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Numéro
05 Robert Gober, Nature Morte, Louvre, Exposition, Les Choses

Rembrandt, Erró, Gober : 5 natures mortes insolites à découvrir au Louvre

Art

Depuis la Grèce antique, le genre artistique de la nature morte se réinvente et reflète les époque qu'il traverse. Une carcasse d’animal, un repas terminé, un bouquet de fleurs, une jambe désarticulée… Dans le hall Napoléon du musée du Louvre, l'exposition “Les Choses. Une histoire de la nature morte depuis la Préhistoire” réunit jusqu’au 23 janvier 2023 près de 170 œuvres dans un parcours aussi étonnant que passionnant. Focus sur 5 œuvres qui revisitent, transgressent et interrogent les codes de ce genre séculaire.

Rembrandt, "Le Bœuf écorché", 1655, Paris, musée du Louvre, département des Peintures © RMN - Grand Palais (Musée du Louvre) / Tony Querrec
Rembrandt, "Le Bœuf écorché", 1655, Paris, musée du Louvre, département des Peintures © RMN - Grand Palais (Musée du Louvre) / Tony Querrec
Rembrandt, "Le Bœuf écorché", 1655, Paris, musée du Louvre, département des Peintures © RMN - Grand Palais (Musée du Louvre) / Tony Querrec

La nature morte célébrée au musée du Louvre

 

Longtemps méprisée dans l'histoire de l'art, la nature morte a peiné à obtenir la reconnaissance accordée aux grands sujets historiques et religieux. Si les premières œuvres du genre remontent à la Grèce antique, le terme de “nature morte” est apparu plus tardivement, au 18e siècle, reléguant avec lui ses sujets au rang des choses banales, désincarnées voire ennuyeuses. Souvent associé au concept de memento mori (du latin « souviens-toi que tu vas mourir »), ce genre, principalement pictural, se caractérise traditionnellement par des compositions d'éléments mêlant variétés de fleurs, mets appétissants et vaisselle, crânes humains ou encore objets, domestiques, représentés sur un seul plan pour évoquer le passage du temps. Mais au fil des siècles, la nature morte a offert aux artistes un nouveau champ des possibles dans leur pratique, son héritage moins pesant et sacré les laissant plus libres de suivre leur inspiration et d’innover dans leur choix de sujets de représentation. C’est dans cette veine libératrice que Jean-Antoine Houdon sculpte un oiseau mort en 1782, que Francisco de Goya peint en 1812 des côtes et une tête d’agneau, Edouard Manet une asperge (1880) ou René Magritte des morceaux de pieds en 1935… Autant de manières de transgresser subtilement les codes d'un genre séculaire. De la peinture du 17e à l'art contemporain, tour d'horizon de ces initiatives audacieuses en cinq natures mortes insolites à découvrir jusqu'au 23 janvier dans l’exposition l'exposition “Les Choses. Une histoire de la nature morte depuis la Préhistoire” au musée du Louvre. 

 


1. Le bœuf écorché, une des rares nature mortes de Rembrandt

 

Maître de la peinture hollandaise du 17e siècle, Rembrandt (1606-1669) dénote parmi ses contemporains. Alors que ses contemporains comme Nicolas Poussin (1594-1665) optent pour des tons pastels, des sujets mythologiques et des corps idéalisés, le peintre choisit lui de représenter sans artifice ses sujets, dans toute leur vérité, au sein de compositions sombres où seul un savant clair-obscur permet d'en percevoir les formes. Connu pour ses portraits ou ses grands sujets historiques comme sa Ronde de nuit (1642), Rembrandt plonge ses contemporains – et les historiens d’art – dans l’incertitude lorsqu’il réalise en 1655 son Boeuf écorché. Est-ce une commande ? Une esquisse pour un futur tableau ? S’il s’agit de l’une des rares natures mortes réalisées par l’artiste, celle-ci figure parmi les plus illustres de l’histoire de l’art par la crudité de son sujet : les pattes écartelées de chaque côté d’une structure en bois, la carcasse d’un bœuf éventré occupe le centre de cette toile, ses côtes, ses boyaux et ses tripes exposés en pleine lumière sont accentués par des empâtements huileux qui leur donnent un semblant de relief. Une vision écœurante à laquelle l'œil peut difficilement se soustraire, happé par cette chair animale au même titre que la discrète et mystérieuse spectatrice, cachée dans l’obscurité du second plan, derrière le morceau de bétail. Dirigé vers le spectateur du tableau, son regard cherche-t-il à nous rappeler combien, à l'image de cette bête mise à nu, notre propre chair est elle aussi amenée à se décomposer ? Autant de questions angoissantes auxquelles Rembrandt n’a jamais donné de réponse.

Théodore Géricault, "Étude de bras et de jambes coupés", 1818-1819, Paris, Fonds de dotation Jean-Jacques Lebel © Musée du Louvre / Raphaël Chipault Théodore Géricault, "Étude de bras et de jambes coupés", 1818-1819, Paris, Fonds de dotation Jean-Jacques Lebel © Musée du Louvre / Raphaël Chipault
Théodore Géricault, "Étude de bras et de jambes coupés", 1818-1819, Paris, Fonds de dotation Jean-Jacques Lebel © Musée du Louvre / Raphaël Chipault

2. Les natures mortes de cadavres de Théodore Géricault

 

Fasciné par les thématiques morbides, Théodore Géricault (1791-1824) entre dans le panthéon des peintres français lorsqu’il réalise sa fameuse toile Le Radeau de la Méduse en 1818-1819. Pour la première fois dans l'histoire picturale occidentale, il représente un fait divers dans un très grand format, habituellement réservé aux sujets d'ampleur nationale voire internationale : le naufrage d'une frégate française au large du Sénégal. Abandonnés par le gouvernement de Louis XVIII, les rescapés s’entretuent et… mangent les cadavres de leurs coéquipiers pour survivre. Inspiré par cette tragédie, l’artiste romantique souhaite coller au plus près de la réalité des faits et représenter le cadavre humain avec la plus grande acuité. Ainsi, quel meilleur endroit que la morgue pour observer de près des morceaux de corps ? Des moments passés par l'artiste dans ce lieu lugubre restent aujourd’hui de nombreuses et dérangeantes peintures où l'on trouve des fragments de bras entassés, de pieds, de genoux ou de cuisses – Géricault s’appliquant à peindre le sang encore frais collant sur les peaux et les bouts d’os dépassant de la chair… En représentant ces éléments sur table, dans un décor brun, sombre et dépouillé, l'artiste reprend les codes de composition de la nature morte autant que son format, prenant soin de remplacer les bouquets et les restes de repas par ces bouts de chair bien moins appétissants. L’allusion au concept de memento mori (“souviens toi que tu vas mourir”) saurait difficilement être plus explicite. 

ERRÓ, Foodscape 1964, Collage marouflé sur toile H. 201 x L. 302,5 cm Stockholm, Moderna Museet © Moderna Museet © Adagp, Paris, 2022
ERRÓ, Foodscape 1964, Collage marouflé sur toile H. 201 x L. 302,5 cm Stockholm, Moderna Museet © Moderna Museet © Adagp, Paris, 2022
ERRÓ, Foodscape 1964, Collage marouflé sur toile H. 201 x L. 302,5 cm Stockholm, Moderna Museet © Moderna Museet © Adagp, Paris, 2022

3. Foodscape d'Erró la surconsommation en nature morte


Un verre, un fruit,  une nappe… Depuis l'Antiquité, le genre de la nature morte explore en long et en large le sujet du repas. Métaphore du temps, de sa consommation et de la finitude des choses, les peintures évitent pour la plupart l’accumulation et se restreignent à l’espace défini par une table. Un type de composition qui, pour le peintre islandais contemporain Erró, ne peut que difficilement incarner les nouvelles habitudes de consommation qui caractérisent la société de la fin du 20e siècle. C’est en tout cas ce que son tableau Foodscape de deux mètres sur trois représente, où la profusion de nourriture ne laisse aucune place au vide, au point que l'on ne distingue ni les bords de la table ni la fin de la composition, dont la perspective semble multiplier à l’infini les motifs. Représentant du mouvement de la figuration narrative, Erró y réutilise des motifs qui lui sont contemporains dans un style très dense aux couleur saturées proche de la bande dessinée : parmi les assiettes de fromages, les nombreuses variétés de fruits, morceaux de viande crue et pâtisseries succulentes, l’artiste sème des logos de marques de céréales, de beurre ou de confiseries du début des années 60. Une sorte de condensé des habitudes alimentaires d’une société consumériste dont il expose la démesure et l’absurdité, à la manière des fameuses sérigraphies Campbell's Soup Cans que le pape du pop art Andy Warhol réalise outre-Atlantique à la même période.

Meret Oppenheim, "L’Écureuil", 1969 Paris, Collection Antoine de Galbert © Collection Antoine de Galbert / photo Célia Pernot © Adagp, Paris, 2022 Meret Oppenheim, "L’Écureuil", 1969 Paris, Collection Antoine de Galbert © Collection Antoine de Galbert / photo Célia Pernot © Adagp, Paris, 2022
Meret Oppenheim, "L’Écureuil", 1969 Paris, Collection Antoine de Galbert © Collection Antoine de Galbert / photo Célia Pernot © Adagp, Paris, 2022

4. La chope de bière à queue d'écurueil de Meret Oppenheim 

 

 

Tenir une chope de bière avec une queue d’écureuil, boire du thé dans un service en fourrure… Comme dans les natures mortes en peinture, l’artiste allemande Meret Oppenheim (1913-1985) transforme des objets du quotidien en œuvres d’art, figeant pour l’éternité des verres ou des théières dans ses sculptures et ses installations absurdes. L’Écureuil, qu’elle réalise en 1969, assemble une véritable queue du petit rongeur poilu à la poignée d'une chope de bière éternellement mousseuse, achetée dans une boutique de farce-et-attrape. Une rencontre surréaliste qui, comme dans la plupart de créations de Meret Oppenheim, possède une dimension sexuelle assumée : la forme de la fourrure dressée est effrontément phallique, et sa matière appelle au toucher sensuel… Ici, il ne s'agit donc ni de memento mori ni d'une métaphore du passage du temps. Par cet association incongrue, l’artiste pousse plutôt le spectateur dans les retranchements de son imagination tout en jouant avec les clichés masculins de son époque – en l'occurence la bière et l'alcool, principalement associés aux hommes, et l'expression virile du potentiel sexuel. 

Robert Gober, "Untitled", 1991 Paris, Pinault Collection © Palazzo Grassi, photographie Matteo De Fina © Robert Gober Robert Gober, "Untitled", 1991 Paris, Pinault Collection © Palazzo Grassi, photographie Matteo De Fina © Robert Gober
Robert Gober, "Untitled", 1991 Paris, Pinault Collection © Palazzo Grassi, photographie Matteo De Fina © Robert Gober

5. Les morceaux de corps en cire hyperréalistes de Robert Gober

 

Ceci n’est pas un pied – du moins, pas un vrai. Figure majeure du mouvement sculpturale hyperréaliste, qui consiste depuis la deuxième moitié du 20e siècle à proposer des représentations du corps humain plus vraies que nature, le sculpteur américain Robert Gober (né en 1954) sort du cadre des natures mortes peintes pour composer ses sujets, non pas avec des pinceaux, mais avec de la cire. Par son caractère malléable, la matière lui permet de réaliser avec une grande précision des fragments de seins, de nez ou de pied, comme dans sa sculpture Untitled, moulée sur sa propre jambe. Comme s’il donnait corps aux études anatomiques de Théodore Géricault plus d'un siècle plus tard, l’artiste fait lui aussi dans le détail en utilisant directement des vêtements usés mais aussi de vrais poils humains, qu'il ajoute méticuleusement à la base de sa sculpture. Lorsque Robert Gober réalise cette œuvre en 1991, la crise du sida frappe de plein fouet les États-Unis, dont la population se trouve prise par la peur et face à la mort. Métaphore d’un corps malade, ce pied émergeant de la cimaise – dont le propriétaire restera donc anonyme et sans visage – convoque les concepts traditionnels des natures mortes, confrontant le spectateur à la contingence de son existence. Comme une excroissance de cette jambe, la bougie posée au-dessus du genou rappelle les cierges des veillées funèbres, à un détail près : elle n’a encore jamais été consumée. Serait-ce là pour l'artiste une manière d'illustrer une quête – vaine - de l'éternité ? 

 

 

“Les choses. Une histoire de la nature morte”, jusqu’au 23 janvier 2023 au musée du Louvre, Paris 1er.