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Numéro
20

Comment l'artiste Kenny Dunkan renverse la vision du corps noir

Art

Investissant la sculpture, l'autoportrait photo et vidéo ou encore la performance, la pratique artistique de Kenny Dunkan redouble de médiums pour mettre en forme son imaginaire hybride. Le jeune Guadeloupéen de 32 ans, ancien pensionnaire de la Villa Médicis, présente jusqu'au 22 mai à la galerie Les filles du calvaire une exposition foisonnante, immergeant le public dans un œuvre protéiforme qui renverse notamment la place du corps noir et son assignation. Portrait.

  • Kenny Dunkan, “No apologies” (2020). Courtesy Galerie Les filles du calvaire

  • Kenny Dunkan, “Homeworking club” (2020).

  • Kenny Dunkan, “Leakers” (2020).

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Bon nombre d’artistes parlent de leur première expérience esthétique majeure comme une épiphanie. Celle-ci a pu survenir dans la salle d’un concert provoquant une émotion inédite, ou entre les murs d’un musée face à un tableau qui fit germer en eux l’élan primaire d’une vocation. Pour Kenny Dunkan, ce sentiment si particulier est né dans les rues de Pointe-à-Pitre, où le jeune trentenaire a grandi, lors du retentissant carnaval annuel. Fasciné par l'euphorie créative environnante, des tenues des participants aux chars et musiques tonitruantes qui résonnent partout dans la capitale chaque année, le Guadeloupéen y perçoit dès son plus jeune âge l’opportunité d’une expression artistique. À seulement dix ans, il réalise d’ailleurs sa première “sculpture” pour cette occasion : un char fait de planches, de fils de fer et de tulle, où se lisent déjà une hybridation insolite des matériaux et une implication performative du corps, nécessaire pour la déplacer. Mais avant tout une quête plastique, qui deviendra bien plus tard fondamentale dans la pratique de l’artiste : “comment créer du beau avec du rien”.

 

 

Un rapport presque fétichiste à l'objet

 

 

Dès l'enfance, Kenny Dunkan développe une passion pour le design qui croise son affinité naturelle pour le bricolage et la réutilisation de matériaux pauvres avec son enthousiasme devant l’univers du luxe, les pièces iconiques de Philippe Starck ou George Nelson et leur puissance symbolique véhiculée par les magazines. Naturellement, son regard émerveillé se tourne vers Paris, où le Guadeloupéen s’installe pour étudier les arts appliqués avant de rejoindre l’École des Arts décoratifs. Après des débuts dans la scénographie, le travail de l’étudiant se déplace très vite vers l’objet à taille plus réduite et ses détails lorsqu’il commence à créer des parures aux airs de cottes de maille faites d’écrous et colliers de serrage : l'artiste y évoque en filigrane des costumes sacrés et rites mystiques des Caraïbes, que ses composantes inhabituelles ancrent désormais dans un présent incertain. Si leur réalisation témoigne du goût du trentenaire pour le savoir-faire, on perçoit également derrière leur précision les stigmates d’un passé colonial et les reliques amoncelées d’une surproduction délétère, autant d'éléments constitutifs d'un imaginaire nourri par une mémoire matérielle et spirituelle vivace. 

 

Reliés par chaînes et mousquetons, certains de ses méticuleux assemblages simulent des fragments de bustes, d’autres mêlent morceaux de plastique et cire capillaire pour modeler au sol des volumes aux airs de gisants, le tout résultant dans des sculptures un rien sépulcrales. Pourtant, si quelques unes de ces formes d'apparence menaçantes sont présentes à la galerie Les filles du calvaire à Paris, qui accueille jusqu'au 22 mai sa première exposition personnelle de l'artiste, l'ensemble dégage avant tout une grande force jubilatoire. Au rez-de-chaussée, deux grandes grilles en bois sont suspendues à la mezzanine par des sangles jaune fluo bordées de néons, également éclairées par le puits de lumière qui traverse la verrière : sur ce présentoir flottant, le plasticien dispose des calebasses suspendues à des chaînes de métal et volumes couverts de serre flex qui pourraient aussi bien rappeler la robe d'un porc-épic qu'un déguisement de carnaval. La froideur et la ridigité des matériaux industriels se soumettent à la sensualité du costume ainsi qu'à la profusion de formes et de couleurs environnante, toutes deux porteuses d'une connotation festive intrinsèque.

Kenny Dunkan, “Angel of syncretism” (2020).

Kenny Dunkan, “No apologies” (2020).

Le corps : support de création et outil de réappropriation 

 

 

Devant le festin artistique exposé à Paris par Kenny Dunkan – qui le qualifie lui-même d'“all-over visuel”, on oublie rapidement que l'on se trouve dans une galerie d’art : le visiteur y part à la découverte d'un esprit foisonnant où toutes les frontières formelles semblent abattues et où volume et image ne font plus qu'un. Car bien que propices à une présentation plus conventionnelle, les œuvres de l'artiste revêtent d’autant plus de puissance lorsqu'il les incarne par l'autoportrait photographique et vidéo. Très tôt, le jeune homme se pare volontiers de ses sculptures, s'immortalise sous toutes les coutures et commence à faire de son propre corps un support majeur – et fortement symbolique – de sa production. Durant ses premières années à Paris, l'étudiant, à l’époque également mannequin, tient pendant quelques années le blog TheKennyDunkanshow, où il s’amuse à détourer et animer sa propre image photographiée en l’emmenant devant une boutique Chanel ou en l’habillant et la déshabillant frénétiquement, parvenant non sans ironie à se ressaisir d'un corps instrumentalisé par l'industrie de la mode.

 

Si ce projet partagé en ligne se distingue de sa pratique plastique plus “sérieuse”, on pourra en voir par la suite des échos surgir dans ses images, vidéos et performances : en 2014, l’artiste enfile un gilet constitué de mini-tours Eiffel dorées, se rend sur la place du Trocadéro, danse face à la Dame de fer de Paris et laisse sa parure se décomposer petit à petit, déconstruisant littéralement sa vision jadis idéalisée de la capitale. Son corps noir devient alors un outil malléable dont l’art lui permet de se distancier pour, selon ses mots, “générer [sa] propre image et non celle qu’on [lui] a assignée” – “on”, c’est-à-dire une société occidentale et un milieu culturel majoritairement blancs. À la galerie Les filles du calvaire, sa silhouette surgit plusieurs fois dans son intégralité au sein d'immenses clichés imprimés sur des bâches, où l'artiste se met en scène tel un objet aux côtés de ses meubles favoris pour mieux questionner la fétichisation dont il a fait l'expérience. Mais le corps noir s'y dévoile également fragmenté puis réassemblé comme dans un collage : des bouches en silicone sont intégrées aux sculptures et s'invitent dans les tirages, tandis que la main baguée de l'artiste, ses pieds chaussés de ses créations colorées et ses narines filmées en gros plan envahissent ses photos et vidéos, décuplées par des écrans suspendus au milieu des images qui tapissent les murs et le sol. Stimulé de toutes parts comme au carnaval, le public se trouve bel et bien ici face à une “œuvre d'art totale”.

Kenny Dunkan, “Homeworking club” (2020).

Kenny Dunkan, “Affinities are miracles” (2019). Courtesy Galerie Les filles du calvaire

“Je me définis comme un big mess, nous confie Kenny Dunkan en souriant. Ce “grand désordre”, tel qu’il le formule, ne saurait être mieux exemplifié que par le chaos visuel et matériel savamment orchestré dans l'enceinte de la galerie. Mais l'expression employée par l'artiste semble aussi renvoyer à son propre flottement identitaire lié à ses origines et sa couleur – trop claire pour la Guadeloupe, trop foncée pour la France métropolitaine –, son statut artistique pluriel – entre photographe, sculpteur et designer –, autant que son rapport ambivalent à son corps et ses conditions d'apparition dans l'espace public. Dans la vitrine de l'exposition est d’ailleurs exposée l’intégralité de sa garde-robe : une centaine de vêtements accrochés sur portants ainsi que des dizaines bijoux et chaussures alignés au sol y ont pignon sur rue, une manière cathartique pour le jeune homme de se déposséder de l’apparat pour se recentrer sur l’essence de son identité personnelle et artistique, mais également de donner au lieu des airs de boutique en jouant avec son ambiguïté symbolique. Sur l’un de ses plus récents et mémorables clichés, accroché en grand à l'entrée de l’exposition, le trentenaire se met à nu, de dos, pour se fondre dans le cuir caramel d’un immense canapé du designer suisse Ubald Klug. Où l’homme fait littéralement corps avec l’objet se dessine alors un autoportrait éloquent qui résonne avec le titre injonctif de l’exposition. Keep Going !, nous y alpague l’artiste avec élan : quoi qu’il advienne, toujours continuer à avancer et embrasser le monde qui nous entoure, guidé par un indéfectible syncrétisme.

 

 

Kenny Dunkan, “Keep Going !”, jusqu'au 22 mai à la galerie Les filles du calvaire, Paris 3e.

Vue de l'exposition de Kenny Dunkan, “Keep Going !” à la galerie Les Filles du Calvaire, 2021. Courtesy Galerie Les filles du calvaire