Pour l’exposition FOXP2 au Nottingham Contemporary et au Palais de Tokyo, l’énigme tenait dans les 2 % de variation, seulement, entre l’ADN du chimpanzé et celui de l’homme, et à l’hypothèse formulée par le géographe et biologiste américain Jared Diamond que cette différence tient dans un gène appelé FOXP2, qui est responsable de la mutation des cordes vocales. Peu importe, en vérité, la nature même de cette énigme tant sa fonction dans le processus créatif est de mettre en marche la machine de l’imaginaire – qui la prend très au sérieux et s’emploie inlassablement, dans les mois de préparation de l’exposition, à remonter le fil d’un récit dont le spectateur peut ne pas chercher les traces. Humeau ne fait pas les choses à moitié, noircit des pages et des pages de croquis et de notes, suit une idée jusqu’au bout : “Je me suis rendue en Thaïlande parce que je voulais voir de vrais éléphants. Pour une sculpture, j’avais besoin de larmes d’éléphant, j’ai donc demandé à un chauffeur sur place de m’emmener dans un endroit précis. Je ne savais pas si je serais en mesure d’obtenir des larmes ou pas. Parvenue à destination, en guise de documentation pour mon travail, j’ai pris énormément de photos et j’ai tourné des vidéos, et à un moment donné, je me suis aperçue que l’éléphant le plus âgé pleurait de vraies larmes. J’ai interrogé le soigneur à ce propos et il m’a expliqué que lorsque les éléphants sont vieux, cela est tout à fait banal. Alors j’ai pris une larme, je l’ai mise dans un flacon et l’ai rapportée à Londres.

 

De cette larme d’éléphant, le spectateur ne verra peut-être rien, mais elle fut indispensable à l’élaboration de l’exposition, comme le fut aussi cet “humain liquide” dont elle imprégna le sol. Cette belle moquette rose sur laquelle on ne marche pas, dans un  spectaculaire dispositif d’installation, est en effet teintée avec les composants chimiques d’un être humain. Enfin, c’est ce qu’elle demanda à Tai Ping, un fabricant de moquette de luxe de Hong Kong : imbiber la moquette spécialement produite avec la trentaine de composants chimiques qui forment un être humain : carbone, oxygène, soufre, calcium, fer, magnésium, cobalt, iode... en respectant les proportions ! Humeau prit soin d’empoisonner tout cela avec quelques graines de datura, une plante vénéneuse qui serait à l’origine du fruit défendu du jardin d’Éden... De même que la couleur jaune acide de son exposition à la Tate Britain de Londres (Echoes, 2017) n’est pas étrangère aux deux grammes de venin de serpent mamba noir trouvés dans un laboratoire de Floride et qui ont été ajoutés aux pigments de la peinture jaune (du sang d’alligator faisait aussi partie de cette installation).

 

Chaque exposition donne lieu à cette sorte d’invraisemblable odyssée (pour reprendre ses termes) qui ressemble plus aux expéditions d’exploration du XIXe siècle qu’à quoi que ce soit de contemporain d’Internet. Animé par “l’énigme” à explorer, le cerveau de Marguerite Humeau se met en marche, constamment provoqué par son imaginaire. Évidemment, il ne s’agit pas d’accéder à la vérité du monde, mais peut-être à celle des formes. En cela aussi réside la très grande supériorité du travail de l’artiste sur celui de tant de ses confrères. “J’aspire à créer plus de mystères et d’énigmes plutôt que de donner des réponses ou de dire quoi penser”, expliquait- elle à Kat Herriman pour le New York Times. Dans l’ensemble de mon travail, je suis confrontée à l’impossibilité de savoir comment les choses étaient vraiment. Mais je ne cherche pas la vérité.

 

Marguerite Humeau fait partie des quatre finalistes du prix Marcel Duchamp 2019, exposés jusqu'au 6 janvier 2020 au Centre Pompidou, Paris 4e.