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22 Octobre

Les créatures de Rick Owens dévergondent Pompidou

 

Ce jeudi 17 octobre, sept artistes et amis du créateur américain Rick Owens ont été invités par les amis du Centre Pompidou pour livrer une série de performances au milieu des collections permanentes du musée national d'Art moderne. Numéro a participé à cette soirée et revient sur ce moment aussi étrange qu'extravagant. 

Par Chloé Sarraméa

Michèle Lamy, lors de la performance de Rick Owens au Centre Pompidou © OwensCorp

Ce jeudi 17 octobre, il est presque 23 heures et l’impatience se fait sentir au 5e étage du Centre Pompidou. Attroupés à l’entrée de la salle, certains scrutent machinalement leur fil Instagram, tandis que d’autres échangent quelques banalités d’usage : “Je ne t’ai pas croisé au défilé Rick Owens !”, “Tu viens pour assister à la performance ?”, “Oui, ça va être dingue”.

 

Tous sont venus avec une idée en tête : passer une soirée exceptionnelle. Ou étrange. Chaque participant y va de son pronostic, sans réellement imaginer à quelle sauce il va être dévoré. Invités à la soirée You x Art x Centre Pompidou, les spectateurs sont réunis pour un événement unique pensé par celui que l’on surnomme le “pape du goth”. Les amis du Centre Pompidou ont eu cette idée : inviter le créateur américain Rick Owens à organiser une performance au sein des collections permanentes du musée.

 

Quand les portes s’ouvrent enfin, des enceintes crachent un son techno expérimental dans chacune des salles du 5e étage. Au milieu des tableaux de Klein, Matisse et Dubuffet, d'étranges créatures s'animent. Nus ou à peine vêtus, ultra maquillés ou carrément déguisés, les performeurs mis en scène par Rick Owens auraient intrigué les peintres disparus. Leurs œuvres se sont rincé l’œil à leur place.

Christeene face à “Grande Anthropophagie bleue, Hommage à Tennesse Williams” (1960) d’Yves Klein © OwensCorp

1. Christeene

 

C’est devant la Grande Anthropophagie bleue, Hommage à Tennesse Williams (1960) d’Yves Klein que la drag queen Christeene ouvre le bal. Fesses à l’air et armure dorée sur le dos, la performeuse se trémousse perchée sur des immenses bottes en cuir. Alors que son string lui rentre dans les fesses, elle s'en va ensuite défier Constantin Brancusi dans un impressionnant face à face avec La Colonne sans fin III (scupture réalisée avant 1928). 

 

2. Precious Ebony

 

Dans la salle 14 trône un sublime tableau de Vassily Kandinsky. Plutôt plusieurs. C'est dans cette pièce entièrement dédiée aux œuvres du peintre russe que les spectateurs s'attroupent. Precious Ebony, autre membre de la “famille Owens”, se prélasse devant le sublime Mit dem schwarzen Bogen, peint plus de cent ans avant cette soirée de performances. Juchée sur un “lit monolithique” – sorte d’estrade en bois noir imaginée par Rick Owens – la danseuse et chanteuse, figure du voguing new-yorkais, fixe les spectateurs en se mouvant de gauche à droite, frottant sa poitrine imposante, dans un moment aussi gênant que touchant.

Tommy Cash © OwensCorp

3. Tommy Cash 

 

La techno frappe toujours aussi fort dans les salles du Centre Pompidou quand le rappeur estonien Tommy Cash entre en scène et se fige devant Grande Anthropophagie bleue, Hommage à Tennesse Williams d'Yves Klein. Avec ce bleu si intense en toile de fond, celui qui s’est fait connaître avec son très provocant Pussy Money Weed (2018) attend les spectateurs perché sur une esplanade en bois noir. Dents cassées, moustache bien taillée et cothurnes à plateforme, Tommy Cash observe les participants avec le regard d’une bête sanguinaire. Affublé d’une immense cape recouverte de gyrophares noirs, celui qui a déjà travaillé avec Rick Owens pour l’exposition The Pure and the Damned au musée Kumu Art à Tallinn, en Estonie – et pour ses défilés, confirme que cette série de performances est aussi étrange que subversive.

 

Glen Meadmore © OwensCorp

4. Glen Meadmore

 

Glen Meadmore, micro-pénis à l’air et longue perruque noire, gesticule lui aussi au milieu des œuvres de la collection permanente. À demi ouverte, la structure imaginée par le créateur américain laisse apercevoir les mouvements décousus de ce musicien résidant à Los Angeles. Figure du cowpunk – un sous-genre musical mêlant country et punk – Glen Meadmore est un performeur reconnu depuis déjà trente ans. “Dangereux ou juste fascinant”, c'est en ces termes que Rick Owens aime décrire “une des plus étranges personnes” qu'il ait rencontrées. 

Kembra Pfahler devant “La Colonne sans fin III” de Constantin Brancusi © OwensCorp

5. Kembra Pfahler

 

Placée à son tour devant La Colonne sans fin III, l’artiste Kembra Pfahler – amie avec Rick Owens et sa femme, Michèle Lamy, depuis les années 80 – danse nue sous un manteau en cuir rigide devant des spectateurs ébahis. Autre salle, même ambiance et l’actrice et chanteuse principale du groupe de rock américain The Voluptuous Horror of Karen Black entre dans un dialogue sans voix avec la sculpture de l’artiste surréaliste roumain Brancusi.

 

La performance de Leigh Bowery à la galerie d'Anthony d’Offay, à Londres, le 11 octobre 1988.

6 et 7. Divine David Hoyle et Mother Reeda

 

Chacune de son côté, Divine David Hoyle (danseuse de cabaret britannique) et Mother Rheeda (mère de la première maison de voguing parisienne, House of LaDurée) imitent à la perfection l'immobilité du légendaire de Leigh Bowery. Cette icône disparue en 1994 était un styliste et un artiste drag australien qui a inspiré les plus grands créateurs de mode (parmi lesquels Alexander McQueen, Vivienne Westwood ou encore John Galliano). Dans un épisode célèbre de sa vie, le 11 octobre 1988, il posa allongé sur un canapé pendant deux longues heures dans une immobilité absolue – dans la galerie d'Anthony d’Offay, à Londres.

 

Face aux toiles de Miró, les deux dernières performeuses fixent les spectateurs dans une chorégraphie quasi figée. Comme un écho à la performance du père de l'art performatif, Divine David Hoyle et Mother Reeda interviennent avec toujours le même leitmotiv : prendre la pose de L’Hermaphrodite endormi, célèbre sculpture antique présentée au musée du Louvre. Elles montrent qu'à l'instar de la peinture, une mise en scène (quasi) fixe est aussi une performance réussie.

 

 

 

 

 

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