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Visite guidée : Urs Fischer nous raconte son exposition à Arles

 

Le célèbre artiste suisse basé à New York et coqueluche des collectionneurs nous propose une visite guidée de son exposition-événement à la Fondation Van Gogh. Au programme : sculptures monumentales, peintures sur aluminium et papiers peints.

Propos recueillis par Timothée Chaillou

(2014), bronze moulé, peinture à l’huile, feuille de palladium, bol d’Arménie, apprêt acrylique, enduit à base de craie et colle de peau de lapin, 71,1 × 198,1 × 144,8 cm. EA d’une édition de 2 & 1 EA, collection privée.

Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de Sadie Coles HQ, Londres.
Crédit photo : Mats Nordman 

 

 

Numéro : Urs, nous parcourons actuellement votre exposition Mon cher…, à la Fondation Vincent Van Gogh, en Arles. Quelle relation entretenez-vous avec la vie et l’œuvre de Vincent Van Gogh ?

 

Urs Fischer : Vincent Van Gogh n’incarnait ni la richesse, ni le pouvoir, ni le monde académique. Il est connu pour avoir peint des choses ordinaires. C’est cela, mon lien avec Van Gogh, ce recours aux objets courants. Ses œuvres font appel au bon sens. Même ceux qui ne connaissent pas grand-chose à la peinture peuvent ressentir une proximité avec son travail. Ses toiles signifient quelque chose. J’ai lu certaines de ses lettres à son frère Théo. L’exposition s’intitule Mon cher…, parce que c’est ainsi que débutent toutes ses lettres. J’ai retrouvé la police de caractères utilisée dans les films de Woody Allen, et j’ai inscrit ce titre en blanc sur fond noir, pour l’exposition.

 

Barium (2016), anneau d’aluminium, structure alvéolaire en aramide, colle polyuréthane à deux composants, apprêt époxy à deux composants, rivets en acier galvanisé, apprêt acrylique, enduit, encre acrylique, médium acrylique pour sérigraphie, peinture acrylique et huile, 203,2 × 152,4 × 2,2 cm.
Édition unique,collection privée.
Avec l’aimable autorisation de l’artiste.
Crédit photo : Mats Nordman 

 

 

L’exposition rassemble une sélection d’œuvres réalisées au cours des trois dernières années.

Le bâtiment de la Fondation Vincent Van Gogh est très morcelé, et j’ai voulu jouer avec cet aspect-là. Dans ce que je montre ici, chaque espace possède ainsi son caractère propre, et ils sont tous très différents les uns des autres. C’est un peu comme avoir plusieurs poches avec des choses différentes à l’intérieur. D’une certaine façon, toutes les œuvres réunies dans une même salle discutent entre elles.

 

Des gouttes de pluie colorées et surdimensionnées sont suspendues dans la première salle de l’exposition. L’averse se propage dans toutes les directions. Il pleut sur les sculptures de nus féminins en position semi-allongée, disposées à travers la pièce – qui renvoient au motif antique de l’Ariane endormie – avec les traces apparentes de leur processus de modelage, sous la forme de vigoureuses empreintes de doigts et de matière éparpillée sur le sol autour de celles-ci. Elles paraissent à demi achevées, entourées de résidus et d’amas d’argile…

Au départ, les figures étaient en argile, puis je les ai moulées et peintes.

Iodine (2016).

Melodrama (2013), plâtre, apprêt à l’huile, acier inoxydable et fil de Nylon, dimensions variables : 3 000 gouttes de pluie,
chacune jusqu’à 16,5 × 5,7 × 6 cm.
Collection Maja Hoffmann/LUMA Foundation.
Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de Sadie Coles HQ, Londres.

Crédit photo : Mats Nordman 

 

 

Au niveau supérieur, vous avez rassemblé dans la même salle une sélection de quatre petites sculptures : un rat qui joue du piano, un chat assis sur une chaise, une tulipe fanée dans un vase, et un cheval versant une larme.

Celles-ci, je les vois davantage comme étant des intermédiaires entre des objets et de simples dessins, que comme des sculptures à proprement parler. Il s’agit simplement de trois petits animaux réunis dans une pièce. En ce qui concerne l’échelle, le chat et le cheval sont plus petits que leur taille réelle, mais pas le rat, ni la fleur.

 

C’est la première fois que vous exposez en même temps Melodrama (2016) – la multitude de gouttes de pluie colorées – et Crying Horse (2016). Il n’est pas impossible que le dialogue entre ces deux œuvres renforce le côté mélancolique de votre exposition…

C’est en effet une connexion possible mais, s’agissant de Melodrama, ce n’est que de la pluie, après tout. 

 

Rat Playing Piano (2016), bronze moulé, 7,9 × 22,2 × 13,3 cm.
EA 2 d’une édition de 2 & 2 EA.
Collection privée.
Avec l’aimable autorisation de l’artiste ; Gagosian Gallery and Sadie Coles HQ, Londres.
Crédit photo : Mats Nordman 

 

 

 

Tous ces objets sont posés au sol, devant un grand collage qui représente un portrait de Frankenstein, mais dont les détails proviennent d’un autre visage. Cette œuvre constitue en quelque sorte le prolongement de votre ensemble de sérigraphies Problem Paintings, qui superposaient à des images de l’âge d’or hollywoodien des objets tels que des vis, des clous, ou des aliments divers et variés.

Du point de vue technique, oui, c’est un collage. Il associe ce portrait de Frankenstein, à l’arrière-plan, avec un visage qui vient s’y superposer. J’ai ajouté les couleurs par ordinateur. Le visage plaqué sur le portrait de Frankenstein comporte seulement un minimum de traits caractéristiques : la bouche, le nez et les yeux. Un portrait très simple, avec la plus petite quantité de chair possible. 

Mousecheesecircle (2016), aluminium, époxy, acier, apprêt acrylique, enduit, encre acrylique, médium acrylique pour sérigraphie et peinture acrylique,
212,5 × 231,8 × 1 cm.
EA d’une édition de 2 & 1 EA.
Collection privée.

Mixing Palette #1 (2016), impression jet d’encre de papier peint sur papier en Nylon renforcé, dimensions variables. Édition illimitée.
Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la Gagosian Gallery.

Crédit photo : Robert McKeever 

 

 

Il se dégage une impression de restitution en 3D, de profondeur, avec ces deux couches superposées et cette couleur rouge, qui semble appliquée à la bombe.

Si vous observez la toile de face, il n’y a pas de séparation, et les deux portraits ne font plus qu’un. Mais si vous vous déplacez latéralement, vous pouvez effectivement avoir cette impression que sa surface n’est pas plane. J’aime cette superposition des choses. Il y a une sorte d’atmosphère qui vient par-dessus l’image,  et je me suis efforcé de lui donner plus de profondeur.

 

Cela me rappelle certaines explorations formelles dans le travail de Jim Shaw ou de Tony Oursler.

Absolument. 

Untitled (2015).

Urs Fischer, Happy Cheese (2016), bronze moulé, apprêt acrylique, enduit et peinture à l’huile.
23,2 × 16,5 × 13,2 cm.
EA 2 d’une édition de 2 & 2 EA.
Collection privée.
Avec l’aimable autorisation de l’artiste, Gagosian Gallery, Sadie Coles HQ, Londres. 

 

 

Dans un couloir, vous avez posé au sol une sculpture intitulée Happy Cheese. En quoi l’association bougie + fromage forme-t-elle un “joyeux fromage” ?

J’ai d’abord réalisé le fromage, et j’avais envie de poser quelque chose dessus. Je voulais qu’il ressemble à une part de gâteau, donc je lui ai mis une bougie. C’est une sorte de gâteau d’anniversaire, même si, dans cet exemple, la bougie n’est pas à la bonne échelle pour une bougie d’anniversaire.

 

Cela me rappelle les œuvres de Robert Gober autour de la cire et du fromage – un artiste que vous avez d’ailleurs exposé à l’occasion de False Friends, exposition collective qui rassemblait des œuvres de la Fondation DESTE au musée d’Art et d’Histoire de Genève.

J’aime beaucoup son travail, mais il relève d’une psychologie différente. Dans son œuvre – pour autant que j’en comprenne les mécanismes – il y a toujours une dimension reliquaire, comme une trace laissée par quelque chose qui a existé ou qui a eu lieu. L’absence d’une situation qui s’est déjà produite, comme dans un film noir.

Urs Fischer, Crying Horse (2016), bronze moulé, apprêt acrylique, enduit et peinture à l’huile.
22,2 × 31,8 × 8,9 cm.
EA 2 d’une édition de 2 & 2 EA.
Collection privée.
Avec l’aimable autorisation de l’artiste, Gagosian Gallery, Sadie Coles HQ, Londres. 

Urs Fischer, Barium (2016) panneau d’aluminium, structure alvéolaire en aramide, colle polyuréthane à deux composants, apprêt époxy à deux composants, rivets en acier galvanisé, apprêt acrylique, enduit, encre acrylique, médium acrylique pour sérigraphie, peinture acrylique et huile.
203,2 × 152,4 × 2,2 cm.
Édition unique.
Collection privée.
Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

 

Urs Fischer, Cerium (2016), panneau d’aluminium, structure alvéolaire en aramide, colle polyuréthane à deux composants, apprêt époxy à deux composants, rivets en acier galvanisé, apprêt acrylique, enduit, encre acrylique, médium acrylique pour sérigraphie, peinture acrylique et huile.
203,2 × 152,4 × 2,2 cm.
Édition unique.
Collection Cynthia et Abe Steinberger.
Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la Gagosian Gallery. 

 

 

 

 

Dans une autre salle, vous exposez trois peintures sur aluminium représentant des parties de corps : une oreille et deux yeux, comme le portrait d’un Van Gogh à l’oreille amputée. Ces fragments corporels sont encerclés par des couches sérigraphiées de peinture de couleur, qui leur donnent un effet d’empâtement en trompe-l’œil. Vous avez dit un jour que vos “tableaux étaient davantage comme des sculptures”.

Fondamentalement, ce sont des dessins à l’huile. C’est un geste tout simple : tracer un cercle sur quelque chose, laisser sa marque sur quelque chose.

 

Ou comme le geste d’un photographe qui réalise une sélection à partir d’une planche-contact.

Tout à fait. C’est cette même simplicité de geste que l’on retrouve dans la calligraphie. Un geste qui crée une sorte de fenêtre. Pour l’oreille, j’ai surtout pensé à Georgia O’Keeffe. L’oreille devient ainsi un paysage. 

Urs Fischer, 8 (2014) bronze moulé, peinture à l’huile, feuille d’or, bol d’Arménie, apprêt acrylique, enduit à base de craie et colle de peau de lapin.
78,7 × 215,9 × 199,4 cm.
EA d’une édition de 2 & 1 EA.
Collection privée.
Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de Sadie Coles HQ, Londres. 

 

 

 

La dernière salle de votre exposition est recouverte d’un papier peint dont les motifs représentent des traces de peintures, tel la palette d’un peintre.

C’est un assemblage de différentes touches de couleurs dont j’ai photographié les mélanges sur une palette. Ces touches de couleur déposées sur la palette n’ont pas de véritable intentionnalité. Elles ne véhiculent pas d’information. Il n’y pas d’enjeu esthétique. La palette occupe depuis très longtemps une place importante dans l’histoire de l’art, et cela me plaît beaucoup. 

 

Que dire alors des liens qui rattachent cette œuvre en particulier aux fameux coups de pinceau de la “touche Van Gogh” ?

Ils ont en commun un même aspect fragmentaire. Les coups de pinceaux de Van Gogh lui viennent de la gravure à l’eau forte. Ses lignes sont puissantes, et il imprime à chacune un léger soubresaut. La surface de ses peintures vous permet de ressentir la peinture elle-même. Il y a d’ailleurs une autre analogie possible avec Melodrama, qui pourrait être la représentation en 3D d’un tableau pointilliste. 

Urs Fischer, Last Supper (2014), bronze moulé et armature en acier inoxydable.
144,8 × 767,1 × 147,3 cm.

EA d’une édition de 2 & 1 EA.
Collection privée.
Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la Gagosian Gallery. 

 

Pourquoi avoir choisi d’associer deux papier peints différents, l’un en noir et blanc, l’autre en couleurs ?

Pour structurer l’espace. Et accorder un peu de “répit” après cette explosion de couleurs.

 

Il y a aussi un four à micro-ondes posé sur le sol. Le bacon qu’on y a fait cuire communique son odeur à l’exposition.

Je cherchais à établir un lien avec les motifs du papier peint et j’ai travaillé pour cela avec un parfumeur, afin de créer une odeur qui mélange le bacon à l’essence de térébenthine. Mais elle ne sentait pas aussi bon que les vrais. J’ai donc décidé d’utiliser simplement l’odeur du bacon. 

Vue de l’installation Melodrama (2016).
Collection Maja Hoffmann/LUMA Foundation.
Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de Sadie Coles HQ, Londres. 

 

 

 

 

Pourquoi avoir choisi d’associer deux papier peints différents, l’un en noir et blanc, l’autre en couleurs ?

Pour structurer l’espace. Et accorder un peu de « répit » après cette explosion de couleurs.

 

Il y a aussi un four à micro-ondes posé sur le sol. Le bacon qu’on y a fait cuire diffuse son odeur dans l’exposition.

Je cherchais à établir un lien avec les motifs du papier peint. J’ai travaillé pour cela avec un parfumeur, afin de créer une odeur qui mélange le bacon à l’essence de térébenthine. Mais elle ne sentait pas aussi bon que les vraies odeurs prises séparément. J’ai donc décidé d’utiliser simplement l’odeur du bacon.

 

Sur le papier peint, vous avez posé une série d’œuvres en aluminium, aux motifs de personnages de dessins animés. 

J’ai commencé par faire des petites choses pour ma fille, des découpages d’animaux. Et là, je me retrouvais avec des formes et des découpes particulières, des fragments. J’ai utilisé des images de petits cochons piochées au hasard sur internet. Il y a systématiquement une ligne qui vient diviser tous ces personnages en deux parties. 

Urs Fischer, Invisible Mother (2015), laiton moulé, émail, peinture émail en bombe, poussière, poussière de bronze, poussière de cuivre, époxy, laque en bombe, tuyau en acier inoxydable, bassin en acier inoxydable, tube en cuivre, pompe électrique et tuyau en caoutchouc.
132,1 × 160 × 170,2 cm.
EA d’une édition de 2 & 1 EA. Collection privée.
Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la Gagosian Gallery. 

 

 

 

Cette ligne permet aussi de créer un décalage entre chacune des figures ainsi divisés horizontalement et verticalement. C’est un vrai travail ornemental.

Oui, c’est exactement ce qu’il doit être : décoratif. Ici, les figures découpées disparaissent presque dans le motif du papier peint qui leur sert de toile de fond. L’intention est d’obtenir quelque chose de léger. Comme un petit casse-croûte. C’est une “œuvre casse-croûte”.

 

Votre exposition s’ouvre sur un déluge de pluie, ou une forêt de larmes, et elle se clôture par une larme roulant sur le visage d’une double figure découpée. Vous sentez vous mélancolique, ces temps-ci ?

C’est l’automne, vous savez ! Les feuilles commencent à tomber des arbres. 

 

Mon cher… par Urs Fischer

Musée Vincent Van Gogh,

35 ter, rue du Docteur-Fanton, 13200 Arles.

 

Urs Fischer, Forget-me-not (2015), panneau fraisé en aluminium, apprêt acrylique, enduit, encre acrylique, médium sérigraphique à l’acrylique et peinture acrylique.
203,2 × 152,4 × 2,5 cm.
Édition unique. Collection privée.
Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de Sadie Coles HQ, Londres. 

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