30 Novembre

Comment General Idea a marqué l’art avec des phoques en peluche

 

Créé à l’aube des années 70, ce collectif canadien déploya son ironie kitsch à travers des performances et des sculptures. L’une des plus fameuses, intitulée Fin de siècle,représente trois phoques en peluche à la dérive sur une banquise de polystyrène. Une source d’inspiration intarissable pour ses héritiers.

Par Eric Troncy

“Fin de siècle” (1994) de General Idea. Tirage chromogène (Ektachrome), 79 x 55,7 cm, édition de douze exemplaires plus trois épreuves d’artiste, signés et numérotés.

Le vent froid qui souffle sur Numéro pour cette édition de novembre dédiée au voyage réveille le souvenir d’une œuvre historique et d’un collectif d’artistes qui se forma exactement il y a cinquante ans. L’œuvre en question n’y figure pas, mais elle a la particularité d’inspirer régulièrement les nouvelles générations d’artistes qui en livrent des covers, des reprises, comme pour les hits de la pop music. Étrange, pour une œuvre faite de plaques de polystyrène et de trois phoques en peluche.

 

General Idea, ce sont trois hommes qui se sont rencontrés à Toronto en 1969 au Théâtre Passe Muraille, dans les locaux du collège Rochdale, lors des répétitions de la pièce Home Free de Lanford Wilson. Ces trois hommes – Michael Tims (né le 18 juin 1946 à Vancouver, en Colombie-Britannique) ; Ron Gabe (né le 23 avril 1945 à Winnipeg, dans le Manitoba) et Slobodan Saia-Levy (né le 28 janvier 1944 à Parme, en Italie) – ont habité ensemble quasi instantanément, et, chacun ayant auparavant produit, de son côté, quelques œuvres ou expérimentations artistiques, ont alors commencé à créer à trois. Du “mail art”, essentiellement, auquel s’ajoute une active fréquentation des soirées festives de la contre-culture canadienne : les trois étaient particulièrement connus pour soigner leurs entrées dans ces fêtes, entrées inévitablement théâtrales puisqu’après tout, c’est dans un théâtre qu’ils s’étaient rencontrés. On dit que le nom General Idea, qui devint le leur au début des années 70, fut inspiré par la General Motors, mais Michael Tims explique que “General Idea était le nom de l’un des premiers projets que nous avons présentés, mais nul ne le comprit et tout le monde crut que c’était le nom du groupe”.

 

Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’ils prirent rapidement des pseudonymes : Michael Tims devint AA Bronson, Ron Gabe devint Felix Partz et Slobodan Saia-Levy, Jorge Zontal. L’une de leurs premières œuvres prit la forme d’un concours de beauté : pour Le Concours Miss General Idea, en 1971, ils adressèrent à 16 artistes nord-américains des formulaires et règlements ainsi qu’une robe de couleur marron : il convenait pour chaque artiste d’envoyer huit photographies d’eux-mêmes posant dans la robe en question. Treize d’entre eux participèrent, et le vainqueur, Marcel Dot, fut célébré comme il se doit lors d’une soirée de gala au musée des Beaux-Arts de l’Ontario. Ce concours de beauté offrit une structure provisoire à leur œuvre jusqu’en 1984, avec la création d’un Pavillon Miss General Idea qui rappelle que deux d’entre les trois artistes firent des études d’architecture.

“P Is for Poodle” (1983-1989) de General Idea. Laque sur vinyle, 200 x 160 cm.

Au début des années 70, General Idea se lança dans l’aventure intrépide de la publication d’un magazine qu’il intitula File Megazine (une version déformée du célèbre magazine Life). Les 26 numéros publiés entre 1972 et 1989 résonnent aujourd’hui de manière amusante, tandis que les grosses galeries de l’industrie de l’art se dotent elles aussi de magazines pour faire la promotion de leurs activités sans passer par le détour encombrant de la critique ou d’une évaluation incontrôlable. File Megazine ne fit pas uniquement la promotion de General Idea, mais aussi celle d’artistes parfaitement fictifs tels que Dr. Brute ou Mr. Peanut, et, à la vérité, semble s’inscrire dans la jeune tradition des magazines d’avant-garde lorgnant vers le glamour et le mainstream inaugurée par Andy Warhol avec son magazine Interview lancé en 1969. Comme le dirent les membres de General Idea : “Nous voulions être célèbres, séduisants et riches. Ce qui veut dire que nous voulions être artistes, et nous savions que si nous étions célèbres et séduisants, nous pourrions dire que nous étions artistes, et nous le serions. Nous n’avons jamais eu le sentiment que nous avions à produire du grand art pour être de grands artistes. Nous savions que le grand art n’apporte pas le charme et la célébrité.

 

Leur collaboration dura vingt-cinq années, jusqu’à ce que, en 1994, le sida emporte Ron Gabe et Slobodan Saia-Levy, à quatre mois d’intervalle. Dès la fin des années 80, leur œuvre fut intimement bouleversée par l’apparition de cette maladie, et, en 1987, ils détournèrent le célèbre Love du peintre américain Robert Indiana en un Aids d’autant plus dérangeant qu’il devenait papier peint, logo et communication. Ce sont ces œuvres qui sont exposées en ce moment à la galerie Maureen Paley de Londres, mais celle qui nous occupe est en vérité l’une des toutes dernières de leur collaboration. Intitulée Fin de siècle (1990), elle fut présentée dans l’exposition itinérante qui porte le même titre en 1992 et 1993, puis à Paris en 1994 dans l’exposition collective L’Hiver de l’amourorganisée par le magazine Purple au musée d’Art moderne de la Ville de Paris.

 

“Nightschool” (1989) de General Idea. Laque sur vinyle, 225.4 x 160 cm.

Cette œuvre incroyable est constituée d’un minimum de 300 plaques de polystyrène de 120 sur 240 cm chaotiquement entassées de manière à créer l’impression d’une banquise. Sur cette banquise, les trois artistes ont, en quelque sorte, livré leur dernier autoportrait en plaçant sur les plaques blanches trois bébés phoques en peluche... Cette œuvre aux proportions spectaculaires reprend à son compte un tableau du peintre allemand Caspar David Friedrich (1774-1840) intitulé Das Eismeer(La Mer de glace), réalisé en 1823-1824, fidèle en tout point à la démesure de la nature et à son opposition avec la petitesse des hommes qui caractérise son œuvre. Il n’y a ni hommes ni  animaux dans l’œuvre de Friedrich, et l’inclusion des trois bébés phoques dans la version de General Idea l’entraîne du côté des vitrines des musées d’histoire naturelle. Elle l’entraîne aussi vers divers horizons d’interprétation qui s’entrecroisent. Ainsi la présence de ces phoques peut-elle inviter à une lecture très littérale de l’œuvre, contemporaine d’une époque où les écologistes tentaient d’alerter sur la condition et la préservation de ces animaux, tandis que le gouvernement canadien incitait financièrement à leur extermination pour cause de surpopulation. Elle peut aussi, dans le contexte d’une œuvre marquée par la maladie, former un portrait des trois artistes abandonnés sur un morceau de banquise à la dérive les entraînant vers leur perte dans une indifférence générale. Ils s’exprimèrent à ce sujet, Slobodan Saia-Levy déclarant notamment que : “Il est plus facile de vendre ‘Sauvez les phoques’ ou ‘Sauvez les enfants atteints du sida’, parce qu’ils sont plus mignons que trois homosexuels entre deux âges.

 

L’an passé, c’est Lili Reynaud-Dewar qui présentait dans sa mémorable exposition Lady to Fox à la Galerie Clearing de Bruxelles une interprétation de cette même pièce, pareillement composée de plaques de polystyrène méchamment entassées formant banquise.

 

Dans les deux cas, les trois phoques en peluche avaient disparu, mais l’intention de produire une cover version de ce “hit” de General Idea était bien identique : comment ne pas songer en effet au destin des grands airs pop face au semblable engouement d’artistes aussi différents que Huyghe et Reynaud-Dewar pour une même œuvre ? Deux artistes, a fortiori, chez qui la citation n’est pas une stratégie ordinaire, et encore moins la “reprise” de l’œuvre d’un autre. Quelque chose, en effet, dans cette Fin de siècle de General Idea
atteint probablement à l’universel et à l’intemporel, et sait s’imposer sans que prévalent l’époque ni le temps. Autant de caractéristiques qui, à bien y réfléchir, ne s’appliquent qu’aux chefs-d’œuvre.

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