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14 Octobre

Dans la forêt de Giuseppe Penone, artiste invité du Palais d'Iéna

 

Le Palais d'Iéna accueille, durant la FIAC, une œuvre monumentale de Giuseppe Penone, “Matrice di linfa”, présentée par la Galerie Marian Goodman. Voyage au cœur du domaine forestier de ce maître italien qui, depuis les années 60, a marqué de son empreinte l'histoire de l'art. Ses œuvres, réalisées à partir d'arbres, de pierres et de traces de son propre corps, invitent à une refondation des liens entre l'homme et la nature. 

Par Thibaut Wychowanok, Photos par Lukas Wassmann

À l'ombre d'un pommier sauvage, Giuseppe Penone prépare son œuvre. Un grand drap blanc entreposé dans sa villa, nichée dans la montagne à quelques kilomètres de Turin, se déploie désormais dans le jardin, sur une table en pierre irrégulière longue de dix mètres. L’artiste sélectionne avec tendresse quelques branches et feuilles. Il les frotte vigoureusement, d’abord sur sa main – inspire leur odeur – puis sur le tissu, éclaboussé par la vitalité de la chlorophylle. Les traces verdoyantes fécondent le tissu. Leurs étreintes engendrent des figures abstraites, des lianes se transformant en arbres. C’est une forêt, à l’image de celle de seize hectares que comprend la propriété. Pourtant, Penone imite moins l’image que nous renvoie la nature que son processus vital. La chlorophylle irrigue le drap comme elle irrigue les branches de l’arbre pour lui faire atteindre la lumière du ciel. 

Giuseppe Penone pose à côté de son œuvre inaugurale de 1968, reproduite dans sa forêt près de Turin. Il a maintenu le tronc d'un arbre avec sa main, moulée en acier. La croissance lente de l'arbre est marquée par cette présence, le tronc adaptant son parcours.

Un arbre fixe dans sa structure chaque instant de son existence, expliquait l’artiste à l’occasion de sa grande exposition dans les jardins du château de Versailles, en 2013. La forme de son développement correspond à une nécessité vitale. Dans un arbre, il n’y a pas une seule branche inutile. Cela fait de l’arbre une sculpture parfaite.” Dans une œuvre inaugurale de 1968, reproduite par l’artiste à quelques pas de là, Penone a maintenu le tronc d’un jeune arbre avec sa main, moulée en acier. La croissance lente de l’arbre est marquée par cette présence, le tronc adaptant son parcours. “J’utilise mon corps comme un outil ”, sourit le septuagénaire à l’évocation de son œuvre. Un outil qui travaille à la réunion de la vie animale et végétale, outil d’une pensée animiste pour laquelle l’univers forme un tout partageant une même matière, une même énergie.

L'artiste italien entrepose certaines de ses oeuvres à proximité de sa villa, dans les montagnes.

 

Cette refondation des liens entre l’homme et la nature, décousus par la société industrielle, s’est initiée dès les années 60. Né en 1947 dans un petit village du Piémont, Giuseppe Penone est fils et petit-fils d’agriculteur. S’il suit des cours à l’école des beaux-arts de Turin, il se distingue rapidement de l’art minimal en vogue fasciné par les matériaux industriels. Son attrait pour les matières brutes et son approche corporelle de l’art, influencée par le théâtre de Grotowski, suscite la curiosité de Germano Celante.

Le voilà, très jeune, affilié à l’arte povera théorisé par le critique d’art.Mon travail était la conséquence logique d’une pensée qui rejetait la société de consommation et qui recherchait les relations d’affinité avec la matière”, expliquera-t-il. Penone effectue alors un travail-manifeste : l’Italien creuse une poutre de bois pour retrouver dans ses nervures l’arbre originel. Le geste sauve la poutre de son statut d’objet pour la rendre à la nature, et inverser le processus séculaire de séparation.

En contrebas de sa villa, une source forme un plan d'eau infesté de moustiques.

Penone est assis sur une stèle adossée au pommier sauvage. Le soleil tape dans ses yeux noirs et habités. Seules quelques pattes d’oie trahissent son âge, évoquant les anneaux de croissance des arbres, un des motifs de son travail. 

La base d'un arbre prête à être moulée pour les besoins d'une nouvelle œuvre.

Au Palais d’Iéna, pendant la FIAC, il présente Matrice di linfa (Matrice de sève), sculpture de 43 mètres de long. Un conifère centenaire de la vallée des Merveilles dans les Alpes, qu’il a coupé en longueur et creusé pour en extraire les anneaux. Une résine rouge se déploie, fluctuant selon les creux et les arrondis du tronc-paysage. L’artiste y a placé des éléments en terre cuite portant l’empreinte de son corps. “La sculpture est le travail de la matière, du mou, du dur, du solide, du fluide… Mais si on y réfléchit, tout est fluide. Rien n’est stable ni fixe. C’est évident pour un arbre, beaucoup moins dans notre culture pour une pierre. Les découvertes scientifiques confirment pourtant cette intuition ancestrale : les objets inanimés sont aussi animés que les végétaux et les animaux.” Animus, en latin, exprime l’âme et l’esprit.

Dans les années 80, il initie la série Essere fiume (Être fleuve) : des pierres taillées comme celles ramassées le long des torrents, la main de l’artiste reproduisant l’action du fleuve sur la vie minérale. “Ce n’est plus aussi facile de trouver des pierres. Il faut un permis pour les ramasser au bord de l’eau. Surtout, j’ai besoin de roches très homogènes pour ne pas qu’elles cassent lorsque je les installe sur les arbres.” Leurs branches accueillant une pierre évoquent une figure humaine. “La pierre est le cerveau de l’arbre. Le cerveau est associé à la réflexion logique représentée par la géométrie et les mathématiques. Or, une pierre est constituée de cristaux, et donc de formes géométriques et mathématiques.

Un grand drap blanc se déploie dans le jardin, sur une table en pierre irrégulière longue de dix mètres. L'artiste sélectionne quelques branches et feuilles pour les frotter vigoureusement. Les traces verdoyantes fécondent le tissu.

Mains dans le dos, Penone traverse sa forêt-atelier. Évoque ses terres achetées au prix du kilo de pommes de terre, les mélèzes, les saules, les chênes. Plus bas, une source forme un plan d’eau infesté de moustiques. L’artiste, l’artisan, le paysan, observe. “L’œuvre d’art est fondée sur la stupeur, écrivait-il. La stupeur est un mot, qui dans un sens très fort, veut dire l’émerveillement. Si on n’a pas cette capacité d’être émerveillé par les choses du monde, on ne peut pas créer une œuvre.

 

Matrice di linfa, présentée par la Galerie Marian Goodman dans le cadre de la FIAC, du 15 au 27 octobre, Palais d’Iéna, Paris.

 

 

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