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09

James Turrell: découvrez les secrets d’une superstar de l’art

Art

Depuis ses tout débuts, l’Américain James Turrell est fasciné par la lumière, qu’il a capturée tout au long de sa vie dans ses œuvres. Retour sur l’odyssée d’un démiurge, dont les “Skyspaces” sont désormais célèbres dans le monde entier.

“Alta (Pink)” [1968] de James Turrell. Projection, dimensions variables. Photo : Kerry Ryan McFate. Courtesy of Pace Gallery et James Turrell

À 77 ans, il travaille toujours et encore à son œuvre la plus ambitieuse (et rocambolesque), commencée il y a quarante-trois ans. Peu de gens ont pu voir son état en cours (et en tout cas pas le grand public) autrement que dans le court- métrage de Kanye West, réalisé par Nick Knight, Jesus Is King, l’an passé. Il pensa un temps qu’elle serait achevée en 2011, mais indiqua récemment que la date de 2024 semblait plus probable. Une cinquantaine d’années : le temps qu’il faut, probablement, pour faire surgir dans un cratère au milieu d’un désert en Arizona, à l’est du Grand Canyon, une lumière pareille à celle que l’on voit en rêve. “J’ai toujours voulu créer une lumière semblable à celle que nous voyons dans nos rêves, reproduire la manière dont la lumière filtre à travers nos songes, colore l’atmosphère ou révèle l’aura d’une personne. Ce n’est pas une lumière que nous voyons dans nos vies quotidiennes, mais nous la connaissons tous. Il ne s’agit pas d’un territoire inconnu. Cette lumière est très spéciale parce qu’elle nous rappelle un ailleurs, un lieu que nous connaissons déjà”, explique James Turrell. Il ne s’est en effet jamais éloigné de cette ambition – la légende veut même qu’il ait réalisé ses premières œuvres lorsqu’il était encore étudiant, avec le faisceau lumineux d’un projecteur de diapositives.

 

 

“J’ai toujours voulu créer une lumière semblable à celle que nous voyons dans nos rêves, reproduire la façon dont la lumière filtre à travers nos songes, colore l’atmosphère ou révèle l’aura d’une personne.”

 

 

Né à Los Angeles en 1943, James Turrell a étudié tout un tas de choses, parmi lesquelles la psychologie de la perception (perceptual psychology), les mathématiques, la géologie, l’astronomie – et aussi un peu l’art. Au début des années 70, la lumière a inspiré divers artistes, en particulier en Californie, où ils furent réunis au sein du mouvement Light and Space, et depuis le début des années 60, à New York, où Donald Judd réalisait des sculptures faites de néons. “Dès mes débuts, je ne m’intéressais qu’à la lumière, et l’art me semblait un moyen de travailler avec elle. Si vous réfléchissez à l’art, que vous regardez Rembrandt, Vermeer ou le Caravage, si vous regardez Turner ou Constable, tous les impressionnistes et la Hudson River School, il y a une tradition de la lumière dans l’art, dans la peinture en particulier. Au regard de cela, [mon travail] n’a rien d’exceptionnel. Tout simplement, je ne souhaitais pas faire une œuvre qui portât sur la lumière, je voulais faire une œuvre qui soit la lumière. C’est une façon de voir très américaine, très directe”, raconte Turrell.

 

 

C’est pourtant à l’achat de carburant qu’il consacra les 10 000 dollars d’une bourse d’études que lui accorda le Guggenheim Fellowship en 1974. Celui-ci servit à un petit avion (un Helio Courier H-295) avec lequel il survola sept mois durant les États de l’ouest des États- Unis, à la recherche d’un lieu adapté à un projet qui, de toute évidence, devait apparaître encore plus saugrenu à cette époque qu’il ne l’est aujourd’hui. On perd souvent de vue le caractère rocambolesque de l’activité de certains artistes qui œuvraient il y a cinquante ans, et le degré d’incompréhension et de stupéfaction qu’ils ont rencontré, aujourd’hui que tout semble, au fond, devenu assez ordinaire, y compris la démesure.

Vue de l’œuvre Roden Crater de James Turrell, en Arizona, amorcée en 1977 et toujours en cours de réalisation.

Fils d’un ingénieur aéronautique, Turrell était un pilote aguerri, et son exploration minutieuse du territoire américain vu d’en haut lui fit rencontrer le site d’un ancien cratère situé dans le Painted Desert en Arizona, non loin des terres habitées par les Indiens navajos. Un cratère de 4,8 km de circonférence, vieux de 400 000 ans, situé à 1 600 m d’altitude et d’une hauteur de 200 m. Il lui fallut trois ans pour convaincre le propriétaire de le lui vendre, et dix années pour effectuer les études géologiques et structurelles qui fondent son projet de transformation du Roden Crater (Roden étant le nom d’un ancien propriétaire du site) en une extravagante œuvre d’art destinée à affronter l’éternité de la même manière que les pyramides égyptiennes, qui en sont l’une des inspirations oniriques. Une œuvre d’art souterraine, entièrement dédiée – paradoxalement – à la contemplation du ciel, ou plus exactement de l’espace entre la terre et le ciel, qui déploie, dans cet ancien cratère volcanique, un réseau de tunnels hyper scénarisés et de chambres d’observation mettant en exergue des ouvertures dirigées vers la voûte céleste, selon un principe qui désormais caractérise son activité sculpturale.

 

 

Inachevée, l’œuvre n’est pas ouverte au public et seuls quelques amis de l’artiste et quelques mécènes ont pu faire l’expérience de ce dispositif hors norme en plein milieu du désert, loin des centres névralgiques de l’art.

 

 

Ces Skyspaces sont des salles constituées de lumière artificielle, de bancs et d’une ouverture géométrique au plafond permettant d’observer le ciel. C’est exactement ainsi que se présente Meeting, son premier Skyspace réalisé en 1986 au MoMA PS1, à New York, dont la lumière artificielle orangée projetée sur les murs contraste avec le rectangle découpé dans le plafond, au travers duquel les spectateurs peuvent voir le ciel changer de couleur et d’aspect, l’installation devant se visiter une heure avant le crépuscule. Depuis cette œuvre séminale, Turrell a créé une centaine de ces chambres singulières sur à peu près tous les continents – y compris en France où, en 1992 et pour la première fois, il en réalisa une dans une piscine... Présentée au Confort Moderne à Poitiers (alors l’un des seuls centres d’art de l’Hexagone), l’œuvre s’intitulait Heavy Water. Elle se présentait comme une piscine entourée de hauts murs blancs, avec une grande ouverture rectangulaire au plafond, dont Turrell avait conditionné l’accès au port d’un costume de bain façon Tadzio dans Mort à Venise : une sorte de combinaison courte rayée bleu et blanc – et je me souviens parfaitement de la sidération qui fut la nôtre lorsque, ainsi vêtus, nous accédâmes aux eaux tièdes du bassin, totalement ignorants de l’expérience que nous allions faire.

 

 

C’est cette dimension spéciale de l’expérience qui ramène aujourd’hui au premier plan ce travail incongru. Du point de vue de leur impact sur le spectateur, les œuvres de Turrell sont uniques et elles s’imposent aujourd’hui d’autant plus que la vie contemporaine semble avide d’expériences provisoires et singulières. Assurément, celle du Roden Crater est (et sera) sans équivalent. L’ancien cratère a été transformé tout au long des quarante-trois années qui ont suivi son acquisition en une machine à expériences unique en son genre. La totalité des six tunnels et des 21 chambres d’observation souterraines n’est pas encore finalisée, et toutes sortes d’experts y travaillent. Les ingénieurs du Mirror Lab de l’université d’Arizona et de l’observatoire McDonald, au Texas, ont conçu une lentille géante qui se déploie en fonction des mouvements du Soleil, transformant la salle où elle est installée et l’interminable tunnel rectiligne (Alpha Tunnel) qui y conduit, en un gigantesque télescope, tandis que des acousticiens contrôlent minutieusement les sons, l’écho et la réverbération dans les profondeurs du cratère.

James Turrell, “Juke White” (1967). Collection of Fundación Almine y Bernard Ruiz-Picasso para el Arte © James Turrell

Inachevée, l’œuvre n’est pas ouverte au public et seuls quelques amis de l’artiste et quelques mécènes ont pu faire l’expérience de ce dispositif hors norme en plein milieu du désert, loin des centres névralgiques de l’art. C’est que le projet doit en permanence être alimenté par un flux financier tout aussi difficile à canaliser que la lumière. L’an passé, c’est Kanye West qui a contribué au projet via un don de 10 millions de dollars assorti d’une petite contrepartie : le tournage au Roden Crater d’un film réalisé par Nick Knight pour le titre Jesus Is King de son album. En février 2020, le milliardaire américain Mark Pincus (qui fit fortune dans le jeu en ligne) contribua pour 3 millions de dollars, et Turrell lui-même vendit son appartement de Gramercy Park à New York pour abonder la caisse du projet, gérée par la Skystone Foundation, une nonprofit organization qui administre et soutient le Roden Crater. “Vous ne pouvez rien emporter avec vous. Le béton reste ici, les pierres restent ici, le ciel reste ici. La seule chose que vous pouvez en retirer, c’est un bien-être et une épiphanie, une compréhension du monde, et je pense que c’est exactement ce dont nous avons besoin aujourd’hui”, explique Michael Govan, un membre du conseil d’administration de la fondation.

 

 

Il a raison, et c’est bien la nature spécifique de cette œuvre de déployer autant d’énergie, de technologie, de temps et d’effort pour ne produire rien d’autre que les conditions sans équivalent d’une expérience sans égal. Au Roden Crater, il n’y a, en effet, rien à acheter, rien à posséder, juste une situation à expérimenter, et sa démesure rencontre celle de nos attentes, dans un monde artistique qui produit une foule d’objets et échoue souvent à les transformer en véhicules d’une expérience mémorable – qu’elle soit physique ou esthétique.

 

 

Il se produit plusieurs événements par jour, certains se produisent deux fois par jour, certains seulement une fois par an ou bien deux fois par an, en fonction des solstices”, explique Turrell au sujet de cette œuvre. Rien d’autre à voir que la lumière hautement scénarisée, et ses rebonds sur les lentilles astrologiques ou les parois de marbre blanc installées dans les chambres et les tunnels. Est-ce celle qu’on voit en rêve ? En tout cas, l’artiste rappelle, amusé, qu’elle ne saurait être réduite à ce qui nous éclaire. “Nous buvons de la lumière à travers notre peau et nous synthétisons de la vitamine D”, dit-il. Il ajoute : “La lumière est une nourriture.

“Jesus is King” – A Kanye West Film