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Codex Seraphinianus : rencontre avec l'auteur du livre culte que personne n'a jamais su déchiffrer

Art

En 1981, le jeune artiste italien Luigi Serafini publie son Codex Seraphinanus, une dense encyclopédie d'un monde complètement imaginaire riche de centaines de dessins énigmatiques et d'une écriture inventée. Resté indéchiffrable, l'ouvrage est devenu aujourd'hui culte et continue de s'enrichir de nouvelles planches au fil de ses rééditions, la dernière ayant été publiée fin septembre par Rizzoli pour célébrer le quarantième anniversaire de cet extraordinaire ouvrage. Dans cet entretien avec son auteur, Numéro revient sur le succès de ce projet unique en son genre.

Planche extraite du “Codex Seraphinianus” par Luigi Serafini, éditions Rizzoli (2021).

Le mot se répand comme une traînée de poudre depuis deux ans : “ultracrépidarianisme”, la tendance humaine à s’exprimer sur des sujets que l’on ne maîtrise pas. Un comportement – de plus en plus fréquent à l’heure où chacun peut avoir accès à l’information en quelques secondes, du bout des doigts –, qui amène son lot d'outrecuidance : on croit tout connaître d'une science occulte, tout comprendre d'une langue étrangère ou savoir déchiffrer tous les symboles d'une civilisation… Mais existe-t-il encore aujourd’hui des choses que l’on ne pourra jamais comprendre ? Le Codex Seraphinianus en est une. Entre 1976 et 1978, enfermé dans son petit appartement parisien, l’artiste italien Luigi Serafini dessine sur papier un monde complètement imaginaire qu’il organise avec méthode dans cet ouvrage dense aux airs d’encyclopédie. Arcs-en-ciel à trous où gigotent des insectes colorés, poissons-pupilles en forme d’yeux, pelotes de laine pourvues de petites jambes ou encore jeune homme dont le bras se transforme en stylo-plume… Des centaines de dessins énigmatiques schématisent les créatures et phénomènes qui peuplent cet univers, tandis que des textes écrits dans une langue totalement indéchiffrable remplissent ses pages jusqu’aux titres des chapitres et folios. “Les dessins étaient si étranges que je devais trouver la langue idéale pour les accompagner”, précise l’artiste, qui cherchait à travers cette écriture asémique [dénuée de contenu sémantique] à replacer le lecteur dans la peau d’un enfant qui n’a pas encore appris à lire.


Publié pour la première fois en 1981, le Codex Seraphinianus fête aujourd’hui son quarantième anniversaire. Multiples rééditions, conférences, et même une exposition au CRAC Occitanie de Sète l’an dernier… L’ouvrage est devenu, au fil des décennies, un livre d’art culte et a fédéré une communauté d’adeptes, les “serafans”, qui l’honorent au point d’en tatouer des planches sur leur corps. Âgé de 72 ans aujourd’hui, son auteur s’amuse de ce succès et continue d’envisager son livre comme un jeu, ouvert à l’interprétation par essence, qu’il se gardera bien de décrypter. Seule sa structure, divisée en onze chapitres et deux grandes parties (l’une consacrée à la nature, l’autre à la vie humaine) est clairement identifiée, sans que le contenu soit clarifié. Car avec plus de 300 planches qu’il continue d’enrichir au fil des éditions, Luigi Serafini a créé son propre grimoire mystérieux proche d’un texte sacré : potions ou sortilèges, poèmes et légendes, références au Jardin des Délices de Jérôme Bosch, aux peintures métaphysiques de Giorgio de Chirico, ou encore aux cadavres exquis des surréalistes… tout pourra y être interprété selon l’époque et la culture de chacun, jusqu’aux cartes illustrées de ce monde imaginaire où l’on se surprend à rechercher son propre pays. En plaçant chaque lecteur dans une même incompréhension, l’œuvre traverse les frontières, restant paradoxalement illisible et accessible à tous. À l’occasion de sa nouvelle réédition chez Rizzoli, Luigi Serafini revient sur l’histoire de ce projet fou, qu’il qualifie encore avec tendresse d'“émotion enfantine”.

 

 

Numéro : Le Codex Seraphinianus fête cette année ses quarante ans. Quel effet cela vous fait-il ?

Luigi Serafini : C’est assez étrange, car je me sens vieux, et le livre semble très jeune. Il y a une sorte d'inversion entre la vie du livre, qui rajeunit avec ses nouveaux lecteurs, et la mienne – moi qui avait 32 ans quand je l’ai écrit, et qui en ai maintenant 72. Cela crée une relation assez bizarre entre moi et le livre, un peu comme celle entre un père et un fils. Je serais presque jaloux de ce fils qui devient un homme pendant que moi, son père, deviens un vieillard.

 

C’est comme s’il continuait à s’épanouir par lui-même, sans vous ?
Exactement. Sans que j’aie rien eu à faire, car pendant toutes ces années, il n’y a jamais eu de marketing de mon côté, même si les éditeurs ont bien sûr continué à le promouvoir au fil des rééditions. Le livre a tout fait par lui-même, comme un être vivant qui a appris à se débrouiller tout seul.

Planche extraite du “Codex Seraphinianus” par Luigi Serafini, éditions Rizzoli (2021).

Planche extraite du “Codex Seraphinianus” par Luigi Serafini, éditions Rizzoli (2021).

Comment résumeriez-vous aujourd’hui un tel ouvrage ?

Quand je parle du Codex, j’ai envie de rire plutôt que de parler. Ce qui m’est arrivé est tellement bizarre que je ne sais quels mots utiliser et un rire serait vraiment plus éloquent ! J’ai le sentiment d’une rivière qui est née en moi et continue de s’écouler. Je crois qu’au fond, le Codex, c’est moi. D’ailleurs, j’ai continué à faire des dessins pour ce livre toute ma vie : lors de sa première édition, j’ai seulement arrêté d’ajouter des planches sur demande de l'éditeur, car elles auraient rendu le livre trop coûteux, d’autant qu'imprimer en couleur était beaucoup plus cher à l'époque. Ce livre est une sorte de journal intime qui a dû s’arrêter à un moment pour s’ouvrir au monde.

 

Revenons ensemble à la fin des années 70. Vous avez commencé par imaginer des illustrations, auxquelles vous avez ensuite associé une langue créée de toutes pièces. Vous souvenez-vous de votre état d’esprit de l’époque ?

De temps en temps, je pense aux années 60-70 comme au temps des troubadours, où on avait ce besoin d’entendre ces récits de personnes qui voyageaient à travers l’Europe, des chansons, des histoires d’amour… Il y avait, chez notre génération d'enfants nés après la guerre, un grand besoin de communication, en totale opposition avec la génération précédente, qui, avec la guerre, voyait, elle, la communication comme une chose dangereuse. Les années 60-70 étaient une grande période de découvertes et de désir d'un monde nouveau. Comme beaucoup d'innovations touchant la communication, tel Internet, le Codex était dans l’air et je m’inscrivais dans ce flux de cette époque, dans la foule de jeunes qui créaient, qui inventaient… Je crois que le sentiment était partagé dans tout l’Occident dans les années 70. Quand je regarde des documentaires sur cette période, je retrouve l’esprit de mon livre, qui faisait définitivement partie de ce mouvement.

 

 

“Le livre a tout fait par lui-même, comme un être vivant qui a appris à se débrouiller tout seul.”

 

 

Comment êtes-vous parvenu à faire éditer cet ouvrage étonnant – qui ne semblait pas d'emblée promis à un succès commercial  évident ?

J’ai eu la chance de croiser sur ma route un vrai fou, l’éditeur Franco Maria Ricci, qui vivait à l'époque à Saint-Germain-des-Prés, en face de l’hôtel où Jorge Luis Borges avait vécu. J’ai fait des efforts incroyable pour le rencontrer, jusqu'au jour où j’ai réussi à rentrer dans son bureau et à lui présenter les vingt premières planches du Codex. Un vrai coup de foudre : il a été enchanté par les dessins et conquis par l’idée de publier un ouvrage avec une écriture que l’on ne pourrait pas décrypter. Quand le livre est sorti, beaucoup de lecteurs ont d’ailleurs été étonnés par son choix. En 1981, l’année où la gauche est passée au pouvoir en France, il y avait beaucoup de manifestations et de contrôles de police. Pour l'anecdote, j'ai appris récemment qu’un jour de cette année-là, des gendarmes sont venus contrôler la librairie où le livre était à vendre, rue des Beaux-Arts, fermée au public à cause des soulèvements populaires. Cinq minutes après leur passage, François Mitterrand est entré dans la librairie pour acheter le Codex...

 

Vous avez inventé de toutes pièces une nouvelle écriture car vous cherchiez à l’époque un langage qui pourrait accompagner les illustrations. Avez-vous tenté depuis de transposer cette langue à l’oral ?

Je ne suis jamais arrivé à écouter le son de mon écriture. Pour moi il y a toujours un silence incroyable quand j’écris dans cette langue. En revanche, les lettres qui se répètent au fil du livre ont créé un alphabet. Si j’entends un jour parler d’une nouvelle langue orale qui cherche son alphabet, alors il pourra peut-être enfin se rendre utile ! (rires)

Planche extraite du “Codex Seraphinianus” par Luigi Serafini, éditions Rizzoli (2021).

Y a-t-il dans le livre une planche que vous appréciez particulièrement et que vous accepteriez de décrypter pour nous ?

Je ne peux pas vous répondre car tous mes dessins sont vraiment différents. Ce sont les lecteurs qui ont décidé de retenir une planche plutôt qu'une autre. Pour moi, elles forment un ensemble que je ne souhaite pas séparer, mais que je continue d’enrichir de nouvelles planches au fil des éditions.

 

Justement, aujourd’hui, le Codex a même rassemblé autour de lui une communauté, les “serafans”, grands adeptes du livre qui cherchent à le décrypter et vont parfois jusqu’à s’en faire tatouer des illustrations. Comment voyez-vous cela ?

Je ne pense pas être égocentrique et me vois plutôt comme quelqu’un qui ne fait que passer dans ce monde. Je suis donc content d’avoir procuré des émotions aux autres, d’avoir provoqué des réflexions, des pensées… mais cela me semble très normal, comme un cuisinier qui a fait un bon repas a satisfait ceux qui l’ont goûté. D’ailleurs, je ne l’avais jamais envisagé comme cela : c’est la première fois que je parle de moi comme un chef cuisinier !

 

Si l’on file cette métaphore, y a-t-il parmi ceux qui ont goûté cette cuisine des personnes qui vous ont apporté de nouvelles idées ou des éclaircissements ?
La métaphore du chef est très appropriée. Les clients qui sont venus dans le restaurant sont ensuite rentrés chez eux, et cela m’a donné l’énergie de faire autre chose. Un grand chef doit toujours proposer des plats équilibrés, qualitatifs… Il ne peut pas mettre un kilo de sel dans sa casserole sans que cela crée une révolution dans le restaurant ! J’ai eu besoin de créer des choses nouvelles, de nouveaux “plats”, mais seulement dans l’optique de faire des bons repas plutôt que de me concentrer sur la personne que je suis.

Planche extraite du “Codex Seraphinianus” par Luigi Serafini, éditions Rizzoli (2021).

Planche extraite du “Codex Seraphinianus” par Luigi Serafini, éditions Rizzoli (2021).

Au CRAC Occitanie, à Sète, il y a quelques mois, cet ouvrage vous a même inspiré une exposition pensée comme un “pop-up géant”. Comment avez vous abordé cette transcription de l’univers du livre dans l’espace ?

J’ai eu une chance incroyable. Après Milan en 2007, c’était la deuxième exposition dans ma vie où j’avais réussi à déployer vraiment mon univers dans l’espace. Le site du CRAC Occitanie a quelque chose de très singulier avec sa vue sur la mer Méditerranée – la mare nostrum, l’origine de notre civilisation. Cela m’a procuré une grande énergie et une joie que je pense avoir réussi à transmettre aux visiteurs. Cette exposition à Sète était vraiment la rencontre de toutes mes influences, comme la Villa Médicis et la Villa Borghese, à travers la commissaire qui y a travaillé, la ville de Gaète entre Rome et Naples, ou encore l’influence de Paul Verlaine dont la mère était italienne. Finalement, l’Occitanie est le trait d’union entre la culture française et la culture italienne.

 

Y a-t-il une fin et une finalité à cet ouvrage ?

Je ne saurais le dire. Mais rétrospectivement, je dois signaler une chose : je suis très content que ce livre m’ait protégé du système de l’art, un système régi par plusieurs forces, notamment économiques, qui nous contraint à rentrer dans telle galerie plutôt que telle autre, de suivre certains critiques, etc. J’aime beaucoup l’expression “artiste confidentiel” en français, qui n’existe pas en italien. Grâce au Codex, je pense avoir réussi à rester un artiste confidentiel et libre, sans rentrer dans ce système. C’est un véritable cadeau que le livre m’a fait, et je lui en suis infiniment reconnaissant.

 

 

Codex Seraphinianus. 40e anniversaire (2021), nouvelle édition disponible chez Rizzoli.