19 Juillet

Qui est Kohei Nawa, la nouvelle star du Louvre?

 

Invité par le musée, le Japonais Kohei Nawa élève un majestueux trône d’or de dix mètres sous la légendaire pyramide. Un symbole des pouvoirs qui gouvernent le monde.

Par Thibaut Wychowanok

“Throne” sous la pyramide du Louvre, Kohei Nawa, 2018. Photo par Nobutada Omote Sandwich.

Autrefois, les rois de France étaient sacrés à Reims. Aujourd’hui, nos princes contemporains – les artistes – le sont au Louvre. Empereurs mondiaux du hip-hop, Beyoncé et Jay-Z privatisent l’institution pour tourner leur clip Apeshit, et c’est un triomphe. Quel pouvoir ! Cet été, c’est Kohei Nawa qui jette son dévolu sur le musée. L’artiste installe sous la pyramide une sculpture monumentale de plus de dix mètres de haut. C’est un trône, on n’en attendait pas moins, rehaussé à la feuille d’or. C’est une consécration, aussi, pour le Japonais de 43 ans. Bien connu de ses compatriotes, représenté par les prestigieuses galeries Scai The Bathhouse à Tokyo ou Pace aux États-Unis, Kohei Nawa n’a cependant rien d’un nouveau Murakami : l’esthétique kawaï, très peu pour lui. En 2011, le Japonais participe même à l’exposition Bye Bye Kitty!!! : un enterrement de première classe pour le petit personnage dégoulinant de mignonnerie. Il lui préfère largement les expérimentations scientifiques et informatiques. Sa cote sur le marché reste toutefois modeste comparée à celle de la star, puisque PixCell- Deer#8, sa tête de cerf recouverte de perles de verre, est adjugée à “seulement” 250 000 euros en novembre dernier chez Phillips. Encore un vrai outsider... qui pourrait bientôt changer de statut en Occident, sachant que le coût de fabrication de son gigantesque trône pour le musée du Louvre dépasse les 1,3 million d’euros.

C’est pourtant au sein d’une modeste campagne japonaise que l’œuvre a vu le jour. Originaire de Kyoto, Kohei Nawa a installé son atelier en périphérie de la ville. Un hub créatif qui regroupe aussi bien ses équipes que des graphistes et des architectes indépendants. Ses assistants s’affairent autour des dernières sculptures de sa série phare PixCell : des cerfs empaillés recouverts de centaines de perles de verre. Elles sont collées à la main, selon un ordre prédéterminé. L’idée lui est venue alors qu’il était encore étudiant à l’université de Kyoto. Internet n’en est alors qu’à ses prémices et déjà les sites d’enchères forment une réserve inépuisable de bizarreries en tout genre. Nawa y découvre des animaux empaillés. Il s’en porte acquéreur pour les transformer en sculptures. “Internet nous abreuve d’images qui nous donnent l’impression d’avoir un accès global et total au réel. Mais ce ne sont que des images, des amas de pixels. Tout passe par un objectif, le ‘globe’ de l’appareil photographique”, explique l’artiste. Alors le Japonais travaille à rendre visible ces pixels et ces “globes” qui déterminent notre nouvelle réalité – digitale – et notre regard. Le corps mort de l’animal se fait symbole d’un réel pré-numérique définitivement enterré. Chaque perle de verre qui y est appliquée est autant un pixel qu’un objectif photographique transparent qui modifierait notre vison de l’objet. “La sculpture apparaît alors comme une image”, commente Kohei Nawa.

 

 

“La pyramide incarne l’autorité royale au temps de l’Égypte antique. Le Louvre, celle des rois de France. Mais aujourd’hui ce ne sont plus les rois qui règnent sur les États. C’est le capitalisme.

Dans son atelier en périphérie de Kyoto, Kohei Nawa poursuit sa série “PixCell”, réalisée notamment à partir de cerfs empaillés, dont l’une des œuvres a été adjugée 250 000 euros en novembre 2017.

Avec ces PixCell, l’artiste réalise une intéressante analogie entre pixels et cellules. Comme si, aux cellules de l’être vivant correspondaient les pixels de l’image. Cette imbrication du vivant et du virtuel en fait sans doute l’un des artistes les plus en phase avec les débats actuels sur le transhumanisme. Le trône qu’il réalise pour le Louvre est, contre toute attente, traversé par les mêmes interrogations. “Plusieurs niveaux d’autorité sont présents à Paris, au même endroit, explique Kohei Nawa. La pyramide incarne l’autorité royale au temps de l’Égypte antique. Le Louvre, celle des rois de France. Mais aujourd’hui ce ne sont plus les rois qui règnent sur les États. C’est le capitalisme.” Et ce capitalisme, par essence invisible, explique sans doute pourquoi le trône de Nawa reste vide. Les forces qui contrôlent notre monde sont clinquantes – le choix de la feuille d’or n’est pas innocent – mais sans corps. “Tout comme l’informatique et l’intelligence artificielle, insiste l’artiste, qui pourtant modifient en profondeur notre civilisation.” En France, le roi est mort en 1793. Alors vive les rois : Capitalisme, Numérique, Intelligence Artificielle ! Qui leur coupera donc la tête qu’ils n’ont pas ?

NuméroNews