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Numéro
02

Martha Jungwirth: découvrez les secrets de ses toiles écarlates

Art

Cette peintre autrichienne, qui a débuté à Vienne dans les années 60, n’a jamais dévié de sa ligne initiale : composer des toiles abstraites dominées par des tons rouges, qui expriment le monde tel qu’elle le voit.

“Untitled” (2019) de la série Delos. Aquarelle sur papier fait main. Papier : 60 x 108 cm,
cadre : 73 x 100 cm.

À plus de 80 ans, l’artiste autrichienne Martha Jungwirth n’aura jamais autant exposé que lors de cette dernière décennie. Celle qui, dès la fin des années 60, a réussi à s’imposer au sein du collectif de peintres viennois exclusivement masculin Wirklichkeiten (Réalités), n’a jamais cessé depuis de répéter, sur des toiles ou sur de grands papiers, une abstraction haute en couleur dans des tonalités majoritairement rouges, qui rencontre aujourd’hui une reconnaissance publique. Si cette peinture gestuelle, parfois réalisée directement à la main, trouve en partie sa source dans le versant pictural de l’actionnisme viennois, elle offre aussi des références au peintre autrichien Arnulf Rainer et des similarités avec l’expressionnisme abstrait d’un Cy Twombly. Les griffures, gribouillages ou bavures qui la composent sont toujours l’expression d’une source précise : un voyage, un renvoi à l’œuvre d’un autre artiste, la mythologie grecque ou la politique actuelle... Solitaire et discrète, Martha Jungwirth partage néanmoins une complicité avec le peintre allemand Albert Oehlen, avec qui, récemment, elle a même conçu une exposition à la Galerie Mezzanin à Genève. Nous l’avons rencontrée dans son studio, juste après le confinement.

 

 

Numéro : Quel a été votre parcours ? En quoi l’univers dans lequel vous avez grandi vous a-t-il influencée ?
Martha Jungwirth : Depuis l’enfance, les crayons de couleur et les craies grasses m’ont toujours accompagnée. Je passais mon temps à lire et à peindre. Je tiens ça de ma grand- mère et de ma mère, même si aucune des deux n’était artiste de profession. Pour gagner leur vie, elles exerçaient des métiers “normaux”. À l’âge de 18 ans, à la fin des années 50, je suis entrée à l’Akademie für angewandte Kunst de Vienne [université des Arts appliqués]. À ce moment-là, j’ai décidé que c’était précisément ce que je souhaitais faire de ma vie – et de cette façon-là...

 

 

Il s’agissait donc d’une école d’arts appliqués – angewandte Kunst – pas d’une académie des beaux-arts. Comment êtes-vous arrivée à la peinture ?
C’est bien ça, une école d’arts appliqués ! J’y ai suivi un cursus préparatoire de trois ans avant de pouvoir choisir une spécialité. On apprenait les techniques de base, comme l’illustration, le calque, les couleurs, l’aquarelle... Vaste programme, en définitive. Ensuite, j’ai commencé à travailler dans les arts décoratifs, autour du design, mais je me suis aperçue que ce n’était pas ce que j’avais envie de faire. C’est à cette époque que j’ai rencontré mon mari [l’historien d’art et directeur de musée Alfred Schmeller (1920-1990)]. Plus âgé que moi, il fréquentait beaucoup la scène artistique viennoise, en tant que critique notamment. C’est grâce à lui que j’ai découvert de nouvelles possibilités dans l’art, et que j’ai décidé de devenir peintre.

“Untitled”, 2019. Martha Jungwirth.

Qu’est-ce qui attirait votre œil à ce moment-là ?
À l’époque, j’allais très souvent à la Galerie nächst St. Stephan – qui existe encore aujourd’hui. On y voyait surtout des artistes du Hundsgruppe, fondé par le peintre Arnulf Rainer. Des gens comme Wolfgang Hollegha, Josef Mikl ou Markus Prachensky produisaient des choses qui m’ont fortement impressionnée. C’était le genre de peinture que j’aimais.

 

 

Vous les connaissiez ?

Oui, j’ai fait la connaissance de tous ces artistes. C’étaient des amis de mon mari. Lui-même faisait partie de ce “cercle artistique” de l’après-guerre...

 

 

Vous intéressiez-vous aussi à la scène artistique internationale ?
Oui, je me suis toujours intéressée aux autres artistes, en particulier aux expressionnistes américains, à des gens comme Willem De Kooning ou Cy Twombly – que je n’ai en revanche jamais rencontrés. Pour moi, il est essentiel de voir de bons artistes, des œuvres de qualité, surtout lorsque je perçois une certaine convergence avec ma propre pratique. Je trouve ça à la fois enrichissant et stimulant.

 

 

Vous sentez-vous proche d’un groupe d’artistes ou d’un mouvement en particulier ?

Non, je suis seule. Mais, bien entendu, j’ai fait partie – et j’étais la seule femme – du groupe Wirklichkeiten (Réalités), un mouvement pictural autrichien des années 60, aux côtés de Wolfgang Herzig, Kurt Kocherscheidt, Peter Pongratz, Franz Ringel et Robert Zeppel-Sperl.

 

 

Quelle est, à vos yeux, l’importance de l’atelier ? Avez-vous une pratique quotidienne, une routine ? Comment s’organise votre travail ?
Je n’ai pas de routine immuable, mais l’atelier est très important pour moi. C’est l’endroit où je me retrouve seule face à moi-même. Je me suis rendu compte que je suis incapable de travailler avec d’autres artistes. Je ne suis pas faite pour les collaborations parce que mon travail est pour moi quelque chose de très intime... ce qui veut dire que je dois travailler seule.

 

 

Depuis quelques années, on redécouvre votre travail, mais, fondamentalement, il n’a pas changé. À votre avis, pourquoi votre peinture est-elle perçue différemment aujourd’hui ?
C’est une question que je me pose... parce que mon système est toujours resté le même. J’ai participé à la Documenta 6 en 1977, mais à l’époque mon travail n’avait eu aucun retentissement. Ce que je sais, c’est que lorsque le peintre Albert Oehlen – que je ne connaissais pas personnellement – a été invité en 2010 à organiser une exposition au musée Essl à partir de ses collections permanentes, tout a changé pour moi. Dans son accrochage, il m’avait attribué une grande salle... C’était fantastique, et je crois que cela a fait basculer la façon dont mon travail était perçu.

 

 

Vous évoquiez votre “système”. De quel système s’agit-il ?
Mon système, c’est ma peinture ! C’est ma manière de peindre ! J’essaie de ne pas travailler à partir d’une recette : je n’arrête pas de modifier mon système, justement, et je m’efforce d’en apprendre toujours quelque chose – et puis j’essaie de le faire évoluer, encore et encore...

 

Untitled, from the series “Delos”, 2019. Martha Jungwirth

Terminez-vous toujours une toile avant d’en commencer une nouvelle ? Procédez-vous par séries, ou chaque œuvre est-elle indépendante des autres ? Savez-vous à l’avance ce que vous allez peindre, ou est-ce un processus spontané ?

Je travaille par séries, et sur plusieurs toiles à la fois. Je procède de cette façon parce que, pour moi, il est aussi important de ne pas avoir terminé que de ne pas être morte. Être vivante, c’est une bonne consolation – qui se justifie peut-être parce qu’on n’a pas encore terminé... Généralement, j’interromps le travail en cours et puis je passe à autre chose, pendant un temps – avant tout, je tiens à la fluidité. C’est essentiel pour moi. Je peins de grandes toiles et, entre deux grandes toiles, j’en peins une plus petite. J’ai sans cesse besoin d’être en mouvement, avec toujours une idée en tête, une image de ce que je veux peindre. Ou disons plutôt une “situation” qui me vient à l’esprit. À mes yeux, l’important, c’est avant tout d’entreprendre un voyage, et de voir des choses nouvelles, au sens large !

 

 

D’où proviennent les images, les contenus de vos toiles ? Vous semblez vous intéresser notamment à la mythologie grecque, aux impressions rapportées de vos voyages, à des événements politiques récents, ou encore au corps humain.
Oui, à tout ça... et à l’art. J’ai réalisé notamment ma version du célèbre tableau Les Sœurs Fey, peint en 1905 par le grand artiste viennois Richard Gerstl – mais sous une forme abstraite. C’est vraiment une toile exceptionnelle. Si forte, en réalité, que j’avais envie de créer quelque chose à partir de ce tableau. La mythologie grecque est très importante pour moi également – visualiser un autre univers, d’autres environnements. Désolée de ne pas être capable de mieux l’exprimer...

 

 

En quoi consiste votre palette de couleurs ?

Du violet, que je travaille en même temps que le rouge, je ne saurais pas vous dire pourquoi. Dans mon atelier, j’ai une grande table avec tout un tas de couleurs différentes, mais je finis toujours par choisir diverses nuances de rouge. Le rouge est venu à moi, je n’ai rien décidé, la couleur s’est comme emparée de moi...

Untitled, from the series “Delos”, 2019. Martha Jungwirth.

Aimeriez-vous que votre travail s’inscrive dans la “grande histoire” de la peinture ou dans une histoire picturale plus particulière ?

J’aimerais qu’il soit affilié à l’expressionnisme abstrait.

 

 

Y a-t-il quelque chose dont vous aimeriez faire prendre conscience à travers votre art ?

e ne représenterais jamais des convictions politiques – cela me semblerait démagogique – mais mon travail parle du monde tel qu’il est aujourd’hui. Mes toiles ne s’écartent que très peu du temps présent. J’éprouve cette sensation de l’état du monde actuel, et c’est une vision assez terrible, un désastre. Ce sentiment-là transparaît dans ma peinture, mais pas de façon directe... À vrai dire, mes tableaux parlent bien mieux que mes mots – on peut ressentir beaucoup de choses à travers les toiles elles-mêmes.

 

 

En quoi la récente période de confinement a-t-elle affecté votre production ?
Avec la pandémie, je me suis mise à travailler encore plus que d’habitude, parce que je suis quelqu’un de très angoissé. Pendant des mois, je suis passée de la pièce dans laquelle je vis à ma voiture, et de ma voiture à mon atelier, où je travaillais toute la journée avant de rentrer chez moi le soir venu. J’ai eu la chance de rencontrer une amie très précieuse qui venait tous les matins m’apporter la presse et de quoi manger ! Je suis vraiment satisfaite du travail réalisé pendant le confinement, parce que je me suis entièrement concentrée sur ma peinture. De ce point de vue-là, c’était une période positiv