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Numéro
18

Lili Reynaud Dewar remporte le 21e prix Marcel Duchamp

Art

Ce lundi 18 octobre au soir, l'ADIAF dévoilait le nom du 21e artiste lauréat du prix Marcel Duchamp. Cette année, celui-ci revient à la Française Lili Reynaud Dewar pour son projet Rome, 1er et 2 Novembre 1975, un film choral inspiré par la fin de vie de Pier Paolo Pasolini. L'installation est à découvrir jusqu'au 2 janvier prochain au Centre Pompidou, aux côtés des projets des trois autres finalistes.

  • Lili Reynaud Dewar, photo Jean-Michel Sicot.

  • Lili Reynaud Dewar, “Ooops, I think I lost my lighter somewhere on the ground” (2019). Video, couleur, HD, 4’22’’ © The artist

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La semaine de l’art à Paris commence en beauté. Marquée par la FIAC et de nombreuses autres foires d’art (Paris Internationale, Asia Now) et par l’ouverture de grandes expositions institutionnelles (Georg Baselitz au Centre Pompidou, Martin Margiela à Lafayette Anticipations), cette période mouvementée de l’automne s’enrichit exceptionnellement en 2021 – pandémie et multiples reports obligent – de quatre des plus grands prix récompensant les talents de la scène artistique française, tels que la Bourse Révélations Émerige et le Prix Fondation Pernod Ricard. En ce début de semaine, le Prix Marcel Duchamp mène la danse. Depuis sa création par l’ADIAF en 2000, ce dernier récompense tous les ans un artiste français ou résidant en France dont la pratique plastique et visuelle s’ancre dans les enjeux de son époque. Après avoir consacré Kapwani Kiwanga l’an passé et Éric Baudelaire en 2019, mais également plus tôt des noms comme Clément Cogitore et Dominique Gonzalez-Foerster, le jury international vient de trancher en décernant le prix à Lili Reynaud Dewar, nommée depuis janvier aux côtés des trois autre finalistes de cette édition Julien Creuzet, Isabelle Cornaro et Julian Charrière.

 

Titulaire d’un diplôme en droit public, l’artiste française née en 1975 ne se destinait pas initialement à une carrière dans l’art. Elle a pourtant su rapidement creuser son sillon dans ce domaine et y trouver sa légitimité. Très tôt, la mise en scène devient centrale à sa pratique à travers ses installations théâtrales composées de décors et d’objets qu’elle réalise elle-même, appelant l’intervention de performeurs pour les activer. Mais son amour de la danse, qu’elle pratique depuis son enfance, finit par l’emporter : à la fin des années 2000, Lili Reynaud Dewar fait de son corps son support d'expression majeur et commence à se filmer dansant nue dans son atelier, couverte de peinture. À travers ses mouvements, l’artiste interroge son identité, travestie par ses chorégraphies et ses diverses couleurs de peau, mais également sa place de femme dans l'espace et dans la société. Peu à peu, les gestes de l’artiste rencontrent les salles des musées jusqu’à interagir avec les œuvres, revêtant ainsi un discours plus critique. Son corps vivant, nu et peint, interroge la place des femmes dans l’histoire de l’art mais aussi celui des personnes de couleur, encore très souvent minoritaires sur les cimaises des musés occidentaux : dans sa série de vidéos I am intact and I don't care (2013), Lili Reynaud Dewar apparaît couverte de noir en train d'explorer diverses salles et ses gestes s'inspirent de ceux de Joséphine Baker, célèbre habituée des planches. Bien que la quadragénaire ne pratique pas directement la peinture, l’encre est également un matériau récurrent dans son œuvre, qu’elle vienne maculer le bas de rideaux habillés de texte ou remplir des bassines noires qui perforent des matelas troués – un rappel de l'importance du langage à ses yeux.

Lili Reynaud Dewar, “Lady to fox” (2018). © The artist

Fortement inspirée par la littérature, Lili Reynaud Dewar cite aussi bien dans ses œuvres Marguerite Duras que Jean Genet et Guillaume Dustan. Quand leurs citations ne tapissent pas directement les tissus et objets qui composent son décor voire résonnent dans l’espace, lus par divers interprètes, ce sont les textes de l'artiste elle-même : en 2015 à la Biennale de Venise, elle ponctue de ses mots et phrases en anglais un ensemble de rideaux colorés où mots, objets et couleurs s'accordent pour composer ce qu'elle qualifie d'“opéra”. Profitant de la traditionnelle exposition des finalistes au Prix Marcel Duchamp, l’artiste dévoile jusqu'au 2 janvier au Centre Pompidou Rome, 1er et 2 Novembre 1975, un film dont elle a entamé la réalisation il y a deux ans à la Villa Médicis de Rome, lorsqu'elle y résidait, puis au Japon. Quatre écrans s’y font face et diffusent simultanément le récit choral de la dernière journée de Pier Paolo Pasolini avant son assassinat, où le rôle du cinéaste et écrivain italien est tour à tour incarné par une vingtaine d'amis de Lili Reynaud Dewar. Des entretiens-fleuves entre l’artiste et les participants de l’œuvre sont retranscrits dans des livrets posés au sol à la disposition du visiteur, dans lesquels chacun revient sur sa vie, son parcours artistique, ses pensées intimes ou encore ses expériences sexuelles.

 

Aujourd’hui, Lili Reynaud Dewar est également connue pour son engagement et ses prises de position publiques. Au-delà de son œuvre, imprégnée de ses propres réflexions sur les problématiques sociales et raciales qu’elle incarne à travers le corps et le langage, l’artiste dit vouloir “lutter contre le capitalisme et toutes les formes de dominations qu’il incarne” et milite pour une meilleure égalité dans le monde de l’art. En atteste sa participation au collectif Wages For Wages Against lancé en Suisse en 2017, qui défend notamment une meilleure rémunération des artistes et l'amélioration de leurs conditions de travail. En ce moment, la quadragénaire française continue de travailler sur son projet au long cours Gruppo Petrolio, un film en plusieurs parties mettant en scène des individus mobilisés contre la destruction de notre planète par le capitalisme et dont elle a déjà dévoilé les premiers épisodes. Un projet d’ampleur que cette nouvelle récompense, dotée de 75 000 euros, permettra sans doute d'accompagner jusqu'à son terme.

 

 

L'installation de Lili Reynaud Dewar est à découvrir dans l'exposition des quatre finalistes du prix Marcel Duchamp 2021, jusqu'au 2 janvier 2022 au Centre Pompidou, Paris 4e.

Lili Reynaud Dewar, “Rome, 1er et 2 novembre 1975” (2019-2021). Courtesy de l’artiste, de la galerie CLEARING, New-York/Bruxelles ; et de la galerie Emmanuel Layr, Vienne/Rome
© ADAGP, Paris, 2021