La première se tint en juillet 1990, la dernière le 14 décembre 1993 ; elles eurent lieu à Paris ou à New York. Chacune fut photographiée, filmée, et les films diffusés dans des galeries – parfois retransmis par satellite. Durant ces opérations, Orlan fit retoucher par les chirurgiens différentes parties de son visage : sa bouche fut modifiée pour ressembler à celle de la figure d’Europe de François Boucher (L’Enlèvement d’Europe, 1747), son menton redessiné à l’identique de celui de la Vénus de Botticelli (La Naissance de Vénus, 1485), son front et ses sourcils changés pour ceux de rien moins que La Joconde de Léonard de Vinci (Monna Lisa, vers 1503). Une autre fois, sans référence artistique particulière, Orlan fit poser sur ses tempes des protubérances que l’on utilise d’ordinaire pour rehausser les pommettes – aujourd’hui elle passe sur ces curieuses excroissances un glitter argent ou rosé. Elle ne cherchait alors pas – comme il semble que ce soit majoritairement le cas de ces opérations – à “être plus belle”, mais à mettre un certain désordre dans les canons de la beauté.

 

Orlan aime à rappeler qu’elle n’a pas “subi” ces opérations, comme on dit dans le langage courant, puisqu’elle en fut le commanditaire – et aussi la scénographe et la directrice artistique. Les blocs opératoires furent ornés parfois de posters créant un “fond de scène” : sur l’un d’entre eux on aperçoit Orlan dans la position de la Vénus de Botticelli. Durant les opérations, l’artiste, éveillée, lisait des poèmes et des textes de Jacques Lacan, Antonin Artaud, Julia Kristeva, Michel Serres… Des tenues étaient parfois créées pour l’occasion : allongée, vêtue d’une robe de Paco Rabanne ou d’Issey Miyake, elle dirigeait l’équipe médicale, les photographes et cameramen, demandant à l’occasion au chirurgien de refaire un mouvement pour que le cliché soit meilleur. Les photographies ne sont pas des documents relatifs à ces performances, mais des images produites par ces performances. “Toute image de moi-même est pseudo, qu’elle soit charnelle, verbale, médicale, scientifique ou biologique,” commenta-t-elle. “Pour moi, ce qui compte est de tourner autour de ces images possibles, toujours d’une inquiétante étrangeté, de les pousser, à tâtons, toujours étonnée de la vision de ce qui pourrait être moi-même. Mon oeuvre est une kyrielle d’images de moi-même, une myriade de photos, un flux, une hémorragie, une dysenterie d’images, un commencement de preuves de mon incarnation.”