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Numéro
26

Quand les artistes contemporains se mettent au sport

Art

Daniel Arsham, Camille Henrot, Raymond Pettibon ou encore Coco Capitán... Numéro homme a donné carte blanche à sept figures majeures de l'art contemporain autour d'une même thématique : le sport. Chacun propose ainsi une œuvre inédite inspirée par une balle, du tennis au football en passant par le rugby.

  • Francesco Vezzoli, “Les Joueurs de disco-football (d’après Henri Rousseau)” (2021).

Francesco Vezzoli

 

Le monde du spectacle où brillent strass et paillettes, mais aussi l’aura intouchable des dénommés “chefs-d’œuvre” de l’histoire de l’art, Francesco Vezzoli en fait le cœur de sa démarche artistique depuis plus de vingt ans. Dès ses premières reproductions en broderie des toiles de Josef Albers ou de Mark Rothko dans les années 90, il est passé maître dans l’art de l’appropriation, avant de jeter son dévolu sur les icônes du cinéma et de la pop culture. À l’aide de collages photographiques théâtraux, de cadres dorés et de mises en scène renvoyant à celles des plus célèbres peintures religieuses, l’Italien canonise ses modèles, et les transforme en véritables idoles contemporaines. Oscillant entre la posture d’artiste et celle de commissaire, il promène son regard malicieux dans de prestigieuses institutions artistiques à l’instar, récemment, du musée d’Yvon Lambert à Avignon et du musée d’Orsay, où il a orchestré des dialogues entre ses propres pièces et des œuvres patrimoniales. Ici, les quatre hommes de la toile Les Joueurs de football, peinte par le Douanier Rousseau en 1908, voient se déployer sous leurs pieds une piste de danse multicolore tandis que le ballon volant devient une boule à facettes. Habile expression du potentiel artistique de l’anachronisme.

Raymond Pettibon, “No Title (Roman Gabriel Eddie...)” (2021). Courtesy of Raymond Pettibon and David Zwirner

Raymond Pettibon

 

Superman, Ronald Reagan, Jésus-Christ, Charles Manson, Donald Trump et même Gumby, le personnage de dessin animé : toutes ces figures, réelles ou fictives, sont un jour passées à la moulinette de Raymond Pettibon. Croquées le plus souvent à l’encre de Chine sur papier grâce au trait incisif de cet artiste américain, celles-ci se prêtent malgré elles à des situations le plus souvent loufoques et grinçantes accompagnées par des citations cinglantes empruntées à des auteurs ou signées de sa propre plume. Non sans assumer l’héritage colossal de la tradition caricaturale, remontant jusqu’au xviiie siècle, le dessinateur aujourd’hui âgé de 63 ans modèle son esthétique sur le graphisme des bandes dessinées des années 40 et 50, mettant ainsi en exergue deux formes d’art bien longtemps jugées populaires et profanes face à l’autorité d’une peinture sacralisée. Des pochettes d’album, fanzines et flyers qu’il dessinait il y a trente ans aux papiers blancs de multiples formats, désormais accrochés aux murs des plus grands musées, ou à ce ballon de football américain réalisé pour Numéro Homme, Pettibon déploie ainsi sur de nombreux supports son imaginaire, témoin acéré de l’histoire de son propre pays et des transformations de la société dont il fait lui-même partie.

Daniel Arsham, “Bronze Eroded Basketball Study” (2020). Photo par Daniel Arsham. Courtesy of Daniel Arsham and Perrotin

Daniel Arsham

 

La cristallisation et l’érosion sont à l’artiste Daniel Arsham ce que le dripping était à Jackson Pollock ou les néons à Dan Flavin. Comme un inlassable exercice de style, l’Américain applique depuis une vingtaine d’années cette technique à de nombreux objets qui matérialisent le passage du temps. Voitures grandeur nature, téléphones et ordinateurs déjà obsolètes, chefs-d’œuvre de la sculpture antique ou de la Renaissance conservés au Louvre, icônes de la pop culture comme Pikachu ou Mickey Mouse... tous se voient moulés en plâtre, résine ou bronze, peints d’un blanc teinté devenu sa signature avant que, parfois, le plasticien ne les grignote par endroits pour y faire apparaître d’étincelants cristaux colorés. “Installé dans mon jardin japonais, ce ballon de basket érodé est exposé aux effets de l’océan et des saisons changeantes, qui documentent l’évolution de sa patine au fil du temps”, explique l’artiste. En appuyant la fragilité de ces objets en passe d’être abandonnés dans les limbes du passé proche, Daniel Arsham compose ainsi sa propre archéologie d’un futur peuplé par ces vestiges et sédiments de notre ère. Un postulat qui n’a pas manqué de séduire le galeriste Emmanuel Perrotin, qui l’accompagne depuis dix-sept ans, et plus récemment le créateur Kim Jones pour la maison Dior.

Coco Capitán, “Water Polo for Lost Sailors” (2021).

Coco Capitán

 

Il suffit de regarder ce ballon de water-polo pour comprendre que chez Coco Capitán, images et mots ont la même valeur. On peut aussi visiter l’une des expositions de cette artiste originaire de Séville ou même parcourir son compte Instagram : les photographies poétiques et décalées, capturant le plus souvent des corps et des morceaux d’espace, s’associent toujours à de courts textes aux airs d’aphorismes. Sous le hashtag #cococapitanwriting, la jeune femme publie depuis des années une prose manuscrite qui, un jour, attire l’attention d’un certain Drake : en 2015, le rappeur lui propose de signer la couverture de sa quatrième mixtape. Parallèlement, elle s’impose dans la mode en signant les campagnes de grandes maisons telles que Paco Rabanne et Maison Margiela. Alessandro Michele l’invite, quant à lui, à apposer ses maximes sur des vêtements Gucci, auxquels ils insufflent une dimension philosophique et narrative. Entre société de consommation, intimité des corps juvéniles et univers sportif, les thématiques explorées par l’artiste montrent comment des fragments de notre époque peuvent, sous des apparences parfois légères, soulever des interrogations bien plus profondes.

Camille Henrot, “Le Souffle au cœur 3” (2020). Courtesy of Camille Henrot. Photo : Genevieve Hanson

Camille Henrot

 

Depuis une dizaine d’années, Camille Henrot interroge par le film, la peinture, le dessin, la sculpture et l’installation ce que signifie être à la fois un individu et un sujet mondial. Puisant aussi bien dans la littérature que les réseaux sociaux, dans la psychanalyse que l’anthropologie culturelle, l’artiste française explore les nouvelles articulations entre la vie émotionnelle et la vie politique, le subjectif et le général, et notre rapport au mythe et à la vérité. À travers leurs figures tantôt abstraites, tantôt biologiques et animales, ses œuvres semblent toujours en transformation, mais qu’elles soient picturales ou sculpturales, le dessin y occupe une place primordiale : on le voit ici avec ce personnage peint à l’aquarelle, au système veineux saillant, s’apprêtant à lancer une balle de tennis à son chien. Camille Henrot est lauréate du Lion d’argent à la Biennale de Venise en 2013, du Nam June Paik Award en 2014 et du Edvard Munch Award en 2015. Ses expositions à venir incluent la National Gallery of Victoria à Melbourne (2021), la Kestner Gesellschaft à Hanovre (2021), la Biennale de Liverpool (2021) et le Middelheim Museum à Anvers (2022).

Roe Ethridge, “Rubber Ball” (2021).

Roe Ethridge

 

Les images qui peuplent notre culture visuelle, Roe Ethridge en est aussi bien le spectateur attentif que le producteur acharné. Parallèlement à sa pratique artistique de la photographie, l’Américain en développe depuis des années une approche davantage commerciale, dont il reprend volontiers les codes pour y injecter sa propre force de subversion. Par la suite, ses images sont présentées indifféremment, qu’elles proviennent de commandes ou de projets personnels, traduisant une abolition manifeste des genres et des hiérarchies. Où s’arrête alors le vrai et où commence le faux ? Où réside la limite entre le naturel et l’artificiel ? “J’aime penser aux images de manière plus musicale. Il y a des accords majeurs, mineurs, des styles, des intonations, des mouvements, des durées... Une chose peut en affecter une autre”, expliquait l’artiste à Numéro il y a huit ans. Cette balle rebondissante bleu et blanc ne fait pas exception : photographiée pour Numéro Homme en gros plan sur un fond jaune, elle pourrait aussi bien évoquer une planète comme la Terre ou Neptune, lévitant dans l’espace. Quels que soient leurs formes et leurs sujets, les clichés de l’artiste traduisent le recul de son regard empreint de cynisme, avant de s’offrir à nos yeux saturés par un flot visuel incessant.

Mathias Augustyniak, “Alpha Ping, Alpha Pong”. 26 initiales en orbite sur des globes oculaires (2021). Mathias, 2021

Mathias Augustyniak

 

“Nous nous sommes dit que le monde était notre lieu d’exposition”, nous confiait Mathias Augustyniak dans son studio il y a quelques mois. Moitié du duo M/M (Paris) formé en 1992 avec Michaël Amzalag, l’artiste français pose avec lui depuis trente ans un regard transversal sur la création. Car, si c’est dans le design graphique que le tandem s’est d’abord illustré, il ne s’est jamais privé d’explorer depuis de nombreux territoires artistiques à cette époque où les frontières étaient particulièrement poreuses. Objets d’intérieur, édition ou encore application pour Smartphone... rien n’arrête les deux Parisiens, qui viennent de publier le deuxième volume d’une imposante monographie aux éditions Thames & Hudson. De Philippe Parreno à Jonathan Anderson, de Björk à Benjamin Biolay en passant par Berluti et Miuccia Prada, leurs collaborations sont aussi prestigieuses que fructueuses, s’étendant parfois sur plusieurs décennies. En 2021, leur actualité est toujours vivace : le musée des Arts décoratifs (MAD) et le musée d’Orsay leur consacraient récemment une exposition d’ampleur où se déployait notamment leur alphabet inédit. Une thématique qui leur tient à cœur – en attestent ces 26 balles de ping-pong dont chacune est habillée d’une lettre de l’alphabet.