29 Novembre

Miles Aldridge revisite les peintures fantastiques de Paula Rego

 

 

Unique femme du groupe de l’école de Londres, aux côtés de Francis Bacon et Lucian Freud, Paula Rego entremêle dans ses peintures figuratives, réalisme et fantastique. Ses œuvres, à découvrir au musée de l’Orangerie, ont inspiré le photographe Miles Aldridge qui a réinterprété son travail pour Numéro art.

Par Hettie Judah, Photos par Miles Aldridge, Réalisation Samuel François

Robe en satin imprimé fleurs, MICHAEL KORS COLLECTION. Ruban, MOKUBA. Sandales, MICHEL VIVIEN. Lunettes vintage.

Quelque chose de terrifiant, d’insondable semble être arrivé aux dog women de Paula Rego : elles se recroquevillent sur elles-mêmes, aboient plaintivement, minaudent, grognent. Elles sont dérangeantes, parce qu’elles nous communiquent cette obscurité terrifiante, profondément enfouie, où nous reconnaissons une part de nous-mêmes : souffrance atroce, chagrin, désir inassouvi, humiliation.

 

Paula Rego a peint sa série Dog Woman au début des années 90, quelques années après la disparition de son mari, l’artiste Victor Willing. Le couple s’était rencontré à la Slade School of Fine Art, dans les années 50. Elle n’avait pas encore 20 ans à l’époque, et avait été envoyée par son père étudier à Londres. Le Portugal était alors sous le joug du régime autoritaire de Salazar, et elle se rappelle avoir grandi dans l’oppression, à la fois politique et sociale. L’obéissance craintive de ces “femmes chiens” vient de là – de la contrainte exercée par la dictature et par une société qui exigeait des femmes qu’elles se soumettent. “Elles étaient ce que je ressentais alors”, a déclaré l’artiste.

 

Dans The Wedding Guest (L’Invitée au mariage), nous découvrons une femme visiblement ivre, en plein désarroi. Adossée à un lavabo, elle chancelle, perchée sur de hauts talons. Son petit chapeau épinglé reste bien en place, mais son chemisier et sa jupe sont inexplicablement grand ouverts. Le demi-sourire un peu groggy et l’attitude gauche de cette femme suscitent le doute et la confusion : s’est-elle retrouvée dans une situation inattendue? A-t-elle été violée ou agressée ?

Brassière en coton et soie, KENZO. Jupe en laine prince-de-galle, A.P.C. Mi-bas, FALKE.

À propos de son accablante série intitulée Abortion [Avortement] (1999), Rego a déclaré que douleur physique et érotisme étaient inextricablement liés : les femmes sont placées dans des positions contraintes, où elles pourraient indifféremment être pénétrées par la main de l’avorteur ou par un amant. S’appuyant sur sa propre expérience d’avortement clandestin dans le Londres des années 50, l’artiste a conçu ces dix grands pastels comme une réponse cinglante aux lois anti-avortement alors en vigueur au Portugal. Ces œuvres donnent corps à une expérience humaine qui était à l’époque invisible sur la scène artistique et dans la société.

 

Paula Rego a souvent puisé dans les contes pour enfants, les légendes et les comptines anglaises ou portugaises. La violence ordinaire et la pensée magique qui peuplent ces récits et refrains de notre enfance trouvent dans l’imagerie de l’artiste une densité véritablement humaine. On découvre Blanche-Neige, ravagée par la souffrance après avoir croqué la pomme empoisonnée, se tordant, la tête en bas, arrachant ses vêtements, Rien à voir ici avec l’univers aseptisé d’un dessin-animé de Walt Disney.

 

 

Chausettes, FALKE. Baskets, A.P.C. Robe VINTAG.

Lila Nunes a servi de modèle à Paula Rego pour Blanche-Neige. Celle qui est arrivée comme fille au pair au moment où Victor Willing était malade, travaille en étroite collaboration avec l’artiste depuis 1985. En 1986, Paula Rego a produit une série de toiles où l’on voit une jeune fille s’occuper d’un chien avec détermination : elle le tond, le nourrit à la cuillère, lui passe une laisse. S’agit-il, dans ces images, de Paula Rego ou de Lila Nunes ? À l’époque déjà, c’était à la fois les deux... et aucune des deux. “Elle m’utilise en tant qu’elle-même”, a déclaré Lila Nunes, évoquant la relation d’artiste à modèle. Le premier geste créatif de Paula Rego, lorsqu’elle entame une toile, est de placer Lila Nunes dans une position physiquement éloquente.

 

Paula Rego possède de l’humour aussi, et de la malice. Dans l’ensemble des œuvres inspirées par l’univers de Disney, les souffrances de la pauvre Blanche-Neige côtoient une collection de danseuses “autruches”, renvoyant à Fantasia (1940). C’est un peu comme si, d’un coup de baguette magique, l’artiste avait transformé les autruches en femmes : les voilà soudain dans d’étranges postures, maladroites, revêtues de leurs grands tutus noirs.

 

 

Les Contes cruels de Paula Rego, jusqu’au 14 janvier 2019, musée de l’Orangerie, Paris.

Tutu en tulle, REPETTO. Pointes, BLOCH. Soutien-gorge vintage.

Robe en toile de nylon imprimée et cloquée, PRADA. Robe en popeline de coton, FIFI CHACHNIL. Ruban, MOKUBA. Bas, FALKE.

 

 

Chausettes, FALKE. Babies, A.P.C. Robe et soutien-gorge vintage. Mannequin : Valery Kaufman chez Elite Paris. Coiffure : Seb Bascle chez Calliste Agency. Maquillage : Lloyd Simmond chez Agence Carole. Manucure : Nickie Rhodes - Hill. Décor : Trish Stephenson chez Clm. Assistante réalisation : Sophie Houdré. Production : Claire Luke chez Graft.

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