Numéro : Après la direction du Palais de Tokyo et de l’École des beaux-arts de Paris, pourquoi êtes-vous allé vous installer à Montpellier, à la tête du centre d’art La Panacée ?

Nicolas Bourriaud : J’ai eu l’intuition géopolitique que la France allait connaître le même phénomène que les États-Unis il y a quelques années : la désertion de sa capitale artistique, dont les loyers sont devenus indécents, au profit d’une contre-scène culturelle. Ainsi, les artistes ont fui la côte est et New York au profit de la côte ouest et de Los Angeles. En France, la polarisation du territoire s’est construite sur l’opposition nord-sud. Or, un territoire est en train de se créer de Marseille à Perpignan en passant par Sète, Arles, Nîmes, et Montpellier bien sûr. Ce territoire se transforme en pôle d’attraction, porté notamment par le MOCO, mais également par la Fondation LUMA qui ouvrira officiellement l’année prochaine à Nîmes. J’en appelle à une reconfiguration mentale, à un dépassement de l’opposition Paris-province. Nous sommes le seul pays, à l’exception du Mexique, où la capitale monopolise l’attention.

 

Pourquoi consacrer le nouvel espace inauguré cet été, l’Hôtel Montcalm, aux expositions de collections extérieures, privées ou publiques ?

 

Accueillir une collection, c’est se confronter au choix d’un autre, d’une autre, des autres. C’est donc engager un dialogue – que la collection soit publique, privée, d’entreprise ou celle d’un artiste. Mais nous ne nous contentons pas de présenter le best of d’un collectionneur. Chaque événement est conçu par un curateur ou par un invité. L’exposition inaugurale offre, jusqu’à fin septembre, une sélection d’œuvres de la collection initiée en 2011 par l’entrepreneur Yasuharu Ishikawa. Elle regroupe des chefs- d’œuvre d’artistes conceptuels comme On Kawara, Felix González-Torres, Danh Vo... Une façon d’affirmer clairement notre ambition internationale et notre exigence muséale.

 

Vous accompagnez vos expositions à La Panacée d’une forte réflexion personnelle. Quels sujets vous passionnent aujourd’hui, alors que vous travaillez également sur la Biennale d’Istanbul qui ouvre en septembre ?

Avec l’équipe de curateurs internationaux qui m’ont rejoint à Montpellier, notamment Vincent Honoré qui travaillait jusque-là à la Hayward Gallery de Londres, nous allons travailler à rendre compte des mutations de la culture et de l’art, et des problématiques qui secouent la société contemporaine. Je suis très intéressé par la manière dont les artistes analysent de manière moléculaire la matière pour dire quelque chose de la société. Je lis également cette génération de nouveaux anthropologues, Eduardo Kohn et Eduardo Viveiros de Castro, qui ne font plus de distinction entre l’humain et le non-humain. Ils étudient l’homme dans son rapport avec tous les éléments qui constituent son existence.

 

Vous chapeautez désormais également l’école des beaux-arts de Montpellier. Quelle est, selon vous, la formation idéale d’un étudiant en art ?

Il ne peut pas y avoir de formation idéale, de formatage ou de formule. La dimension chaotique est essentielle.