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13 Pourquoi les peintres John Currin et Carroll Dunham sont obsédés par la nudité

Pourquoi les peintres John Currin et Carroll Dunham sont obsédés par la nudité

Art

Les peintres américains John Currin et Carroll Dunham explorent tous deux de façon frontale la représentation picturale du corps nu. Cet automne, ces deux grands artistes présenteront l’un et l’autre de nouvelles séries de toiles, très attendues.

Carroll Dunham, “Big Men (1)” [2019- 2020]. Courtesy of the artist and Gladstone Gallery Carroll Dunham, “Big Men (1)” [2019- 2020]. Courtesy of the artist and Gladstone Gallery
Carroll Dunham, “Big Men (1)” [2019- 2020]. Courtesy of the artist and Gladstone Gallery

L’un convoque la science-fiction, l’art conceptuel et les bandes dessinées, l’autre les bandes dessinées également – mais pornographiques cette fois – ainsi que Jan Van Eyck, Lucas Cranach et le maniérisme italien du xvie siècle. Tous deux sont de très grands peintres figuratifs, américains, blancs, de sexe masculin. L’un approche de la soixantaine et l’autre a dépassé les soixante-dix années. Les expositions de leurs œuvres nouvelles sont toujours des événements dans la vie artistique, et justement, l’un et l’autre auront cet automne des expositions personnelles dans de grandes galeries internationales. Probablement sont-ils prêts aux polémiques et controverses qui ne manqueront pas de venir couronner le choix des sujets de leurs œuvres : des femmes, et beaucoup de sexe. L’homme blanc over 50 n’a décidément plus rien à perdre...

 

Ils sont l’un et l’autre aux extrémités opposées du spectre de la peinture figurative. Celle de Carroll Dunham (71 ans) l’est devenue progressivement depuis la fin des années 70, tandis que sur ses toiles abstraites commençaient à apparaître une bouche, puis des sortes de figures biomorphiques évoquant les dessins animés, puis des arbres et enfin des baigneuses, des lutteurs, mais elle est restée une peinture avouant des ambitions conceptuelles. Celle de John Currin (59 ans) a donné le ton qu’elle garde encore : celui d’une peinture figurative très réaliste inspirée de la peinture ancienne, mettant en scène des personnages féminins essentiellement, mais aussi masculins, qui furent rassemblés en 2019 dans l’exposition My Life as a Man au Dallas Contemporary.

John Currin, “Mantis” (2020) (détail). John Currin/Gagosian/Photo : Rob McKeeve John Currin, “Mantis” (2020) (détail). John Currin/Gagosian/Photo : Rob McKeeve
John Currin, “Mantis” (2020) (détail). John Currin/Gagosian/Photo : Rob McKeeve

Carroll Dunham est un peintre américain né en 1949 dans le Connecticut – où il vit la moitié du temps (passant l’autre moitié à New York) –, dont la peinture est certes figurative mais certainement pas réaliste. Si aujourd’hui des personnages sont les composantes essentielles de ses toiles, ils sont traités comme les éléments d’une peinture abstraite. La figure humaine offre diverses combinaisons de “tracé” selon que les bras sont étendus ou croisés, que les jambes sont levées ou posées sur le sol, que les corps sont debout ou allongés... et l’affaire devient plus complexe lorsque deux personnages interagissent, tout cela offrant en somme un catalogue de compositions que Dunham explore méthodiquement.

 

La nouvelle série de peintures qu’il présentera à la fin du mois d’octobre à la Galerie Eva Presenhuber de Zurich n’est pas encore connue, mais celles qu’il exposa en juin à la Galerie Max Hetzler de Londres (avec Albert Oehlen), comme celles exposées au début de l’année à la Gladstone Gallery de New York témoignent de cette recherche : chaque œuvre met en scène deux personnages et explore les possibles positions de leurs corps affrontés. À New York, il s’agissait de lutteurs (un thème qu’il explore depuis plusieurs années). “Mes amis gay me disent toujours : ‘Tu ne peins pas des lutteurs, ce que tu dessines, ce sont des garçons qui font des choses intimes.’ Très bien, cette interprétation ne m’a pas dérangé, mais il était pourtant clair pour moi que je dessinais des hommes en train de lutter. Mais je savais que quand j’en aurais fini avec mes peintures de lutteurs, je voudrais peindre des hommes et des femmes en pleins ébats sexuels”, raconte-t-il.

 

Il avait déjà peint des sujets féminins seuls (série des baigneuses), des sujets masculins par paires (série des lutteurs), mais jamais des duos mettant en scène un sujet féminin et un sujet masculin. Représentés pendant l’acte sexuel, ils offrent autant de compositions possibles que les figures du Kamasutra, et le système de composition des couleurs ne varie plus seulement avec les cheveux blonds ou bruns, mais avec le corps des personnages, parfois de couleur verte. Il en trouve ailleurs que dans son admiration pour Salvador Dalí, qui pesa lourd dans son choix d’être artiste, et dans le surréalisme. “Les personnages de mes peintures ont pendant longtemps, sept ou huit ans, été littéralement blancs, non peints, une sorte de vide au milieu de la peinture. J’ai commencé à réfléchir à d’autres manières de différencier les personnages si je devais en introduire plusieurs dans les toiles. Je suis un homme blanc aux États-Unis et je ne souhaite pas que le sujet de mon travail soit, de façon directe, représentatif d’un milieu. Alors j’ai essayé d’imaginer une manière d’utiliser les couleurs pour différencier les protagonistes sans que cela doive immédiatement entraîner une discussion sur la race, la politique et les sujets de cet ordre. J’ai énormément de pensées personnelles sur ces questions, mais ce n’est pas exactement le sujet de mon travail. L’autre aspect, c’est que je suis très intéressé par la façon dont le mot ‘vert’ semble incarner une chose remplie d’espoir et tournée vers le futur. Enfin, j’ai lu beaucoup de science-fiction pendant toute ma vie, et les hommes verts ne choquent absolument personne dans cet univers. Même dans le film Avatar de James Cameron, vous pouvez voir des humains parfaits avec une peau bleue, et personne ne parle de race.

Carroll Dunham, “Proof of Concept (III)” (2020). Photo: David Regen. Courtesy galerie Max Hetzler. Carroll Dunham, “Proof of Concept (III)” (2020). Photo: David Regen. Courtesy galerie Max Hetzler.
Carroll Dunham, “Proof of Concept (III)” (2020). Photo: David Regen. Courtesy galerie Max Hetzler.

John Currin est un peintre américain né en 1962 dans le Colorado, vivant à New York, et dont la peinture défraya la chronique dès ses premières apparitions à l’aube des années 90. Figurative, elle est aussi très réaliste et ne cache pas sa fascination pour l’histoire de la peinture classique. “À une époque où la plupart de ses contemporains citeraient volontiers Warhol, Duchamp et Bruce Nauman parmi leurs influences, Currin évoque Bruegel, Cranach et Parmigianino”, écrivait à son sujet le philosophe Arthur Danto. “La vérité, c’est que je peux être inspiré par un visage de Botticelli, un torse de Cranach et les jambes d’un autre peintre”, explique Currin, qui déclarait aussi, il y a vingt ans : “Ne faites pas un prétendu art contemporain. Soyez vous-même. Prenez le maximum de plaisir. C’est ce qui justifie d’être un artiste. Vous n’avez pas un travail. Vous n’avez pas à être présent à l’heure dite où que ce soit. Il va de soi que vous pouvez faire absolument ce que vous voulez. Cela va même tellement de soi que vous seriez surpris du nombre de gens qui n’en ont pas conscience et qui font de l’art pour les autres.

 

Ses sujets sont souvent féminins, et ceux des œuvres présentées en septembre chez Gagosian, à New York, n’échappent pas à la règle. Intitulée Memorial, l’exposition rassemble des toiles inédites sur lesquelles il travaille depuis 2020. Elles ont la particularité d’avoir échangé la couleur contre la “grisaille” – une peinture monochrome en camaïeu de gris dont les nuances modèlent les ombres, et qu’on trouve d’ordinaire dans les fresques ornant le soubassement de certains édifices, ou sur les esquisses. Les femmes représentées sont installées dans des espaces proches du trompe-l’œil : l’une semble sortir du mur, l’autre s’y enfoncer. Figurées dans des positions et des situations à caractère pornographique manifeste, plusieurs ont le visage de l’épouse de l’artiste, Rachel Feinstein, et leurs corps sont soumis à de curieuses déformations, les poitrines, souvent surdimensionnées, tandis que les mains et les pieds sont remarquablement petits.

 

La peinture Limbo (2021), par exemple, montre trois personnages féminins. Celui de gauche tient de sa main frêle une poitrine démesurée, celui de droite est penché en avant et enlève son collant, tandis que le personnage central, allongé sur le sol et les jambes relevées, expose sans pudeur ses orifices. Cette peinture commença par un rapide dessin inspiré par une œuvre de 1525 du peintre flamand Cornelis Engebrechtsz, que Currin vit au Metropolitan Museum de New York. “J’ai fait ce dessin à main levée en trente secondes, mais il ne cessait de me hanter alors j’ai décidé de le transposer tel quel dans une grande peinture de plus de deux mètres de hauteur. Je travaillais dessus continuellement, sans parvenir à savoir quel parti prendre concernant les couleurs.” Diverses étapes conduisirent cette peinture en cours vers une expression très colorée, dont Currin ne put se satisfaire. “Le sujet de la toile était si brutal, l’anus était trop gros, trop public, trop coloré. Finalement, j’ai laissé cette peinture mourir, j’ai enterré tout ce travail et décidé de le refaire sous la forme d’une ‘grisaille’ suggérée par le tableau de Bruegel, Les Trois Soldats (1568) de la Frick Collection. Je souhaitais le faire sombre, comme s’il s’agissait de fantômes, sans aucune couleur. Ensuite j’ai décidé de lui donner un aspect très funèbre et, alors que j’en étais à peu près à la moitié, j’ai ajouté un cadre autour, comme dans le diptyque de L’Annonciation de Van Eyck. J’avais aussi utilisé des visages pris dans des publicités pendant des années et je réalisais à présent que ces visages pouvaient être ceux de personnes réelles, alors je me suis mis à engager des modèles et j’ai pu peindre leurs visages avec autant de sensibilité et de précision que j’en étais capable, et ainsi les graver dans le marbre”, expliquait-il au magazine Brooklyn Rail.

John Currin, “Limbo” (2021). © John Currin. Photo : Rob McKeever. John Currin, “Limbo” (2021). © John Currin. Photo : Rob McKeever.
John Currin, “Limbo” (2021). © John Currin. Photo : Rob McKeever.

Si John Currin évoque, comme source d’inspiration, des bandes dessinées pornographiques des années 80 et 90, dans Climber (2021), c’est surtout le drapé qui l’occupa plusieurs mois. Il commença par en emprunter certaines parties à une peinture de Hans Memling, avant de se raviser et de se tourner finalement vers Van Eyck pour la moitié gauche, tandis que la moitié droite fut inventée à partir d’un drap enrubanné autour d’une boîte en carton présente dans son atelier. Le drapé de Sunflower (2021), lui, reprend vaguement celui de La Nativité du Maître de Flémalle, un primitif flamand du xve siècle.

 

Les disproportions des corps, de même que leur répétition chez Dunham, estompent le sujet et tiennent à distance leur nature très impudique. L’un et l’autre, à ce moment précis de leur œuvre, ont cependant choisi de représenter des corps associés à l’acte sexuel, dans des compositions inspirées de la pornographie. Est-ce un effet collatéral du confinement ?Ou bien les peintres blancs hétérosexuels de plus de 50 ans, aujourd’hui si manifestement livrés au désamour des institutions, n’ont-ils plus rien à perdre – pour le plus grand bonheur des amateurs d’art ?

 

 

John Currin est représenté par la galerie Gagosian. Carroll Dunham est représenté par les galeries Gladstone, Max Hetzler et Eva Presenhuber.