ou violences policières… Entre Paris et Tanger, l’artiste fait le portrait d’une société à travers celui de ses amants, amis ou famille et brandit l'étendard de l'homosexualité quand son pays d’origine continue de la condamner. 

 

Pour sa première exposition parisienne, l’artiste marocain Soufiane Ababri (1985-) nous plonge dans son intimité avec ses Bed Works. En suivant un protocole simple : dessiner depuis son lit, il représente le quotidien de deux sociétés, marocaine et française, avec humour et gravité. 

 

Des cimaises rose bonbon baignent la galerie Praz Delavallade, sur lesquelles trois grands miroirs affichent en lettres rose : « Despite of appearances we like pink ». Si l’on s’en tient aux apparences justement, on voit surtout des dessins de couples gays dans des postures érotiques, le torse poilu, en pleine action ou s’embrassant dans des intérieurs chatoyants. Marocains ou blancs, leurs corps sont musclés, leur sexe triomphant et leurs pommettes rosées… Pourtant si l’on s’approche de plus près, on est impressionné par des détails qui révèlent une autre dimension du travail de Soufiane Ababri, bien plus politique. 

 

Le rose bonbon naïf de la galerie renvoie en réalité au triangle rose que devaient porter les homosexuels masculins déportés sous le régime nazi… D’autres dessins, eux, dénoncent des bavures policières au Maroc où l’homosexualité est prohibée, mais aussi en France avec, entre autres, la mort d’Adama Traoré en 2016 ou l’affaire Théo. En partageant ces vies tourmentées (Haunted Lives), Soufiane Ababri garde en mémoire l’histoire tumultueuse qu’ont connu les homosexuels, mais aussi l’ensemble des minorités victime de discrimination. Qu’il représente un poster de France Gall accroché dans la chambre d’un homosexuel blond ; le sigle Adidas sur la casquette d’un fumeur dans la rue ou une procession religieuse marocaine, il s’empare des codes sociaux (virilité exacerbée, vêtements, iconographie gay), et nous renvoie à nos propres préjugés, un peu comme ses miroirs rose bonbon. 

 

Haunted Lives de Soufiane Ababri jusqu’au 16 juin 2018 à la galerie Praz Delavallade, 5 Rue des Haudriettes, Paris III.

 

Marthe Rousseau

A gauche : Donald Judd, Untitled, 1991, huile sur contreplaqué et aluminium. A droite : Guido Reni, Saint Jerôme, vers 1605-10, huile sur toile.

A gauche : Frank Stella, D. Scramble : Ascending Green Values/ Ascending Spectrum, 1978, Acrylique sur toile. A droite : Artiste inconnu, statue représentant un jeune homme nu, probablement le dieu Apollon, IIème siècle, marbre blanc.

Hommage à Georges Bataille chez Gagosian

 

Jusqu’au 28 juillet, la Gagosian Gallery de Paris présente Critical Dictionary : in homage to Georges Bataille, une exposition qui établit des dialogues inédits et inattendus entre 17 œuvres d’époques et de styles variés pour apporter de nouveaux angles de lecture. Cette exposition rend hommage au Dictionnaire critique, une rubrique récurrente de la revue Documents (1929-1931) animée par Georges Bataille et des dissidents du surréalisme et dont le but est de libérer les mots des définitions théoriques des dictionnaires traditionnels pour les ouvrir à de nouveaux sens. Suivant le même principe, la Gagosian Gallery pousse le regard à s’affranchir des analyses habituelles de ces œuvres.

 

Ainsi, grâce à la lumière des néons de Dan Flavin, les vibrations d’une toile abstraite d’Helen Frankenthaler deviennent plus évidentes. Associé à une peinture religieuse de Guido Reni représentant Saint Jerôme, la sculpture minimaliste rouge vif de Donald Judd se dote d’une dimension spirituelle. Comme le fond or de la vierge à l’enfant de Paolo Schiavo, la sculpture Chamber 3 d’Anish Kapoor, composée d’un bloc de marbre immaculé et creusé d’alcôves dorées, représente l’immatérialité. Dans la lignée de Georges Bataille et de son enquête sur le sens des mots, l’exposition délivre les œuvres exposées de leurs sens premiers et encourage le spectateur et sa subjectivité à en trouver de nouveaux.

 

Critical Dictionary : in homage to G. Bataille, jusqu’au 28 juillet, Gagosian.

 

Henri Delebarre

Sans titre, 2017, huile sur toile.

Une heure, Julie Beaufils, 2018, huile et graphite sur toile.

Les crépuscules abstraits de Julie Beaufils à la galerie Balice Hertling

 

C’est sur les 280 pages du Rayon Vert de Jules Verne que Julie Beaufils a jeté son dévolu. Pour ses nouvelles œuvres, la jeune femme s’est inspirée du roman sentimental de 1882 et du fameux phénomène optique nommé rayon vert, une furtive lueur émeraude générée par le soleil apparaissant ou disparaissant derrière la ligne d’horizon. Jusqu’au 13 juillet prochain, l’artiste française de 31 ans expose à la galerie Balice Hertling (Paris IIIe), La Plage réunit des toiles enfermées entre conscient et inconscient, éveil et coucher, abstraction et figuration. 

 

Les toiles de Julie Beaufils sont structurées de façon géométrique. Au premier regard, on aperçoit les limites d’une plage, d’un ciel et d’un vaste océan dans lequel un astre plonge parfois. Mais, peu à peu, les espaces se confondent. Au second regard, la toile se métamorphose. L’horizon semble flou et la perspective nébuleuse. Tantôt croquis semblables à des dessins d’Ingres, tantôt dégradés de couleurs délicats, les toiles élégantes de Julie Beaufils s’inspirent du Bokashi, une technique japonaise d’impression sur papier. Il s’agit de faire varier la clarté d’une seule et même couleur en appliquant manuellement une gradation d'encre sur une planche humide. De ses toiles trempées surgissent alors des paysages à l’exotisme incertain. Car Julie Beaufils ne respecte pas les codes d’une carte postale tropicale aux couleurs vermeilles. Elle préfère un bleu froid, un beige neutre mais également un leitmotiv : la forme circulaire. Comme un soleil qui n’atteint jamais son zénith, cette boucle fermée agit en repère, d’abord une allégorie de l’inconscience, ensuite la frontière entre le jour et la nuit et, enfin, la naissance de ce fameux rayon vert, jonction entre la figuration et l’abstraction.

 

Depuis qu’elle a quitté les Beaux-Arts et décroché son diplôme d’Arts plastiques à l’université de Californie du Sud, Julie Beaufils expérimente. Dans ses œuvres précédentes, elle critiquait le consumérisme adolescent à travers le prisme de la culture télévisuelle. Fruit de deux années de travail, La Plage de Julie Beaufils propose un champ de couleurs vibrant et brumeux, une plage en apesanteur dans lequel l’exotisme en dégradé est seulement envisagé.

 

La Plage, Julie Beaufils, jusqu’au 13 juillet, Galerie Balice Hertling, 239 rue Saint-Martin, Paris IIIe.

 

Alexis Thibault

 

 

Vue de l’exposition Lavas y Magmas à la galerie Crèvecœur.

Vue de l’exposition Lavas y Magmas à la galerie Crèvecœur.

Les sculptures ready-made de Jorge Pedro Nuñez à la galerie Crèvecœur

 

À travers une nouvelle série de sculptures façon ready-made, Lavas y Magmas, Jorge Pedro Nuñez opère un processus méticuleux de déconstruction et d'imbrication d'objets du quotidien avec du plâtre : une raquette en spirale suspendue, un étendoir à linge érigé en antenne, des tableaux en emballages plastiques, ou encore des photographies encastrées dans les ressors d'un matelas. Démantelées puis enchevêtrées, ces objets forment des sculptures évoquant autant l'art minimal (formes géométriques, matériaux industriels) que l'art optique et cinétique (jeu de perspective et d'illusion, avec la répétition des formes). Pour sa quatrième exposition à la galerie Crèvecoeur, l'artiste propose ainsi des œuvres nettement plus austères et abstraites que ses précédentes, à l'instar de son installation The Watts Towers (un empilement anarchique d'objets électriques).

 

La nouvelle collection de structures de Jorge Pedro Nuñez, Lavas y Magmas, est visible à la galerie Crèvecœur, 9 rue des Cascades (Paris 10e), jusqu'au 9 juin.

 

Antoine Ruiz

Vue de l’exposition Lavas y Magmas à la galerie Crèvecœur.

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