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07 3 artistes qui explosent les codes de la céramique

3 artistes qui explosent les codes de la céramique

Art

La céramique a plus que jamais la cote dans le monde de l'art. Dans les foires comme dans les galeries, les prix montent en flèche. Quant aux institutions, les expositions se multiplient, à l'instar de “Céramix” en 2016 à la Maison Rouge ou “Artists and the Ceramics Studio” à la Tate Modern l'année suivante. Jusqu'au 6 février, c'est au tour du musée d'Art moderne de la Ville de Paris de consacrer une exposition-fleuve à cette technique de sculpture modelant la terre : “Les Flammes : l’Âge de la céramique”, qui rassemble 350 œuvres de la Préhistoire à nos jours. Pourtant, il y a seulement quelques décennies, la céramique était encore souvent jugée kitsch et vieillotte, délaissée au profit de matériaux plus rares ou modernes. Alors que de nombreuses écoles d'art renversent ce tropisme en ouvrant des ateliers dédiés à ce fameux médium, focus sur trois artistes qui, par leur approche innovante, ont fait ces dernières années de la céramique un art définitivement contemporain.

Elsa Sahal, Vénus polymathe jouissante, 2019.  Elsa Sahal, Vénus polymathe jouissante, 2019. 
Elsa Sahal, Vénus polymathe jouissante, 2019. 

1. Les sculptures érotiques et féministes d'Elsa Sahal 

 

 

L’été dernier, le MO.CO Panacée à Montpellier accueillait dans le bassin de son patio la Vénus polymathe jouissante (2019) d'Elsa Sahal : une sculpture rose vif composée d’un amoncellement vertical de paires de seins aux tétons proéminents surmonté d’une vulve. Aussi choquante qu’attirante, l'œuvre ne laissait personne indifférent. Non contente d’empiler les parties intimes d’un corps féminin, la plasticienne française les a également recouvertes d’un glacis rose pailleté, ultra kitsch et brillant, afin de souligner les rondeurs féminines. Plus encore, elle a également équipé sa sculpture d’un dispositif de fontaine afin de faire couler en permanence de l’eau sur ses seins, renforçant la dimension sexuelle de l’œuvre en soulignant l’ambiguïté entre le lait maternel et l’acte de jouissance. Pour elle, l'argile est “un matériau sensible, lié à la sensualité, au toucher” dont la malléabilité permet de représenter la dimension charnelle des corps. “Le corps est inséparable de ce matériau. Comme si la terre était déjà du corps”. Depuis 2010, Elsa Sahal invite ses œuvres doucement provocatrices dans les musées comme dans les espaces publics. En 2012, sa sculpture Fontaine, en référence à l'œuvre éponyme de Marcel Duchamp, perchait sur un piédestal rose un corps de femme, uniquement suggéré par deux jambes et un sexe, qu'elle faisait uriner de l'eau en plein jardin des Tuileries. Quant à ses sculptures exposées au sein d'institutions, comme actuellement au musée d'Art moderne de la Ville e Paris, toutes se composent d'amoncellements de parties de corps qui engendrent des formes mutantesAvec ces assemblages de chair et de seins irréguliers et inégaux, la quadragénaire fragmente le corps féminin, évinçant ainsi les représentations ultra stéréotypées des corps féminins – lisses, juvéniles et souvent érotiques – auxquelles des siècles d'une société patriarcale nous ont habitués pour proposer en une nouvelle vision ancrée dans les idéaux féministes contemporains.

Clément Garcia et Thom Friedlander, Tohu Bohu (les croutes), tableaux multiples en  grès nérié, 50x35x1cm, 2020. Clément Garcia et Thom Friedlander, Tohu Bohu (les croutes), tableaux multiples en  grès nérié, 50x35x1cm, 2020.
Clément Garcia et Thom Friedlander, Tohu Bohu (les croutes), tableaux multiples en grès nérié, 50x35x1cm, 2020.

2. Les avatars pixellisés 2D de Clément Garcia 

 

 

Passionné de gaming et de céramique, Clément Garcia s'est donné un défi fou : transposer dans la terre une image en 2D à gros pixels issue de jeux vidéos. L'empilement des bâtonnets en argile coloré qu'il colle entre eux lui permet de constituer un bloc qu'il découpe en tranches, à la manière d'un gâteau. Chaque bâtonnet matérialise alors le carré coloré d'un pixel, permettant de transposer l'image numérique dans la matière. Le résultat donne une série de multiples, tous identiques, présentant sur le support les visages numériques de ces avatars vintage. Grâce au processus employé, qu'on pourrait comparer à la mosaïque, Clément Garcia choisit de représenter son sujet en deux dimensions comme pourrait le faire un peintre ou un dessinateur, et défie les hiérarchies établies entre arts nobles et arts populaires. S'il fallait être un céramiste aguerri pour inventer un tel procédé, Clément Garcia n'est pas pour autant un potier de formation. C'est lors de ses études en design textile que le jeune Français se surprend à façonner, pour son projet de diplôme, des accessoires en grès : sa passion pour le modelage de la terre voit le jour. Dès 2015, le jeune homme décide de s'y consacrer entièrement. Bols, verres, assiettes… Pour chaque objet usuel qu'il fabrique, Clément Garcia s'applique à les rendre inutilisables en les découpant de part en part. De la sorte, il rompt avec l’image utilitaire de la céramique pour mieux nous inviter à en appréhender sa simple beauté.

Zoe Williams, Ceremony of the Void, 2017. Performance, installation, David Roberts Art Foundation, London, United Kingdom, 2017. Photographer: Dan Weill, Courtesy of the Artist and Ciaccia Levi, Paris.

Zoe Williams, Ceremony of the Void, 2017. Performance, installation, David Roberts Art Foundation, London, United Kingdom, 2017. Photographer: Dan Weill, Courtesy of the Artist and Ciaccia Levi, Paris.

3. La vaisselle exubérante et orgiaque de Zoé Williams 

 

 

Zoe Williams aime les contes de fées, les banquets orgiaques et tout ce qui touche à l’excès. Sa performance Ceremony of the Void, dévoilée en 2017, en est la preuve. Autour d’une somptueuse table garnie de mets raffinés, de céramiques aux couleurs acidulées, une dizaine de performeuses vêtues de longues robes aux couleurs neutres prennent place. En musique, elles dégustent les plats proposés, rendus d'autant plus appétissants par la quantité d’objets en céramique présents sur la table : carafes, bols, assiettes... Par leur accumulation de formes et de couleurs, les vases baroques et autres éléments de vaisselle sculptés par l'artiste ressemblent à s’y méprendre aux pièces montées, gâteaux gourmands et fruits mûrs à point submergeant la table du banquet. Au fil du repas, les participantes dévorent goulûment les aliments avant de se déshabiller et jouer avec la nourriture sans retenue. La fête vire à la confusion jusqu’à qu’à n'en laisser rien d'autre que la vaisselle en céramique, symbole et vestige de cette orgie décadente. Les céramiques de Zoe Williams sont à l'image de ses performances : exubérantes et explosives. C’est lors de son projet de diplôme que la Londonienne se familiarise avec cette technique. Sa première œuvre en céramique ? Un escarpin miniature de couleur vert amande... mais impossible de marcher avec. “La couleur permet de jouer avec l'excès, et je veux que les choses soient hypnotiques mais aussi un peu too much, explique la trentenaire dans un entretien au magazine anglo-saxon Elephant. Qu'elles soient activées lors de ses performances ou exposées, immobiles, dans des décors muséaux ou marchands, ses créations fantasques ne cessent d'exciter nos pulsions tactiles ou gustatives, tout en questionnant le but de leur satisfaction.

 

 

“Les Flammes : l'Âge de la céramique”, jusqu'au 6 février, musée d'Art moderne de la Ville de Paris, Paris 16e. 

Zoe Williams, Tendresse Tendril, jusqu'au 29 janvier à la galerie Ciaccia Levi, Paris 3e.