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24 Septembre

L’interview culte de Jeff Koons : “Ma fortune s’est évaporée dans les frais d’avocat…”

 

“Banality”, “Made in Heaven”, “Michael Jackson and Bubbles”... ses œuvres délirantes figurent parmi les plus cotées au monde. Révélé auprès du grand public en 1991 lors de son kitschissime mariage avec la Cicciolina, l’artiste a toujours excellé dans l’art de cultiver son image dans les médias. Pour Numéro, il s’épanche sur sa vie privée.

Propos recueillis par Philip Utz

Numéro : Quelle est la part d’ironie dans vos pièces les plus kitsch ? 

 

Jeff Koons : Le terme “kitsch” est un procès d’intention. Ses connotations péjoratives sont utilisées par ceux qui se servent de l’art comme une forme de ségrégation. Je ne crois pas au kitsch parce que je ne crois pas à l’exclusion. L’art a pour vocation d’encourager l’acceptation universelle, transcendantale, en commençant par l’acceptation de soi-même.

 

Exposer ses propres œuvres chez soi, est-ce une faute de goût ? 

 

Un calvaire, vous voulez dire ! Je n’infligerais jamais ça à ma famille ou à moi-même. Chez moi, j’expose plutôt ma collection d’œuvres du XXe – Dalí, Magritte, Man Ray et Lichtenstein –, ainsi qu’une poignée de pièces contemporaines signées Elizabeth Peyton ou Thomas Struth. Ma femme Justine est également artiste, et nous avons chez nous nombre de ses peintures et photographies.

 

Michael Jackson n’a-t-il jamais souhaité acquérir la porcelaine grandeur nature à son effigie ? 

 

Jackson m’a fait savoir qu’il était curieux d’assister à l’élaboration de la pièce dans mon studio new-yorkais. J’avais beau lui expliquer que la sculpture serait réalisée par des artisans en Europe, il a fait celui qui n’entendait rien. À chaque fois qu’il prenait rendez-vous, il me posait un lapin. Et lorsque je suis allé lui rendre visite à Neverland, il s’était volatilisé. Silence radio. J’ai fini par lâcher l’affaire.

 

 

“L’art doit vous prendre au cou et vous secouer les tripes.”

 

 

Vous a-t-il intenté un procès pour violation du droit à l’image ? 

 

Il fut un temps où Picasso, Warhol et Duchamp empruntaient impunément aux œuvres d’autrui. Dans les années 80, on traitait les artistes américains de cupides arrivistes qui ne pensaient qu’à leur compte en banque. Les photographes de cartes postales ont déployé une armée d’avocats pour nous intenter des procès abusifs pour violation du copyright. Il nous faut toujours assurer nos arrières, même si je reste convaincu que l’appropriation artistique est honnête.

 

N’avez-vous jamais été cupide et arriviste ? 

 

L’argent que je gagne offre une confortable ceinture de sécurité à ma famille, certes, mais il n’a jamais été ma motivation principale. L’art est une expérience viscérale que je ressens au plus profond de moi, comme si une réaction chimique intérieure me permettait de transcender mes limites.

“Michael Jackson and Bubbles”, Jeff Koons, 1988.

Après Michael Jackson and Bubbles, quelles icônes pop pourraient aujourd’hui vous inspirer ?

 

L’heure n’est plus aux icônes. La beauté et l’inconvenante innocence de Pamela Anderson m’ont longtemps intrigué. Mais mon travail s’éloigne de la culture populaire et puise son inspiration dans l’histoire de l’art.

 

En quoi la paternité a-t-elle affecté votre approche artistique ? 

 

J’ai aujourd’hui cinq enfants. Mais c’est la naissance de ma fille aînée, Shannon, qui m’a ouvert les yeux. Il y a quarante-deux ans de cela, j’étais encore étudiant en art. Il a fallu que je me montre à la hauteur.

 

Pourquoi alors avoir attendu ses dix-neuf ans pour la rencontrer ? 

 

Ma partenaire de l’époque était elle aussi étudiante, et elle n’était pas prête à assumer ses responsabilités de mère de famille. Elle a fait adopter Shannon. Il était néanmoins très important pour moi que Shannon puisse renouer le contact avec moi dès qu’elle en ressentirait le besoin.

 

 

“Je ne travaille jamais sur commande : une œuvre d’art doit s’accepter et non ‘s’exiger’.”

 

 

Comment pouviez-vous être si sûr qu’elle vous retrouverait ? 

 

En ayant du succès.

 

Comment Ilona Staller, alias la Cicciolina, a-t-elle fait pour déguerpir à Rome avec votre fils Ludwig ?

 

Nous vivions à New York et finalisions notre procédure de divorce lorsqu’elle l’a enlevé. La Cour de justice européenne a exigé son extradition vers les États-Unis, mais la justice italienne n’a jamais fait exécuter le verdict. Mon fils et moi avons souffert d’une terrible injustice. Entre-temps, sa mère l’a monté contre moi. Elle a dressé tant d’obstacles et de traquenards pour m’éloigner de mon enfant, qu’il m’est aujourd’hui impossible de le revoir.

 

Vous êtes l’un des artistes vivants les plus chers au monde... êtes-vous pour autant le plus riche ? 

 

Le gros de ma fortune s’est évaporé dans les frais d’avocat pour protéger les droits de mon fils. J’ai dû vendre aux enchères l’intégralité de mon œuvre, que je m’efforce de reconstituer.

“Fait d'hiver”, Jeff Koons, 1988.

L’art se passe-t-il d’explications ? 

 

L’art doit vous prendre au cou et vous secouer les tripes. Les exégèses, paraphrases et autres notes d’intentions que l’on exige des artistes aujourd’hui m’ont toujours semblé superflues. L’art n’a d’existence que dans l’œil du spectateur, c’est là sa seule interprétation valide.

 

Et si je vous demandais de réaliser mon buste, sur le modèle de votre Bourgeois Bust ? 

 

Je ne travaille jamais sur commande : une œuvre d’art doit s’accepter et non “s’exiger”. Lorsqu’on me demande : “Jeff, quelle œuvre pourrait meubler tel espace ?”, j’acquiesce volontiers. Mais si on me dit : “Jeff, je suis patron d’une usine d’automobiles, feriez-vous une œuvre avec l’une de mes voitures ?”, je m’y refuse. Car, à moins d’être pris d’une passion soudaine pour les véhicules à quatre roues, il m’est impossible de créer dans ces conditions.

 

 

 

[Archives Numéro 86 – septembre 2007]

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