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“Je me sens perpétuellement en décalage avec les tendances.” Rencontre avec l’artiste Matthew Lutz-Kinoy

 

Cet Américain à la curiosité insatiable explore toutes les disciplines créatives, de la peinture à la mode. Au MoMA, il rejoue une pièce du metteur en scène culte Shuji Terayama.

Matthew Lutz-Kinoy par Ilya Lipkin

Quand on regarde Matthew Lutz-Kinoy réaliser ses grandes peintures qui figurent (parfois) des personnages mythologiques, c’est un peu comme si cela coulait de source. C’est rapide. Il sait exactement ce qu’il fait et où il va. Pourtant il refuse délibérément de s’enfermer dans un médium. Non par réaction, mais simplement parce que sa curiosité est panoramique. Il aborde constamment de nouveaux territoires. Costumes, déguisements et mode (il coopère avec les stylistes d’Eckhaus Latta) sont les éléments de ses diverses performances qui sont souvent collaboratives. En mars, au New Museum de New York, c’est en compagnie du producteur Sophie (alias Samuel Long avec qui il avait fondé un groupe) qu’il construit une lecture sur l’influence de la musique pop contemporaine. Au MoMA PS1, en avril, c’est avec l’artiste Tobias Madison qu’il rejouera une pièce du metteur en scène japonais culte et queer Shuji Terayama. Cet été, à Naples, il va investir de ses masques en céramique l’incroyable Palazzo Donn’Anna chargé de mystérieuses légendes et qui se situe en face du Vésuve. Nous avons rencontré Matthew Lutz-Kinoy dans son nouvel atelier de Los Angeles. 

Coffee Table Memories, x-folio (2014) de Matthew Lutz-Kinoy, acrylique sur toile imprimée, 241,3 x 142,2 cm.

Numéro : Quel est votre parcours ?

Matthew Lutz-Kinoy : J’ai étudié à la Cooper Union School of Art, dans l’East Village, puis à l’Académie royale d’Amsterdam.

 

Qui vous a inspiré ?

En grandissant à Brooklyn, certainement Keith Haring. Je me souviens d’être passé, dans la voiture familiale, devant sa fresque Crack Is Wack. Plus tard, j’ai vu ses œuvres au Centre LGBT du West Village. Et, plus récemment, ses céramiques peintes. En lisant les textes de John Giorno aussi, sur ses sexcapades dans New York dans le livre de José Esteban Muñoz, je me suis senti défaillir. Les souvenirs biographiques partagés dans un récit autour d’un lieu m’intéressent toujours. La station de métro de Prince Street a été pour moi une sorte de lieu rituel du passage à l’âge adulte. Lire les textes de Giorno sur ses relations sexuelles avec Keith Haring dans les toilettes de cette station m’a aidé à situer mon être corporel dans une chronologie d’événements.

 

Votre production va de la performance à la sculpture, en passant par bien d’autres techniques. Pour quelle raison ?

Je pense qu’il est important de se remettre en question, soi et le monde autour de soi. Et puis, on ne tombe pas amoureux tous les jours, alors quand vous découvrez une texture, une couleur, une durée, une image qui vous attirent, il est important de les explorer. Quand je travaille l’argile, la matière évolue constamment. Une œuvre s’enrichit à mesure qu’on développe une relation plus étroite avec la réalité physique du travail. Je ne crois pas que l’identité et le langage créatifs soient liés à des matières, mais plutôt aux méthodes dont on se sert pour manipuler ces matières et communiquer à travers la forme.

 

Loose Bodies (2013) de Matthew Lutz-Kinoy, tempera et fusain sur papier journal, 265 x 99 cm.

Courtesy of Freedman Fitzpatrick. Collection of Pierpaolo Barzan

Vous venez d’exposer en solo, à Los Angeles, une vaste installation occupant la totalité de la galerie, et qui portait sur des thèmes écologiques. Pouvez-vous nous en parler ?

L’exposition est intitulée To Satisfy the Rose. Dans un jardin, la rose est la fleur la plus fragile et la plus gourmande en eau. Elle en a besoin pour déployer ses somptueux pétales. Depuis que j’ai déménagé à Los Angeles, je ne veux plus de roses dans mon jardin, à cause de la sécheresse et de l’avancée du désert. J’ai décidé d’installer dans la galerie une peinture représentant une vague de l’océan, symbole de notre avenir à l’eau dessalée.

 

La notion d’exposition est-elle importante pour vous ? Comment l’envisagez-vous ?

J’envisage la salle d’exposition comme une scène. Les éléments présents dans la salle doivent guider le spectateur à travers une dramaturgie. J’ai organisé ma plus récente exposition comme si quelqu’un récitait un recueil de poèmes dans un jardin public, chaque chapitre étant lu à un endroit différent, au bord d’un lac, en variant les éléments du paysage, de l’après-midi au coucher du soleil.

 

Avez-vous le sentiment d’appartenir à une nouvelle génération d’artistes, à un groupe particulier ?

Non. Je me sens perpétuellement en décalage avec les tendances ou les motifs du moment. Je me reconnais dans des formes plus traditionnelles. Avec l’histoire, on n’est jamais seul.

 

À qui vous adressez-vous ?

Je n’ai de dialogues intenses qu’avec trois artistes : James English Leary, Natsuko Uchino et Chelsea Culp. Et à travers mes œuvres, j’ai envie de m’adresser à un public très étendu parce qu’on obtient des résultats intéressants quand on parle à des étrangers.

 

 

Rotting Wood, the Dripping Word de Matthew Lutz-kinoy et Tobias Madison,

les 23 et 24 avril au MoMA/PS1, New York. 

Matthew Lutz-Kinoy est représenté par la Galerie Freedman Fitzpatrick.

Propos recueillis par Nicolas Trembley

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