Quel est le lien entre l’urinoir de Marcel Duchamp et la musique émanant d’une flûte taillée dans l’os de l’aile d’un cygne sauvage ? Réponse avec Saâdane Afif, lauréat du prix Marcel Duchamp 2009, et sa nouvelle exposition Musiques pour Tuyauterie, à découvrir jusqu’au 22 décembre à la galerie Mor Charpenter, à Paris. Dix flûtes trônent sur un présentoir derrière une vitrine tels des objets scientifiques, disposées sur un rose pâle disséminé un peu partout dans la galerie, évocation de chair humaine. Ces flûtes, conçues sur mesure à partir d’os d’oiseaux de différentes espèces selon les techniques de fabrication préhistoriques, disposent d’une forme et d’une tonalité propre, de sorte que chacune d’elles permette d’interpréter un texte et une partition affichés à proximité. Ces Musiques pour tuyauterie ont été interprétées en live pour la première fois au Silencio à Paris, le 29 novembre. Quel est donc le point de départ d’un tel dispositif musical ?

 

Ces textes, justement, sont plutôt des paroles de chansons que Saâdane Afif a commandées à ses amis, artistes, critiques et écrivains, en leur demandant de s’inspirer du premier ready-made de l’histoire de l’art contemporain : l’urinoir de Marcel Duchamp. Autrement appelé “Fountain, 1917”, cette œuvre est également le sujet de son projet monumental exposé l’an dernier au Centre Pompidou, “Les Archives de la fontaine, 2008-2018”, pour lequel l’artiste a réunit tous les documents d’archives concernant l’histoire, l’idée et l’histoire du fameux urinoir. Une partie en est d'ailleurs présentée au sous-sol de la galerie. Mais la dimension poétique de ces textes ne serait pas aussi retentissante s’ils n’avaient pas été mis en musique. C’est pourquoi Saâdane Afif a décidé de faire appel au compositeur Augustin Maurs pour les transformer en partition, qui rythment le parcours. Au-delà de leur fonction primaire, les urinoirs sont alors envisagés comme des tuyaux, des trous d’évacuation, permettant finalement une certaine respiration des fluides. S’il ne s’agit pas de plomberie ici, c’est un tunnel temporel qu’a voulu creuser l’artiste avec ses Musiques pour tuyauterie, par lequel les mélodies nées d’instruments à vent préhistoriques croisent les chants inspirés de l’œuvre d’art la plus controversée de notre temps.

 

Rencontres, dessins, photographies, installations, objets, performances, sons, textes et slogans, Saâdane Afif se veut artiste pluridisciplinaire. Le Français qui vit et travail à Berlin filtre le réel pour le rendre poétique, joue avec le langage pour mieux le déformer. Un langage polyphonique qu’il prononce en multipliant les modes d’adresse au public, où le leitmotiv serait la remise en question du principe même de l’exposition. Souvent empreint de mélancolie,  son travail a également été présenté lors de la Documenta 12 en 2007 ainsi qu’à la 56e Biennale de Venise. Lauréat du prix Meurice pour l’art contemporain en 2015, Saâdane Afif continue d’être exposé dans toute l’Europe.

 

Exposition, jusqu'au 22 décembre, galerie Mor Charpentier, 61 rue de Bretagne, Paris III.