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“Salvator Mundi” : un journaliste perce les mystères de l’œuvre la plus chère de l’histoire

Art

Quatre ans après avoir battu les records chez Christie's en devenant l'œuvre d'art la plus chère de l'histoire, le “Salvator Mundi” n'a pas fini de faire parler de lui. Ce tableau attribué à Léonard de Vinci fait désormais l'objet d'un documentaire du journaliste français Antoine Vitkine, diffusé récemment sur France 5, qui retrace son histoire depuis 2005 et explore ses nombreuses zones d'ombre, entre contre-expertises et conflits d'intérêts. Pour Numéro, le réalisateur revient sur cette fascinante enquête.

  • “Salvator Mundi”, attribué à Léonard de Vinci (c. 1500).

  • Antoine Vitkine

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15 novembre 2017, New York. Dans une salle de la maison de vente aux enchères Christie’s, la tension est à couper au couteau : en pleine vente d’art contemporain, un tableau de la Renaissance vient de faire son apparition : un Christ, deux doigts levés en signe de bénédiction, tenant un globe de cristal dans la main gauche. Voilà le Salvator Mundi (“Sauveur du monde”), dernier Léonard de Vinci que l’on décrit déjà comme “la Joconde au féminin” – le grand maître italien n’ayant réalisé que seulement quinze tableaux de sa seule main. La toile déclenche une frénésie dans la salle : les enchères ne cessent de monter avant qu’Alex Rotter, codirecteur de Christie’s – au téléphone avec un mystérieux inconnu –, n’annonce une proposition à 400 millions de dollars. Le marteau tombe : le tableau est adjugé à ce montant considérable (450,3 millions de dollars en tout avec la prime de Christie’s, soit 381,8 millions d’euros) sous les applaudissements du public. Ce tableau, daté du début du XVIe siècle, devient officiellement l’œuvre la plus chère de l’histoire. Un événement d’autant plus incroyable que le Salvator Mundi n’est rentré sur le marché qu’en 2005, acheté par un marchand d’art new-yorkais pour…. 1175 dollars.

 

C’est précisément cette année-là que commence le film d’Antoine Vitkine. Pendant deux ans, le journaliste français a enquêté sur les nombreuses zones d’ombre jalonnant l’histoire de cette œuvre. Exposé d’abord à la National Gallery de Londres, il fut ensuite vendu au milliardaire russe Dmitry Rybolovlev. Quelque temps après, il est remis en vente comme une star chez Christie’s… et acquis à prix d’or par le prince héritier saoudien Mohamed Ben Salmane (dit “MBS”) – dont l’identité n’est dévoilée que deux ans après la vente historique. En seulement quelques années, le Salvator Mundi connaît ainsi un parcours riche en rebondissements… alors même que certains sceptiques questionnent son authenticité. Au mois d’octobre 2019, il brille par son absence au sein de l’immense rétrospective que le musée du Louvre consacre à Léonard de Vinci. Il se murmure que, dans l'ombre, les experts du musée auraient rendu un rapport indiquant que, finalement, ce serait l’atelier du peintre qui aurait signé l’œuvre, et non le maître seul – une expertise qui tombe comme un véritable couperet pour ce tableau, devenu le bien marchand ayant pris le plus de valeur dans le plus court laps de temps. Dans son palpitant documentaire Salvator Mundi : la stupéfiante affaire du dernier Vinci, diffusé le 13 avril 2021 sur France 5, et bientôt à l’international, Antoine Vitkine ménage le suspense en effeuillant l’affaire chronologiquement, couche par couche, afin de percer les mystères d’une œuvre devenue l'immense enjeu économique, politique et symbolique qu'on connaît aujourd'hui. Pour Numéro, le réalisateur revient sur les coulisses de ces deux années d’enquête et ses derniers développements, à la lumière de la diffusion du film.

 

 

Numéro : Quand avez-vous décidé d’enquêter sur le Salvator Mundi ? Y a-t-il eu un moment décisif ?

Antoine Vitkine : J’ai commencé à travailler sur le sujet au printemps 2019, alors que j’étais en train de réaliser un documentaire sur le prince héritier saoudien Mohamed Ben Salmane. Je ne suis pas un spécialiste du monde de l’art, et la vente de 2017 était passée inaperçue à mes yeux, mais lorsque j’ai appris qu’il avait acheté le tableau, je me suis renseigné et j'ai découvert une histoire assez folle. Je me suis dit que cela donnerait un film extraordinaire ! On était encore des mois avant l’exposition Léonard de Vinci au Louvre, et à l’époque, on entendait dans la presse plusieurs rumeurs saugrenues sur la localisation du tableau, notamment sa présence sur le yacht de MBS, qui s’est avérée par la suite. J’ai soumis mon projet de film à France Télévisions qui m’a immédiatement donné son feu vert, et m’a permis de commencer tout de suite la réalisation. Je me suis alors précipité aux États-Unis pour réaliser les premiers entretiens avec des personnes que j’aurais eu beaucoup plus de mal à avoir plus tard pour de nombreuses raisons, notamment la Covid-19. Dans cette enquête, le temps a été absolument crucial.

 

 

Vous avez réalisé beaucoup de documentaires sur des personnalités politiques puissantes, comme Vladimir Poutine, Ronald Reagan ou encore Bachar el-Assad. En quoi cette enquête était-elle différente des précédentes?

Le sujet était assez nouveau pour moi, qui n’avais jamais travaillé sur le monde de l’art. Mais pour chaque film que je réalise, je pénètre un nouvel univers, un nouveau pays, il y a toujours de la nouveauté, et finalement mon travail d’enquête sur le Salvator Mundi n’a pas été trop différent de mon approche journalistique habituelle, bien qu’il ait duré un peu plus longtemps que pour mes précédents sujets. Ce qui a été très différent, en revanche, c’était ma manière de le traiter dans la forme : j’ai voulu dès le départ faire un documentaire très cinématographique. Ne pas vendre la peau de l’ours dès le début du film, créer des effets de suspense… tout ce qui pouvait m’éloigner d’un documentaire télévisuel classique comme j’ai pu souvent en réaliser auparavant.

Vente du “Salvator Mundi” chez Christie's, 15 novembre 2017. Capture du film “Salvator Mundi : la stupéfiante affaire du dernier Vinci”, réalisé par Antoine Vitkine (2021).

Votre documentaire est en effet organisé en chapitres, tous axés sur un acteur de l’affaire : on croirait y voir l'entrée d'un nouveau personnage dans une pièce de théâtre. Ce dévoilement pièce par pièce confère également au film des airs de thriller. Comment vous est-venue l’idée de cette construction ?
Dès le départ. Elle était vraiment le préalable de mon enquête : je sentais que l’histoire se prêtait à cette narration-là, avec ses nombreux rebondissements, et donc me permettait de changer ma manière ordinaire de procéder pour ce film. Le fond et la forme étaient vraiment très liés.

 

 

“J’ai voulu dès le départ faire un documentaire très cinématographique : ne pas vendre la peau de l’ours dès le début du film, créer des effets de suspense...”

 

 

C’était un pari audacieux mais aussi risqué, car il fallait pouvoir avoir accès aux différentes personnes de l'intrigue. Pourtant, la plupart des acteurs clés de cette affaire s’expriment dans le film à visage découvert, notamment certains dont la crédibilité professionnelle a été mise en doute par ses rebondissements. Comment êtes-vous parvenu à les convaincre ?

Cela relève de mon approche habituelle, qui consiste à faire parler les gens. Pourquoi accepte-t-on de témoigner sur un tel sujet ? Les raisons sont nombreuses. D’abord, parce que l’on souhaite apparaître devant la caméra et se montrer. Ensuite, parce que l’on a un point de vue à défendre, et, dans ce cas précis, il y a, grosso modo, deux camps. Le premier camp considère l’œuvre comme un chef-d’œuvre signé uniquement de la main de Léonard, et le second, plus sceptique, met en doute cette filiation exclusive, mais chacun a intérêt à défendre ses arguments. Il arrive aussi que l'on souhaite s’exprimer par droit de réponse, quand quelqu'un avec qui l’on est en désaccord a parlé avant. De mon côté, je n’ai forcé personne. Dans tous mes films, j’essaie au maximum de rencontrer les protagonistes directs plutôt que des experts, ce qui demande plus d’efforts, de travail et de conviction, mais qui est aussi plus rentable par la suite. Ce film ne déroge pas à la règle.

 


Cela a-t-il été si simple de recueillir le témoignage de l’homme d’affaire Yves Bouvier, qui avait conseillé à l’oligarque russe Dmitry Rybolovlev d'acquérir le tableau, avant sa revente à MBS. Sa négociation du prix d’achat a été particulièrement mise en cause par la suite, mais il en parle plutôt sereinement dans le film…

Bien sûr, mais le problème avait été pointé avant, et ce n’est pas son apparition dans mon documentaire qui l’a révélé. C'est la même chose pour Christie’s, qui savait au moment de la vente que des doutes avaient été émis sur la manière de présenter le Salvator Mundi, ou pour la National Gallery, qui savait que l’œuvre faisait débat et l’a exposée malgré tout. Pour le plus gros de l’affaire, ce n’est pas mon film qui a perturbé la sérénité de mes interlocuteurs.

 


Le documentaire débute avec le marchand qui a repéré le Salvator Mundi, en 2005, dans une maison de vente de la Nouvelle-Orléans, officialisant son entrée sur le marché de l’art pour la somme dérisoire de 1175 dollars. Dans votre film, on entend même le témoignage vocal du fils du propriétaire du tableau. Avez-vous pu retracer les origines de la toile au-delà de cet homme ?

J’aurais pu remonter plusieurs décennies auparavant, à l’après-guerre, au moment où le tableau a été acheté par l’oncle du dernier propriétaire, voire jusqu’à la fin du XIXe siècle où l’on a trouvé des traces du tableau. Mais cette histoire n’était pas très intéressante. Pour appuyer la force dramatique de mon film, j’ai choisi de le commencer au marchand new-yorkais, qui découvrait l’œuvre via un vendeur qui existait encore.

Mohamed Ben Salmane et Emmanuel Macron. Capture du film “Salvator Mundi : la stupéfiante affaire du dernier Vinci”, réalisé par Antoine Vitkine (2021).


L’identité de Mohamed Ben Salmane dit “MBS”, dernier acquéreur de l’œuvre chez Christie’s, n’a été révélée que deux ans après la vente. Vous qui lui aviez consacré un premier documentaire en 2019, avez-vous enfin réussi à cerner la personnalité de cet homme ?

Mon nouveau documentaire ne m’a rien appris sur le personnage, mais ce qui est assez frappant chez lui, c’est cette tendance à ce que ses propres actions se retournent contre lui. Lorsqu’il déclare la guerre au Yémen, ça tourne mal ; lorsqu’il lance un embargo sur le Qatar, ça ne marche pas très bien ; lorsqu’il entame des projets industriels géants, on s’aperçoit que des agences de communication et des cabinets d’architecture occidentaux touchent des chèques sans que les projets suivent ; lorsqu’il fait capturer et assassiner le journaliste Jamal Khashoggi, ça se termine en scandale mondial… Le Salvator Mundi s’ajoute finalement à la liste. MBS achète ce tableau que l’on présente comme le dernier Vinci pour démontrer sa puissance entre les murs des musées, puis se retrouve pris dans des débats scientifiques mettant en doute sa filiation. Le côté show-off qui caractérise son achat de l’œuvre est en fait accompagné d’une certaine légèreté dans l’exercice de son pouvoir…

 

 

“Il y a eu une expertise sous pression du tableau, avec un conflit d’intérêts évident qui a beaucoup gêné le Louvre.”

 

 

Deux ans après sa vente record, l’histoire du Salvator Mundi connaît un rebondissement majeur lorsque, en octobre 2019, le tableau est absent de la rétrospective historique consacrée par le Louvre à Léonard de Vinci. On apprend dans votre film que MBS aurait commandé une expertise de l’œuvre au musée et lui aurait demandé de présenter le tableau à côté de la Joconde dans l’exposition. Or, finalement, l’œuvre n’y a pas été présentée du tout ! Où en étiez-vous dans votre enquête à ce moment-là, et comment avez-vous réussi à démêler les fils de cette histoire ?

Cela est arrivé de manière très naturelle dans mon enquête. L’exposition du Louvre était programmée pour la fin 2019, et on attendait de voir si le tableau allait y être présenté, car on savait que cet événement serait décisif. Il se trouve que le tableau n’est pas venu à Paris. Certaines sources m’avaient dit qu’il arriverait, d’autres que non, mais rien n’était clair. J’ai donc réorienté mon enquête pour comprendre ce qui s’était passé et les raisons de son non-accrochage, malgré les désirs des Saoudiens et du musée. Finalement, ce rebondissement était une étape de plus, assez logique et conclusive, dans l’histoire de ce tableau.

 

 

D’après vos sources, l’expertise confidentielle du Louvre s’est avérée négative, concluant que l’œuvre n’aurait pas été réalisée uniquement par De Vinci, comme cela était annoncé, mais par l’artiste et son atelier. Finalement, c’est Emmanuel Macron lui-même qui a tranché contre l’exposition du Salvator Mundi, mais ces circonstances restent opaques. On pourrait supposer que devant l’œuvre la plus chère du monde, le rapport de contre-expertise du Louvre devienne un document d’utilité publique : pourquoi cela n’a-t-il pas été le cas ?

C’est le fond du problème. Dans une situation classique, le rôle d’un musée serait justement que cette œuvre et les informations qui la concernent deviennent d’utilité publique. Sauf qu’ici, la situation initiale n’est pas normale, car on demande au Louvre quelque chose d’impossible : expertiser une œuvre appartenant à MBS, qui a lui-même des exigences très précises quant à son exposition, mais qui est aussi le dirigeant d’un pays qui finance le Louvre, par l’intermédiaire de l’accord d’Al-Ula. Cela pose donc un gros problème à l’échelle du Louvre, du monde de la culture, mais aussi à l’échelle de l’État français, pour lequel l’Arabie Saoudite est un partenaire très important. Il y a eu une expertise sous pression, avec un conflit d’intérêts évident qui a beaucoup gêné le Louvre.

“Pour moi, le Salvator Mundi restera une toile vendue comme une boîte de lessive par Christie’s.”

 

 

Quatre ans après sa vente, on ignore toujours où se trouve le Salvator Mundi. Quelles ont été les retombées du documentaire pour vous ? Avez-vous découvert des informations supplémentaires depuis sa diffusion ?
Le film a fait bouger les choses. Par exemple, le week-end qui a suivi sa diffusion sur France 5, il y a eu un contre-feu international : plusieurs médias spécialisés, dont le New York Times, ont déterré le fameux rapport d'expertise commandé par MBS et dont le Louvre n’a jamais reconnu officiellement la paternité. Je ne sais pas quels ont été les circuits qui ont mené à cette apparition, mais je pense que l’on découvrira bientôt de nouveaux éléments dans l’énigme de cette expertise, peut-être même avant la publication de cet entretien. Quant à l’endroit où se trouve l’œuvre actuellement, je n’en ai aucune idée mais c’est un peu une non-question pour moi. J’imagine qu’elle se trouve dans un coffre en Arabie Saoudite et resurgira un jour dans un musée au Moyen-Orient, comme le Louvre Abu Dhabi.



Vous n’avez jamais vu le tableau original en vrai, mais vous avez pu voir sa très bonne copie chez Martin Kemp, historien de l’art et spécialiste de Léonard à Oxford. Quelle impression vous a-t-elle laissée ?
Certains de mes interlocuteurs pour ce film trouvent le tableau très fascinant, d’autres pas très intéressant… Le seul regard d’amateur que je pourrais avoir face à sa copie fidèle concerne sa qualité d’exécution, mais je ne suis pas expert ni spécialiste. Je n’ai jamais réussi à avoir d’avis esthétique sur cette œuvre. D’ailleurs, elle est devenue un trop gros enjeu marketing, économique et diplomatique pour que j’arrive à en faire abstraction, et je pense malheureusement qu’elle est victime de cela. Je ne suis même pas sûr d’avoir un avis différent en voyant l’original. Pour moi, cela restera une toile vendue comme une boîte de lessive par Christie’s.

 

 

Salvator Mundi : la stupéfiante affaire du dernier Vinci, un film d'Antoine Vitkine (2021), disponible en replay jusqu'au 12 juin sur france.tv.