17 Septembre

“Comme Warhol, on m'a accusé de détourner la culture populaire.” Rencontre avec Takashi Murakami

 

Après avoir fait sensation avec ses œuvres inspirées par l’univers du manga et par la pop culture japonaise, Takashi Murakami fit figure de pionnier en collaborant avec la mode. Il poursuit aujourd’hui cette démarche iconoclaste en cosignant des expositions avec le créateur Virgil Abloh. Rencontre.

Propos recueillis par Dan Thawley, Portrait Sofia Sanchez & Mauro Mongiello

“The Lion of the Kingdom that Transcends Death” (2018) de Takashi Murakami. Acrylique sur toile montée sur panneau d’aluminium, 150 x 300 cm. À découvrir chez Gagosian Hong Kong dès le 20 septembre.

Depuis le milieu des années 90, le travail de Takashi Murakami interroge les grandes tendances populaires et les croisements entre culture japonaise et culture occidentale, à travers ses “transmogrifications” lisses et brillantes, à la fois transpositions et métamorphoses de peintures, de dessins animés ou de mangas, mais aussi de fantasmes sexuels et de phénomènes sociétaux propres au Japon. À 56 ans, il continue d’explorer les façons de diffuser son message “superflat”, en collaborant notamment avec des pointures du monde de la mode ou de la musique : Issey Miyake, Marc Jacobs (lorsque ce dernier était chez Louis Vuitton), Pharrell Williams ou encore Kanye West. Mélangeant, comme à son habitude, cultures élitiste et populaire, sa dernière collaboration consiste en une série de peintures et de sculptures mêlant intimement les symboles japonais emblématiques de son univers et le vocabulaire graphique de l’Américain Virgil Abloh, designer, DJ et directeur de création, dont le premier défilé pour l’homme de Louis Vuitton était dévoilé en juin, à Paris, quelques jours après l’ouverture de l’exposition chez Gagosian, à Paris, (la première présentation avait eu lieu à Londres en février), ce qui n’a fait qu’accroître de façon exponentielle la médiatisation de leur collaboration. Une troisième édition est prévue à Los Angeles en octobre prochain, pour le plus grand plaisir de toute une génération d’inconditionnels du superflat, dont Abloh lui-même.

 

NUMÉRO : Comment vous avez découvert le pop art ?

TAKASHI MURAKAMI : Avant la Seconde Guerre mondiale, Paris était le centre de la vie artistique, attirant beaucoup d’artistes très en vue. Après la guerre, l’expressionnisme abstrait est apparu aux États-Unis. Quant au pop art, c’est l’extraordinaire prospérité de l’Amérique après la victoire de 1945 qui a favorisé son essor dans les années 60 et 70, et lui a littéralement permis de “pop up”, c’est-à-dire d’émerger. Au Japon, après la défaite, je crois que nous regardions le pop art avec envie. Certes, la bulle économique a commencé à enfler, mais après une croissance extrêmement rapide elle a tout de même fini par éclater, et par s’aplatir. C’est en observant cela d’un point de vue critique que j’en suis arrivé à ce concept de superflat, de “super aplati”. Il renvoie à un aplatissement de la culture. Lorsque vous me demandez ce que le “pop” évoque pour moi, je reste en quelque sorte bloqué sur le pop art américain, et j’ai du mal à aller au-delà. 

 

 

“La mentalité japonaise est très complexe. Depuis la défaite de 1945, il y a toujours ce double problème d’orgueil et de jalousie.” 

Takashi Murakami devant l’œuvre “Arrows and Flower” (2018) de Takashi Murakami & Virgil Abloh. Écran LED, 123 x 123 cm.

Votre pratique artistique visait-elle à rejeter les concepts du pop art ou, au contraire, à les intégrer ?

Dans les années 90, l’art contemporain américain était très puissant aux États-Unis. Moi, j’avais l’impression de faire partie d’un mouvement d’artistes du “tiers-monde”, avec des gens comme le Thaïlandais Rirkrit Tiravanija, le Cubain Felix GonzalezTorres ou certains artistes de Chine continentale. Nous venions de pays de second plan, mais il y avait là une sorte de vague, et j’appartenais à cette vague. À cette époque, je découvrais le système, et j’essayais de comprendre comment il allait s’intégrer dans l’histoire de l’art. En arrivant à New York, j’ai vu une exposition de Bob Flanagan. Il travaillait beaucoup sur le sadomasochisme et cette exposition m’a énormément influencé. Jusque-là, je pensais qu’en art il y avait la peinture et la sculpture – et là, il y avait des pénis en érection, de l’automutilation… Au cours de l’exposition, l’artiste s’asseyait sur un lit placé dans l’une des salles du musée, et il discutait avec les visiteurs. Pour moi, de voir ces vidéos de l’artiste et de sa femme en tenue de bondage, c’était une expérience entièrement nouvelle, c’était un autre monde. Cela m’a fait changer de point de vue. Avant, j’avais l’impression qu’il fallait que je suive un parcours qui devait s’inscrire dans l’histoire de l’art, alors que des artistes comme Bob se définissaient, eux, par leur originalité absolue. Je me suis regardé dans le miroir en me demandant : “Mais qu’est-ce que j’ai d’original, moi ?” Et c’est comme ça que j’ai trouvé mon propre style. Cette exposition a aussi constitué pour moi une rupture en matière d’autocensure. C’est comme ça que j’ai commencé à produire des pièces qui faisaient intervenir la masturbation, ou une corde à sauter formée par des giclées de lait. Les petites voix dans ma tête me disaient : “Mais oui, tu peux le faire !

 

Comment les Japonais ont-ils accueilli votre travail au départ ?

Ils n’ont jamais été enthousiastes, pas plus aujourd’hui d’ailleurs ! La mentalité japonaise est très complexe. Depuis la défaite de 1945, il y a toujours ce double problème d’orgueil et de jalousie. C’est pourquoi mon succès à New York a provoqué un vrai contrecoup. On m’a accusé de détourner la culture japonaise. Quand on y pense, c’était la même chose pour Warhol. De son vivant, les Américains l’ont détesté. Pour eux, ce n’était rien d’autre que du packaging. Dans les milieux artistiques, les gens ont besoin de mettre les choses dans des cases. Les réactions négatives auxquelles j’ai été confronté au Japon m’ont déprimé. Et j’ai dû affronter cette pression-là pendant vingt-cinq ans.

 

Combien de temps passez-vous à Tokyo chaque année ?

Mon atelier se trouve en dehors de Tokyo. Ces derniers temps, je passe deux semaines par mois à Tokyo, et deux autres à voyager un peu partout dans le monde. C’est trop ! Je me fais vieux. Si j’avais 35 ou 40 ans, ça irait, mais je ne les ai plus. C’est trop lourd pour moi. Combien de personnes travaillent pour vous aujourd’hui ? Beaucoup, si l’on compte le studio new-yorkais. Quelque chose comme trois cents personnes au total sachant que j’en ai déjà cent cinquante sur la partie films, fictions et animation. L’atelier de peinture compte pour sa part une cinquantaine de personnes. 

 

 

“On m’a accusé de détourner la culture japonaise. Quand on y pense, c’était la même chose pour Warhol. De son vivant, les Américains l’ont détesté.” 

“Times Nature” (2018) de Takashi Murakami & Virgil Abloh. Acrylique sur toile montée sur panneau. Courtesy of Gagosian panneau, 150 x 150 cm.

Votre idée de “packager” la culture est intéressante. Comment envisagez-vous l’échelle et la valeur de votre travail selon les publics visés, depuis les pièces grand format destinées aux musées jusqu’à la vente de souvenirs ?

Au Japon, il n’y a pas d’ultra riches. À la fin des années 80, au moment de la bulle économique, certains ont gagné énormément d’argent, mais ils ont tout perdu lorsque la bulle a éclaté. On a assisté à des vagues de suicides. Jusqu’à une époque récente, à cause des effets induits par la Seconde Guerre mondiale, le pays n’a jamais été en mesure de bâtir des fortunes qui se seraient transmises à la génération suivante. Les riches ont fui vers la Nouvelle-Zélande, Singapour ou le Canada. Pour moi, dans ce contexte culturel-là, les cartes postales ou les souvenirs constituent bel et bien de l’art. Ils sont encore de l’art. C’est pourquoi, dans mon esprit, ils se situent au même niveau. Je ne parvenais pas à me représenter ces ultra riches qui, en Occident, se préoccupaient d’échapper à l’impôt. Et, dans mon esprit, un basculement s’est opéré lorsqu’une de mes sculptures s’est vendue chez Sotheby’s, à New York, 16 millions de dollars. Je n’arrivais pas à concevoir ce prix. Moi, je l’avais cédée pour 20 000 dollars. Et sa revente a rapporté 16 millions ! Même si ce n’est pas moi qui ai touché cet argent, au Japon, l’annonce de cette vente record a fait les gros titres, et j’ai dû faire face à une véritable campagne de dénigrement. “Il s’est enrichi ! Il arnaque les Occidentaux ! Il exploite une culture japonaise bizarre à base de sexe et de manga !” Pour moi, les posters, les tee-shirts-souvenirs et tous ces trucs-là sont une façon comme une autre de transmettre ma créativité. 

 

Quand votre pratique artistique s’est-elle rapprochée de la mode ?

La toute première fois, c’était en 2000, chez Issey Miyake. Je leur ai donné des motifs, notamment les grands yeux écarquillés, et certains personnages. Les fleurs sont venues plus tard. À partir de ça, ils ont fait des imperméables, des sacs, des sneakers pour hommes. 

 

Jeff Koons, à propos de sa collaboration avec Louis Vuitton, a dit que les matériaux et le travail artisanal font naître une émotion comparable à celle que peut procurer une sculpture ou un tableau. Partagez-vous cet avis ?

Avant ma collaboration avec Louis Vuitton, je ne connaissais pas le maroquinier. Mon assistante m’a dit : “Takashi, Takashi, il faut absolument que tu le fasses. Louis Vuitton, c’est le rêve de toutes les Japonaises ! Elles adorent la marque !” De mon côté, je n’avais aucune notion de la portée de ces sacs. À cette époque, cela faisait trois ans que Marc Jacobs était chez Louis Vuitton, et je me rendais assez souvent aux fêtes auxquelles ils m’invitaient. Ce que dit Jeff Koons est intéressant, mais il y a autre chose qui compte beaucoup chez Louis Vuitton et LVMH : c’est l’extraordinaire efficacité de leur communication, leur manière de hisser la qualité et les compétences au meilleur niveau. 

 

 

“Virgil Abloh parlait du fait que les gamins de Chicago, où il a grandi, avaient très peu d’accès aux galeries ni aux moyens de développer leur créativité. Il a ensuite évoqué comment ma collaboration avec Louis Vuitton l’avait conduit à découvrir un univers totalement nouveau pour lui. Personne ne m’avait jamais dit ça auparavant.” 

 

“Our Outter Space” (2018) de Takashi Murakami & Virgil Abloh. Bois chimique, inox, feuille de platine, 193 x 98,5 x 98,5 cm. Courtesy of Gagosian.

Pourquoi avoir décidé de montrer votre exposition en collaboration avec Virgil Abloh à Paris chez Gagosian ?

Nous avons présenté la première exposition chez Gagosian à Londres, et, compte tenu de son succès, nous avons décidé de la montrer également à Paris. Le fait que Virgil ait été nommé au même moment chez Louis Vuitton était une totale coïncidence. Pour la troisième exposition, qui aura lieu à Los Angeles, nous avons envie de travailler avec des ampoules LED et des néons.

 

Comment avez-vous rencontré Virgil Abloh ?

Il est venu à mon atelier pour la première fois il y a quinze ans, en compagnie de Kanye West avec qui il travaillait. Nous nous sommes recroisés l’an dernier au MCA de Chicago, où le commissaire de mon exposition travaillait aussi sur la sienne, mais je n’avais toujours pas la moindre idée de qui il était, ni de ce qu’il faisait. Quelques mois plus tard, en novembre, nous nous sommes revus au festival ComplexCon, à Long Beach, en Californie, dans le cadre d’une conférence. Il parlait du fait que les gamins de Chicago, où il a grandi, avaient très peu d’accès aux galeries ni aux moyens de développer leur créativité. Il a ensuite évoqué comment ma collaboration avec Louis Vuitton l’avait conduit à découvrir un univers totalement nouveau pour lui. Personne ne m’avait jamais dit ça auparavant. À l’époque où je travaillais sur cette collaboration avec Vuitton, le monde de l’art était un milieu très fermé, mais le magazine Artforum avait parlé de mon travail, à cause de toutes les copies et contrefaçons que l’un de ses journalistes, Scott Rothkopf, avait vu circuler à Venise et qu’il avait prises en photo. Les journaux avaient titré là-dessus, et j’ai eu ainsi le sentiment de m’inscrire, d’une certaine façon, dans l’histoire de l’art. Alors que le projet lui-même n’était pas encore considéré comme important par le milieu artistique, Scott Rothkopf et Virgil pensaient tous deux qu’il l’était, et cela m’a beaucoup touché. J’ai demandé à Virgil s’il accepterait de s’engager dans une démarche artistique avec moi, et il a répondu : “Ouais, ouais, c’est génial, c’est génial !

 

 

“En ce moment, je tourne en animation une série télé de quinze épisodes et j’en suis à l’épisode quatre. Je devrais avoir terminé en 2020. Cela s’appelle Six Hearts Princess. C’est une histoire dans le genre de la franchise Sailor Moon.​”

 

 

Était-ce votre première participation au festival ComplexCon ?

En 2017, c’était la deuxième, et j’étais sidéré par le nombre de personnes qui se précipitaient sur moi en s’écriant : “Vous êtes Takashi Murakami !” J’étais stupéfait. Mais il y a quelques mois, je me suis aperçu que cette notoriété était due à Kanye West. En effet, les fans de sneakers aiment bien mes jouets en peluche et le reste de mes produits dérivés, et ils me connaissent grâce à cela. Mais la raison principale, c’est ma collaboration avec Kanye West. Dans ses bureaux à New York, j’avais croisé Marc Ecko, le cofondateur de ComplexCon, et j’étais ensuite tombé sur Facebook, complètement par hasard, sur la page du salon, car ils relayaient des potins sur Kanye. C’étaient des rumeurs super bizarres, et quotidiennes. Le potin Kanye du jour ! J’avais trouvé ça assez drôle parce que Kanye est lui-même assez bizarre. Voilà comment je me suis intéressé à ComplexCon avant que Kanye me propose de participer à l’événement. J’ai dit oui car je voulais en découvrir davantage sur cette culture, et j’ai assisté au salon. Tous mes produits se sont vendus très vite – j’en ai été surpris, et eux aussi ! Du coup, l’an dernier, nous nous sommes préparés à des ventes plus importantes. Virgil et moi avons organisé une séance publique de sérigraphie sur tissu, et je dois avouer que je n’ai pas tout compris : pour moi, c’était un travail d’étudiant, mais tout le monde a adoré. Le concept de Virgil, c’est de s’adresser directement aux jeunes. À ce propos, c’était vraiment très bien ce qu’il a fait pour le défilé Louis Vuitton, d’avoir invité comme ça tous les étudiants de Parsons. Vraiment impressionnant.

 

Pouvez-vous nous parler de votre travail sur l’image en mouvement ?

J’ai lancé le studio 3D depuis sept ou huit ans, mais mon studio d’animation existe depuis près de quinze ans. C’est lui qui réalise le travail sur les LED dans ma prochaine collaboration avec Virgil Abloh. Nous avons donc une longue expérience. Mes racines, c’est le monde des geeks – Star Wars, les films d’animation japonais, les mangas. Je suis arrivé dans l’art contemporain par ce biais, mais j’ai choisi une autre voie parce que je désirais examiner ma propre culture et savoir qui j’étais. Mais j’ai toujours eu envie de travailler sur l’animation et la fiction narrative, en particulier après le terrible tsunami de 2011. Avant cet événement, j’avais déjà le studio d’animation, mais après ce séisme j’ai trouvé une vraie raison de produire e la narration parce que de grandes questions s’imposaient à moi : qu’est-ce qu’une histoire ? Qu’est-ce que la religion ? Quand j’imagine une peinture ou une sculpture, elle se traduit par une seule idée – alors que pour un film, c’est une multitude d’idées. Acteurs, actrices, musiciens, effets sonores : de nombreux éléments entrent en jeu. En ce moment, je tourne en animation une série télé de quinze épisodes et j’en suis à l’épisode quatre. Je devrais avoir terminé en 2020. Cela s’appelle Six Hearts Princess. C’est une histoire dans le genre de la franchise Sailor Moon. En parallèle, je prépare une exposition à Hong Kong en septembre, et une à Shanghai en novembre, et bien sûr la troisième exposition avec Virgil Abloh à Los Angeles en octobre.

 

 

Exposition Takashi Murakami chez Gagosian Hong Kong, du 20 septembre. 

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