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02 Décembre

Le peintre du noir Pierre Soulages bat son record de vente

 

Alors que dans quelques jours, une nouvelle exposition au Salon carré du Louvre mettra à l’honneur le peintre français Pierre Soulages, l'une de ses œuvres les plus connues a ce mercredi 27 novembre battu tous les records de prix à l’occasion d’une vente Tajan. Numéro s’est entretenu avec cette figure majeure de l’art abstrait sur sa passion chromatique.

Texte par La rédaction, Propos recueillis par Hans Ulrich Obrist

Pierre Soulages “Peinture, 200 × 162 cm, 14 mars 1960”

Maitre de“l’outrenoir”, le peintre français bientôt centenaire Pierre Soulages est mis à l’honneur dans une exposition au Salon carré du Louvre à partir du 11 décembre. Peintre majeur de la seconde moitié du XXe siècle, il s’est d’abord fait connaître en produisant des paysages dépouillés d'où émanait sa vision dramatique de l’existence. Vers la fin des années 40, il s’inscrit définitivement dans la scène artistique française en élaborant une peinture vigoureuse marquée par des compositions où la forme rectangulaire et le clair-obscur dominent. À partir de 1979, l'artiste radicalise sa démarche en peignant des monochromes striés et entièrement noirs, où la lumière s’accroche, glisse et se reflète, amenant le spectateur à s’interroger sur la matérialité de cet art – parfois produit à l’aide d’outils de peintres en bâtiment, de balais, voire de semelles de chaussures...

 

Rigoureusement abstraites, rythmées par l’alternance des verticales et des horizontales, les toiles de Pierre Soulages sont parfois stimulées par de rares éclats de couleur. L’ocre et le brun triomphent ainsi dans son œuvre Peinture, 200 × 162 cm, 14 mars 1960, symbole de son travail artistique accroché dans chacune des rétrospectives qui lui sont consacrées. Acquise l’année même de sa production par l’ancien directeur du Guggenheim, James Johnson Sweeney, la toile était mise en vente aux enchères chez Tajan à Paris ce mercredi 27 novembre. Après une longue bataille entre huit enchérisseurs américains et asiatiques, le prix de l’œuvre a battu tous les records atteignant 9,6 millions d’euros (le double de son estimation). Finalement, cette toile réalisée à l’aide de spatules selon la technique du raclage partira finalement entre les mains d’un collectionneur européen. Dans l'antre de son atelier Numéro s’est entretenu avec Pierre Soulages sur sa passionante relation à la couleur noire.

Pierre Soulages “Peinture 181x244, 25 février 2009, triptyque acrylique sur toile”

 

Numéro : Vous étiez archéologue avant de devenir peintre ?

 

Pierre Soulages : Non, j’étais déjà peintre. Enfant, on me donnait des couleurs, mais moi je préférais tremper mes pinceaux dans l’encre noire. Cela surprenait beaucoup. Un jour, on m’a demandé́ : “Que dessines-tu là ?” Et j’ai répondu : “De la neige.” Elle était noire, ça a bien fait rire tout le monde. Personne n’a compris. On ne disait pas que j’étais “idiot”, mais “original”. Je n’étais pas comme les autres.

 

J’ai interviewé Albert Hofmann, l’homme qui a découvert le LSD, lorsqu’il avait 101 ans, et il m’a dit se rappeler exactement du jour où il a fait sa découverte. Avez-vous un souvenir aussi précis en ce qui concerne votre couleur noire ?

 

C’était ici, dans mon atelier, en 1979. J’étais en train de rater... de faire un mauvais tableau. Tout était devenu noir. J’étais malheureux, c’était masochiste de continuer, mais il devait y avoir une raison au fond de moi qui m’y poussait. Je suis allé dormir, une heure et demie plus tard je me suis réveillé, et je suis allé voir. Ce n’était pas très réussi, mais j’ai compris que je ne travaillais plus avec du noir, mais avec le reflet de la lumière sur les surfaces noires. Quand la peinture était striée, elle vibrait d’une certaine manière, quand elle était plate, tout était calme. Je n’ai pas conservé ce tableau, mais dès le lendemain, j’ai réutilisé cette découverte. C’était le début de mon œuvre. L’espace de la peinture n’est plus le mur, comme dans la tradition picturale byzantine, il n’est pas derrière le mur non plus, comme dans le cas de tableaux qui déploient la perspective cavalière, il est devant la toile, physiquement. La lumière vient du tableau vers moi, je suis dans le tableau. Je fais toujours les choses de façon spontanée, puis j’y réfléchis.

 

 

“L'art entraîne un autre rapport au temps, quand la lumière change, l’œuvre n’est plus la même.”

 

Donc l’outil, c’est la lumière, pas le noir, ce que vous avez baptisé l'“outrenoir”.

 

C’est un autre champ mental que celui du noir. L’art est toujours une question de champ mental. Mais l’art met aussi en jeu un rapport différent à l’espace. Et puis il entraîne un autre rapport au temps, quand la lumière change, l’œuvre n’est plus la même. La notion de présence est capitale. Cela me dérange qu’un tableau renvoie à quelque chose d’autre, car sa présence s’affaiblit. Un tableau est présent au moment du regard : si vous êtes un peu plus loin, ce n’est pas vraiment le même tableau que vous voyez. J’aime bien cette idée.

 

Vous parlez de temps immobile en expliquant que devant une ligne, on refait mentalement une trajectoire de répétition.

Oui, c’est vrai, à mes débuts, je disais cela. Contre le graphisme.

 

 

“Le noir absolu m’a intéressé, mais il n’existe pas.”

 

Et qu’en est-il du futur ?

 

Il n’appartient à personne.

 

Vous dites que le noir est violent, qu’il a éliminé les autres couleurs, que c’est une passion.

 

C’est une passion. Pour éclairer une couleur sombre, il suffit de mettre du noir à côté, et brusquement, elle devient moins sombre. Pour rendre un blanc plus blanc, c’est la même chose. Le noir absolu m’a intéressé, mais il n’existe pas. Car s’il existait, on ne verrait pas que c’est une couleur. Le noir absolu n’existe que dans les grottes. Je trouve d’ailleurs très intéressant qu’à l’origine, les hommes soient descendus dans les endroits les plus noirs pour y peindre avec du noir, alors qu’ils auraient pu utiliser de la craie. N’importe quel caillou laisse une trace claire sur un mur. Et ce n’est d’ailleurs pas arrivé qu’une seule fois, c’est arrivé il y a trois cents siècles, il y a trois cent quarante siècles... et récemment encore. Notre histoire de l’art ne couvre que vingt-six siècles. Je pense que le noir est la couleur d’origine du monde. Avant de naître, nous sommes dans le noir. On dit d’ailleurs : “Avant de voir le jour.” Le premier artiste à avoir peint avec du noir, c’est Robert Fludd, en 1617. Son carré noir illustrait un précepte de la Rose-Croix, qui veut que le monde ait commencé dans le noir et finira dans le noir. Bien avant Kazimir Malevitch... Mais le noir est contradictoire ; c’est aussi bien la couleur de l’anarchie que celle de la solennité. C’est aussi la simplicité. Comme la petite robe noire de Chanel. En revanche, le noir du design n’a, lui, aucune valeur symbolique. Mais les symboliques peuvent s’appliquer à toutes les couleurs. Le blanc est comme le noir. Eugène Chevreul dit que le blanc réunit toutes les couleurs, et qu’elles ne sont arrivées qu’avec la lumière. Avant la lumière, le monde était dans le noir...

 

Exposition Soulages au Louvre, du 11 décembre 2019 au 9 mars 2020 au Salon carré du Louvre, Paris 1er. 

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